mardi 7 janvier 2014

Réponse sur les origines de la division sexuelle du travail

     — Hé ! C'est moi le chasseur. Tu es censée être la CUEILLEUSE !
     — Il était sur le truc que je voulais ramasser.
Je le répète : ce n'est pas tous les jours (litote) que l'on reçoit des contributions aussi sérieusement argumentées que celle que m'a adressée Christian Schweyer (publiée sur ce post). Encore une fois, je l'en remercie — et le prie de m'excuser pour avoir mis si longtemps à lui répondre. Voici donc quelques lignes qui, je l'espère, clarifieront certains points. J'ai fait le choix d'être relativement court ; non que je méprise son long argumentaire, mais parce que je pense qu'au fond, celui-ci se ramène à quelques points fondamentaux, et que c'est de ces points que je voudrais discuter.

1) Ne jamais oublier qu'on raisonne dans le noir

Nul ne sait davantage que moi à quel point ce chapitre constitue le point aveugle de mon livre. Je sais que le lecteur peut ressortir aussi frustré de sa lecture que je l'ai été de son écriture. Après avoir écarté les explications de la division sexuelle du travail tant par les seules causes naturelles que par la seule idéologie, je me borne à esquisser une vague synthèse normande, en concluant que les deux ont nécessairement joué un rôle. C'est insatisfaisant au possible, mais le problème est que sur ce point, on peut faire tous les raisonnements qu'on veut : on ne sait rien, car ni la paléontologie, ni l'archéologie ne nous apprennent quoi que ce soit.

En particulier, il faut y insister, on n'a aujourd'hui pas la moindre idée de l'époque où le phénomène est apparu. Ce n'est pas une mince lacune.

S'agit-il d'une innovation très ancienne, si ancienne qu'elle serait antérieure à l'apparition de l'homme moderne, qu'elle remonterait aux origines même du genre homo, et qu'elle s'expliquerait donc par la sélection naturelle ? S'agit-il au contraire, comme le pense Chris Knight, d'une innovation relativement récente, liée à ce qu'il est convenu d'appeler « l'explosion culturelle » d'il y a 50 000 ans, à mettre entièrement sur le compte d'une révolution culturelle ? On ne dispose pas du moindre élément tangible de réponse, et les développements de Chris Knight, quoi qu'il puisse en dire, et même s'ils ne sont pas absurdes, restent extrêmement spéculatifs.

Faute de garder cette ignorance fondamentale à l'esprit, on est vite tenté de confondre une pure hypothèse, ni pire ni meilleure qu'une autre, pour une véritable théorie, et de privilégier sans prudence le scénario auquel on a envie de croire.

2) L'idéologie du sang, produit de la domination masculine ?

J'en arrive à ce que je pense être la question centrale. Christian me reproche en substance d'avoir une conception apolitique, si ce n'est idéaliste, de l'idéologie du sang : dans ce chapitre, je semble oublier que les idéologies ne tombent pas du ciel et qu'elles sont produites par des groupes sociaux, afin de servir leurs intérêts. Ainsi, concernant cette idéologie, je serais en quelque sorte victime de la même illusion que ces sociétés elles-mêmes, en refusant de voir, et d'écrire, que cette idéologie est un instrument forgé par les hommes afin d'établir, ou de cimenter, leur domination sur les femmes.

Or, pour commencer, et bien que le mot puisse prêter à confusion, il me semble que toute idéologie n'est pas nécessairement par elle-même un instrument de domination. Dans le vocabulaire  marxiste, il est vrai, le mot est connoté à l'existence de classes sociales et à la nécessité pour la classe dominante de masquer et/ou de justifier son exploitation. Mais il me semble qu'on peut aisément lui donner une définition plus large, et appeler idéologie toute conception du monde procédant d'une interprétation non scientifique de la réalité. Le totémisme, telle qu'il existe par exemple en Australie, est bel et bien une idéologie, une interprétation du monde qui ne doit rien à sa compréhension rationnelle et qui justifie un ordre social. Pour autant, on ne voit pas bien en quoi le totémisme serait le produit et l'instrument de quelque domination que ce soit.

Ce préliminaire posé, j'en viens à l'argument principal. L'objection qu'avance Christian pourrait être envisagée... à condition que la domination masculine accompagne toujours l'idéologie du sang. Or, ce n'est pas le cas.

Dans un certain nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs, comme je l'explique dans le bouquin, la domination masculine est loin d'être évidente. Ainsi, par exemple, chez les Bushmen, les Mbuti, les Andamanais ou dans le désert de l'Ouest Australien. Cela n'empêche nullement ces tribus de pratiquer une division sexuelle du travail d'intensité variable, mais qui, dans certain cas, n'a rien à envier à celle qui règne là où l'on opprime les femmes ; et pour la justifier, elles déclinent elles aussi une version ou une autre de l'idéologie du sang, expliquant que les femmes (en particulier leur sang) doit être maintenu à l'écart des armes des chasseurs. Celles du désert de l'ouest australien, notamment, pratiquent un apartheid sexuel si rigoureux qu'Annette Hamilton parle à leur sujet de « deux systèmes séparés » ; et c'est chez elles qu'on désigne, par métonymie, les femmes comme des lances et les hommes comme des bâtons.

Dès lors, de deux choses l'une.

Soit l'explication « politique » proposée par Christian est la bonne : chez ces peuples, comme chez tous les autres, l'idéologie du sang est, totalement ou principalement, le produit et l'instrument de la domination masculine. Mais alors, il faudrait tout d'abord inférer que la domination masculine y a existé et y a fait naître cette idéologie — une hypothèse ad hoc, qui ne repose sur rien d'autre qu'un pur raisonnement. Ensuite, et surtout, il faudrait aussi expliquer comment la division sexuelle du travail et l'idéologie du sang ont pu perdurer chez ces peuples alors même qu'avec cette disparition de la domination masculine, elles seraient l'une comme l'autre privées de toute base et de toute nécessité.

Soit on applique le « rasoir d'Occam », en optant pour l'explication qui requiert le moins d'hypothèses ; à savoir que l'idéologie du sang est le reflet mythifié, fétichisé si l'on veut, de la division sexuelle du travail dans la conscience de toutes ces sociétés, reflet qui joue en retour dans une certaine mesure, un rôle actif sur celle-ci. Dans ce processus, la domination masculine est un élément possible, mais non nécessaire. Là où elle existe, elle s'appuie sans aucun doute sur l'idéologie du sang — il n'est pas même si évident qu'elle la rende forcément plus rigoureuse, ainsi que le montrent les exemples que j'ai cité. Cela ne veut pas dire que dans certains cas (impossibles, je crois, à identifier), l'exclusion des femmes de certaines activités ne soit pas due à ces motifs « politiques ». Mais quitte à me répète, le point crucial est que l'idéologie du sang et la division sexuelle du travail sont une dimension universelle des sociétés de chasseurs-cueilleurs (et d'autres, techniquement plus avancées) alors que la domination masculine ne l'est pas. En toute logique, on ne peut expliquer les premières par la dernière.

En espérant que cette réponse fasse avancer le débat, je renouvelle à Christian mes salutations les plus fraternelles.

2 commentaires :

  1. Sur le 1) quand Christophe D. écrit "on n'a aujourd'hui pas la moindre idée de l'époque où le phénomène est apparu.", c'est bien de la division sexuelle du travail qu'il parle et non de la domination masculine. Isn't it ?

    Sur le 2) Christophe D. m'a enseigné quelque part (http://cdarmangeat.blogspot.de/2013/08/a-propos-des-selknam-de-la-terre-de-feu.html?showComment=1376402255447#c8561575302786728822) que "être marxiste (matérialiste), ce n'est pas vouloir à toute force relier chaque croyance, chaque rite, chaque "calembredaine religieuse" (toujours Engels) à une nécessité sociale". Que l''idéologie du sang et la division sociale du travail ne soient pas systématiquement reliés à la domination masculine ne me trouble donc pas. Et ne m'empêche pas de penser que l'Idéologie du sang et la division sexuelle du travail sont LES conditions sociales typiques où la domination masculine s'est épanoui. Christophe D. pose la question "à quelle nécessité sociale est censée correspondre aujourd'hui la communion des catholiques ?". Que l'idéologie du sang et la division sexuelle du travail ne soient pas reliées systématiquement à la domination masculine, c'est peut-être que ces systèmes ont perduré au-delà des aléas de cette domination, indépendamment du fait que l'évolution de ces sociétés ait connu des périodes de domination masculine plus ou moins prononcées. Et donc, en tenant compte du fait que "l'idéologie du sang et la division sexuelle du travail sont une dimension universelle des sociétés de chasseurs-cueilleurs alors que la domination masculine ne l'est pas", ma logique n'en serait pas fâchée d'expliquer les premières par la dernière.

    Une anecdote hors sujet : dans la société capitaliste, où les choses dominent les hommes et où la violence de l'État règle les conflits, il y a une quantité importante d'hommes qui tuent leur compagne à la manière de Bertrand Canta, en usant de leur force physique, beaucoup plus que de femmes qui tuent leur compagnon. Mais une femme, qui, consciente de son infériorité au niveau de la force physique, décide de tuer son compagnon en l'empoisonnant sera jugé plus sévèrement car elle aura prémédité son geste. On peut donc dire que les femmes sont moins nombreuses à assassiner leur compagnon mais que quand elles le font à leur manière, elle sont jugées plus sévèrement. En Allemagne, des juristes féministes ont entrepris de combattre cet état de fait. Cela a-t-il un rapport avec la question posée ?
    Comme Darmangeat remercie les gens qui lui envoient de bons commentaires, je m'excuse de la qualité du mien.

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    1. Bonsoir Tony

      Pour commencer, je reste assez songeur sur le fait que votre commentaire parle de moi à la troisième personne. Vous pouvez me parler normalement, je ne suis pas encore mort.

      Ensuite, sur le fond, je ne peux répondre qu'en essayant de donner une forme plus claire à l'argument que j'opposais à Christian.

      1) on ne sait pas dater l'origine de la domination masculine. Mais on peut être certain que, contrairement à ce qu'on pouvait penser au XIXe siècle, elle remonte au moins aux sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades du paléolithique supérieur – ce qui ne veut pas dire qu'elle était présente dans toutes ces sociétés.

      2) la domination masculine est indissociable de certaines modalités la division sexuelle du travail.

      3) ces modalités étant universelles dans les sociétés concernées (et au-delà), tandis que la domination masculine ne l'est pas, ou beaucoup moins nettement, on est en droit de penser que c'est fondamentalement la division sexuelle du travail qui explique la domination masculine et non l'inverse.

      4) on se retrouve donc à devoir expliquer l'origine de la division sexuelle du travail.... ce qui se heurte en l'état actuel des choses à notre ignorance presque absolue sur le sujet.

      Tous les matérialistes seront d'accord pour dire que les idéologies ne tombent pas du ciel, et que celle dite « du sang », qui organise la division sexuelle du travail, est fondamentalement un produit de la réalité sociale — et non l'inverse. Mon argument est que si cette idéologie existe partout, même là où la domination masculine est absente ou très faible, on ne peut expliquer celle-ci par celle-là. Dit autrement : la division sexuelle du travail a nécessairement secrété une idéologie qui la justifiait et, dans une certaine mesure, l'organisait. Et elle a aussi secrété, dans un certain nombre de cas (la majorité, sans doute), la domination masculine.

      Inverser le lien de causalité, expliquer, ainsi que le suggère Christian et, si j'ai bien compris, vous-même, l'idéologie du sang par la domination masculine impose d'expliquer de surcroît pourquoi cette idéologie s'est maintenue là où la domination masculine avait disparu. Bref, il me semble que d'une part cette explication n'explique rien de plus qu la mienne, et que d'autre part; elle pose un problème supplémentaire.

      Bien cordialement

      PS : en ce qui concerne le combat judiciaire des féministes allemandes, j'ai tendance à être d'accord avec vous sur le fait qu'il s'agit d'un hors-sujet.

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