mercredi 4 juillet 2012

Sur l'ouvrage d'Emmanuel Todd (suite d'une discussion)

Ayant reçu un commentaire en forme d'admonestation, signé Philippe, à ce que j'écrivais de l'ouvrage d'Emmanuel Todd, "L'origine des systèmes familiaux", j'en suis quitte pour une longue réponse, qui aura davantage sa place comme un nouveau billet.

Philippe me reproche d'avoir critiqué le livre sans l'avoir lu ; le fait est d'autant plus indéniable que mon premier billet ne cherchait nullement à le dissimuler. Cette fois, je n'ai eu d'autre choix que de me rendre à la bibliothèque la plus proche, où j'ai pu étudier le chapitre incriminé, celui qui constitue l'introduction du livre et qui traite d'anthropologie. Soyons donc clairs une fois de plus, je n'ai lu que ces quelque 40 pages, et pas la suite du livre - en espérant qu'il ne m'en sera pas tenu un grief excessif.


1. De quelle origine parle-t-on ?

Commençons donc par le commencement : j'aurais prêté à E. Todd une thèse qui n'est nullement la sienne, en disant qu'il prétendait avoir identifié la forme familiale originelle et universelle. Philippe s'insurge :
"Todd ne propose aucune lecture de l'histoire de la famille au néolithique puisqu'il aborde cette question en historien. Il se cantonne donc, si j'ose dire, à la période historique, depuis l'invention de l'écriture." 
Pourtant, une simple recherche sur Google produit plusieurs dizaines de résultats (E. Todd est un chercheur réputé), dont des interviews, ou même une page Wikipedia qui avance exactement le contraire. Et puisqu'abondance de preuves ne saurait nuire, je laisse la parole à l'intéressé lui-même ; voilà donc ce qu'E. Todd écrit dans son ouvrage :
"On peut identifier et définir une forme familiale originelle, commune à toute l'humanité" (p. 15)
Au cas où l'on douterait du fait que l'origine dont il est question se rattache bien à des peuples de chasseurs-cueilleurs - c'est-à-dire, relevant de formes économiques datant donc non du Néolithique, mais d'une époque plus reculée encore - les exemples donnés ne peuvent tromper : les Agta des Philippines, les Shoshone du Grand Bassin, les Yaghan de la Terre de Feu - ainsi, dans diverses citations de Lévi-Strauss ou une note consacrée à Radcliffe-Brown, que des Aborigènes australiens.


2. Qui dit que qui dit quoi ?

J'ai eu un peu de mal à comprendre de quoi l'on m'accusait, et j'avoue avoir relu plusieurs fois cette phrase :
"Contrairement à ce que vous prétendez, vous ne trouverez aucune affirmation dans le chapitre d'introduction sur l'idée d'une anthropologie qui aurait validé l'idée d'une famille nucléaire originelle, puisqu'il dit exactement le contraire et que l'un des ressorts de l'ouvrage consiste justement à contester l'idée d'une famille complexe originelle."
Si je comprends bien, on me reproche d'avoir dit qu'E. Todd reprenait une vieille thèse de l'anthropologie, qui dès le XIXe siècle et E. Westermarck, affirmait la primauté de la famille nucléaire originelle. Or, l'anthropologie ne prétend rien de tel, et E. Todd s'inscrit précisément en faux contre ses résultats. Tournons-nous donc vers E. Todd, qui écrit :
"L’origine des systèmes familiaux ne prétend pas être un livre révolutionnaire. Il réhabilite au fond l’anthropologie américaine des années 1920-1945 – et tout particulièrement Robert Lowie." (p. 15)
Ah. Et lorsqu'on sait que Lowie ne faisait lui-même que reprendre les thèses - et même, les exemples - fournis par Westermarck, la boucle est bouclée (pour information, voir les éléments réunis sur ce point par R. Makarius, dans les notes des pages 86-89 de ce document).

En réalité, ce n'est pas à l'anthropologie que s'en prend E. Todd, mais au structuralisme, en lui faisant d'ailleurs un assez étrange procès. Le structuralisme se voit en effet défini comme un courant qui affirme la cohérence des différentes structures d'une société - et Marx se voit ainsi rangé parmi le structuralisme ! (p. 21). Lorsque l'on sait que le structuralisme (en anthropologie) a eu précisément comme démarche fondatrice le refus de toute pensée évolutionniste, en premier lieu du marxisme, cela ne manque pas d'un certain sel.


3. Comment sont (mal)traités les faits anthropologiques

Philippe écrit que la méthode d'E. Todd :
"contourne ainsi les lacunes des sources en se basant sur le concept de "conservatisme des zones périphériques", méthode issue de la linguistique, qui vise à retrouver la forme originelle de la structure familiale d'un groupe donné en étudiant la périphérie de la zone concernée."
Je ne peux que souscrire à ce résumé. En elle-même, la méthode me paraît intéressante - sans avoir cependant la valeur de preuve qu'E. Todd semble lui attribuer ; la notion même de "périphérie", dans un monde sphérique, est un peu délicate. Et surtout, on ne peut écarter systématiquement l'hypothèse que cette périphérie soit par le fait même qu'il s'agisse d'une périphérie (c'est-à-dire, le plus souvent, de milieux très hostiles et reculés) une forme dégénérée, déformée, et non représentative de la forme originelle. Mais au-delà de cela, il me semble y avoir un problème tout simple, qui est celui de la prise en compte, ou de la déformation, des faits. 

Ecrire que l'ensemble des peuples de chasseurs-cueilleurs "périphériques" relevaient de la famille nucléaire, c'est une déformation de la réalité anthropologique. Les formes familiales étaient très diverses, allant d'une monogamie plus ou moins stricte (Andaman) à une polygynie extrême (Australie du nord). Certains de ces peuples possédaient des clans, d'autres en étaient dépourvus (mais E. Todd choisit d'ignorer délibérément cette institution pourtant essentielle - cf. p. 41). Et écrire que :
"Une distribution géographique assez claire permet d'affirmer d'entrée de jeu, à partir d'un examen sommaire de la périphérie du monde habité, que la famille était nucléaire et la parenté bilatérale" (p. 43)
c'est faire fi de l'ensemble du continent australien, qui est tout de même de très loin le plus vaste ensemble de chasseurs-cueilleurs jamais étudié, où la parenté n'était en aucun cas bilatérale.


4. Last but not least

Une dernière chose qui m'avait échappée au premier survol du livre : cette forme familiale originelle et universelle (la famille nucléaire) est censée aller de pair avec un "statut élevé de la femme" (p. 34, repris p. 40). Je ne peux que renvoyer les lecteurs qui voudront évaluer cette affirmation pour le moins osée aux éléments qui figurent dans mon propre bouquin...


Post-scriptum : je n'ai à aucun moment parlé de ce que disait, ou ne disait pas, l'ouvrage sur la naissance des inégalités, sauf pour répondre que je n'en savais rien.


6 commentaires :

  1. Merci pour ces précisions.

    1-Un simple coup d'oeil au sommaire de l'ouvrage permet de constater que Todd ne se projette pas au-delà de l'invention de l'écriture.

    Du point de vue de l'historien, le structuralisme des anthropologues pose problème : dois-je comprendre que vous considérez que les tribus que vous citez sont des survivances du passé ? Et que leur système d'organisation n'a pas changé dans l'histoire ? Leur simple statut de chasseur-cueilleur permettrait ainsi de les classer dans le registre des peuples fossiles ?

    Une chose est de prétendre trouver une origine commune à l'humanité (dans la période historique. Mais ce qui à mon sens intéressant, c'est l'évolution des structures familiales de l'échantillon de population qu'il a retenu (en Eurasie).


    2. Todd souligne que les anthropologues refusent globalement l'idée d'une origine nucléaire de la famille.


    3. La notion de "périphérie" n'est "planétaire" ! Il s'agit de la périphérie autour des groupes étudiés.

    Cette méthode est inspirée de la linguistique ; les formes périphériques y sont justement les moins "dégénérées" ; ce sont les zones de centralité qui sont "en avance" et qui ont donc détruit les formes originelles.


    Je pense que vous n'avez pas pu saisir à travers la seule introduction que le modèle de famille nucléaire décrit n'est pas si simple. La famille nucléaire est toujours socialisée au sein d'un groupe qui la protège ; du clan à la sécurité sociale...

    Et il existe de nombreuses nuances, telle que la famille nucléaire à corésidence temporaire, finalement très fréquente.

    4. Il faut s'entendre sur la question du statut de la femme. Pour Todd, la France d'Ancien régime du Bassin parisien était profondément féministe.

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  2. Bonsoir

    Même quand nous lisons les mêmes livres, nous ne lisons décidément pas les mêmes choses...

    1. E.Todd ne projette certes pas ses propres recherches au-delà de l'invention de l'écriture. Cela ne l'empêche pas d'affirmer que la famille nucléaire était la forme originelle et universelle au Paléolithique. J'ai donné plusieurs liens et citations tout à fait limpides à ce sujet.

    Vous soulevez néanmoins une question de méthode essentielle, sur laquelle se sont déchirés les courants de l'anthropologie : les sociétés primitives sont-elles des survivances du passé ? Au passage, vous commettez un profond contresens en pensant que le structuralisme répond par l'affirmative à cette question. Le structuralisme, tout au contraire, s'est toujours posé en adversaire résolu de l'évolutionnisme. Il refuse non seulement de considérer les sociétés primitives comme des survivances, mais même de considérer que la question de l'évolution des formes sociales avait un intérêt scientifique. Pour ma part, je suis (ou j'essaie d'être) marxiste ; ainsi, je pense que l'organisation des structures sociétés primitives (sub)actuelles les rapproche dans une certaine mesure (à définir par l'étude) des sociétés du passé. Pensez-vous que ce soit par hasard si aucune société de chasseurs-cueilleurs nomades étudiée par l'ethnologie n'a jamais révélé ni organisation politique (et a fortiori d'Etat) ni inégalités socio-économiques ? Pour ma part, je vois là l'action d'un déterminisme.

    2. Si vous aviez raison, c'est très simple, il se tromperait. Et bis repetitam, E.Todd se réclame explicitement de Lowie et de Murdock, qui proclamaient déjà l'antériorité universelle de la famille nucléaire, thèse qui se trouvait déjà chez certains anthropologues du XIXe siècle.

    3. J'entends bien. Mais cela veut-il dire que la périphérie est une notion relative ? Dans ce cas, on choisit ce qu'on veut comme périphérie, en prenant le centre à sa convenance ? Et puis, je n'y connais rien en linguistique, mais un raisonnement simple me dit que si A se trouve au centre et des morceaux de B sur les bords, il y a a priori trois hypothèses évolutives et non une seule :
    - A représente la forme moderne et B une survivance (hypothèse d'E.Todd)
    - A représente la survivance et B une forme dérivée ("évoluée" ou "dégénérée", comme on voudra)
    - A et B représentent deux formes dérivées d'une forme C originelle.

    J'imagine que la première hypothèse doit être privilégiée lorsqu'il existe un grand nombre de formes et que la probabilité de trouver la même en différents points est très faible. Mais je ne suis pas certain que le nombre de formes familiales soit très élevé, et donc que les hypothèses 2 et 3 ne soient pas tout aussi plausibles (encore une fois, c'est un simple a priori de méthode, ensuite, il faudrait examiner le problème précis sur pièces).

    Qu'il existe de nombreuses nuances de la forme universelle, c'est je crois une grande faiblesse de la thèse de la forme universelle unique. Tous ceux qui ont plaidé l'universalité de la famille nucléaire ont ensuite expliqué que finalement, des familles pas du tout nucléaires étaient nucléaires tout de même (je donne des références à ce sujet dans mon bouquin, note 7 p.366). C'est la technique du chausse-pied : on proclame que des formes différentes relèvent d'une forme unique... quitte à devoir ensuite les y rentrer de force.

    4. Je ne sais pas si la France d'Ancien régime du Bassin parisien était "profondément féministe". A priori, j'aurais tendance à avoir de sérieux doutes à ce sujet. Mais je n'en ai aucun sur la réalité du caractère "élevé" du statut de la femme dans les familles nucléaires inuites ou selk'nam, par exemple.

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    1. Cher Christophe, l'honnêteté intellectuelle exige, du moins à mon sens, de lire les livres dont on entend faire la critique. Vous attaquez les conclusions d'E. Todd sans même avoir pris le temps de prendre connaissance de l’ensemble de ses arguments (qui sont disséminés dans un ouvrage de plusieurs centaines de pages !).

      De plus, dans votre billet précédent, vous écrivez : "Pour le reste, j'ai cru comprendre que la thèse maîtresse d'E. Todd, qui fait hausser depuis des décennies les épaules de bien des spécialistes en géographie humaine, consiste à dire que la société est fondamentalement déterminée par sa forme familiale. Ce sont ainsi les formes de famille qui expliquent ici le vote pour tel ou tel parti, ailleurs la naissance du capitalisme ou ses difficultés d'implantation, etc. Une telle thèse me paraît tellement faible que j'ai du mal à croire qu'on puisse la défendre sérieusement."

      Là encore, je ne peux que vous conseiller de le lire. Concernant les liens entre structures familiales et idéologies politiques (liens dont l'existence avait déjà été un petit peu pressentie par Aristote, Diderot ou Rousseau en leur temps), etc. je vous recommande notamment son ouvrage intitulé "L’Invention de l’Europe". Vous verrez, c’est véritablement passionnant!

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  3. Cher François, l'honnêteté intellectuelle exige, du moins à mon sens de de pas accuser les gens de malhonnêteté à la légère. D'une part, je n'ai jamais menti, même par omission, sur ce que j'avais lu de E.Todd. D'autre part, je n'ai jamais prétendu faire la critique de son livre, mais seulement répondre à une interrogation qui m'était adressée (et à des remarques qui avaient suivi cette réponse).

    A part ça, pardonnez-moi, mais sur ce que j'ai entendu de la bouche d'E.Todd et lu de sa plume, je n'ai pas particulièrement envie d'en savoir davantage. Je passe peut-être à coté d'un auteur majeur et d'arguments massue (ou l'inverse, allez savoir), mais les affirmations selon lesquelles Marx se rattache au structuralisme, que la famille originelle était universellement nucléaire et qu'elle assurait un statut élevé des femmes, et plus profondément, l'idée que la famille détermine les autres dimensions sociales ne me paraissent pas, à tort où à raison, des pistes de réflexion particulièrement prometteuses.

    Cordialement

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    1. J'ai lu attentivement vos deux billets, et vos réponses aux différents commentaires. Bien que vous ayez d'entrée précisé de pas avoir lu l'ouvrage de Todd, vous discutez de ses conclusions comme si vous l'aviez lu ...

      Pour le reste, que vous répondre ? La thèse de Todd concernant les liens entre familles "traditionnelles" et expressions idéologiques, entre substrats anthropologiques familiaux et "comportements sociaux standards", etc. est bien plus complexe et subtile que vous ne semblez le croire. Et elle n'a rien d’excentrique. Todd a poussé plus en avant les thèses d'un Frédéric Le Play (entre autres), qui pensait déjà que l'on pouvait rendre plus intelligibles les sociétés humaines par le prisme des systèmes anthropologiques familiaux. "La famille crée la société à son image" disait-il. Quoiqu'il en soit, le postulat de base n'a rien de particulièrement aventureux. On peut admettre aisément que la formation familiale d'un enfant, adulte en puissance, est déterminante quant à sa manière d’appréhender le monde et les hommes qui l'entourent, quant à ses valeurs et à ses normes de comportement (mais encore une fois, les thèses de Todd sont bien plus complexes). Sur ces questions, vous ne me paraissez pas très ouvert d'esprit, mais j'espère me tromper. Je vous conseille vraiment de lire "L’Invention de l’Europe". Et qui sait, peut-être lui accorderez-vous un billet !

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