Un genre de renoncement

Nous vivons décidément une époque formidable.

Après une violente campagne contre la loi dite du « mariage pour tous », les obscurantistes de tout poil ont lancé l'offensive contre le prétendu enseignement par l'Education nationale d'une « théorie du genre », appelant non sans succès les parents à retirer certains jours leur progéniture de l'école. Qui se ressemble s'assemble ; cette campagne a bénéficié des forces conjointes des intégristes catholiques et musulmans, avec à la baguette une disciple du nazillon Soral. Et comme Dieu est amour, il l'est aussi de la trique et du fouet : le combat spirituel fut assorti d'une série de menaces bien senties à l'encontre des parents d'élèves, en particulier de la FCPE, qui avaient eu le courage de s'opposer à ces menées.

On allait donc à l'école de Satan, habiller (ou plutôt déguiser, que Dieu ait pitié de nous) des petits garçons en filles, des petites filles en garçons, parler à tous ces innocents esprits de sexualité et leur apprendre (sic) à se masturber. 

Le marquage de genre, cela commence au berceau
Ces fantasmes ont, bien sûr, immédiatement été démentis par les autorités. Non sans que la droite y aille de sa petite calomnie faux-derche, condamnant les rumeurs tout en accusant le gouvernement, par son action, d'être responsable de leur existence.

Il est cependant frappant de constater à quel point, même parmi ceux qui s'opposent à ces réactionnaires, bien peu s'élèvent contre le fait que la société déguise massivement, chaque jour et partout, les garçons en garçons, et les filles en filles. Même si l'on en conteste parfois les manifestations les plus outrancières, le marquage sexuel par les vêtements, dès le plus jeune âge, est si banal qu'on ne songe pour ainsi dire jamais à le remettre en cause — la plupart des défenseurs de l'égalité des sexes, à commencer par les représentants gouvernementaux, s'en défendent même farouchement. Ce qui est admis comme une chose allant de soi constitue pourtant une partie du terreau sur lequel prospèrent les préjugés les plus crasses. 

Quant à la pudibonderie qui entoure le sexe, de la connaissance duquel il faudrait à toute force préserver les enfants, elle a pour revers le déchaînement de pornographie dont le capitalisme a fait une authentique industrie. Qu'on dise donc que dans une société enfin émancipée, les organes sexuels seront considérés exactement au même titre que la bouche ou les oreilles, le plaisir sexuel au même titre que la gastronomie ou la musique, et que c'est seulement ainsi que prendront fin un certain nombre de calamités. Au demeurant, dans toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs (et dans bien d'autres), les enfants savaient dès leur plus jeune âge ce qu'étaient le sexe et les rapports sexuels, chez les animaux comme chez les adultes. À ce que l'on sache, sur ce plan au moins, elles n'ont pas pour autant fabriqué des générations de névrosés ou d'obsédés - la nôtre ne peut pas forcément en dire autant.

Mais cette affaire, a aussi, une fois de plus, démontré la pusillanimité de ce gouvernement dit de ce gauche, même sur de simples questions de société. Vincent Peillon, à l'Assemblée Nationale, a en effet cru devoir se justifier en déclarant que si l'école plaide pour l'égalité des sexes, il n'était pas question qu'on y enseigne la théorie du genre (sic).

De nombreux commentateurs (à commencer par sa collègue Najat Vallaut-Belkacem) ont relevé qu'il n'existe aucune « théorie du genre ». Le genre est un domaine d'étude, qui s'emploie à montrer comment la société façonne des rôles sexués dans lesquels elle enferme les individus avec plus ou moins de rigueur. En reprenant à son compte le vocable de « théorie du genre », Peillon a offert une concession aussi gratuite qu'inutile à ses adversaires.

Une première communion dans une école catholique au Canada, en 1942,
ou l'apartheid ordinaire des sexes.
Mais plus fondamentalement, que veut dire l'égalité des sexes, sinon la disparition des genres ? 

Soit on en tient pour l'idée que la société doit être organisée selon le principe d'une séparation plus ou moins rigoureuse des sexes, ainsi que l'ont fait toutes les sociétés humaines du passé. Cette séparation a pu, dans certains cas assez rares, produire un résultat relativement équilibré. Mais qui peut croire que ceux qui, aujourd'hui, prétendent que l'égalité des sexes passe par une telle séparation militent réellement pour l'égalité, et non, en réalité contre elle, à la manière dont les défenseurs de la ségrégation raciale brandissaient hypocritement le slogan « séparés mais égaux » ?  Si la différenciation des rôles sociaux dévolus à chaque sexe n'a pas entraîné de manière systématique l'oppression des femmes, inversement, l'oppression des femmes s'est toujours édifiée sur la base de cette différenciation. 

Soit on donne au mot d'ordre d'égalité des sexes le seul sens véritable qu'il puisse avoir : celui consistant à dire que les individus doivent, à tous égards, pouvoir mener la même vie sociale quel que soit leur sexe biologique ; qu'il ne doit exister aucun lieu, aucune carrière, aucun comportement, interdit ou réservé à un sexe plutôt qu'à un autre, dans la loi (c'est à peu près le cas aujourd'hui en France) comme dans les faits (on en est encore très loin). Alors, il faut appeler un chat un chat, et cela la disparition des genres. Et il faut le dire, l'expliquer et le répéter le plus clairement possible, aux enfants comme aux adultes.

Au passage, on peut remarquer à quel point le sexisme est bien plus prégnant et ancré dans nos sociétés que le racisme - bien que les deux idéologies soient, officiellement, tout autant condamnées l'une que l'autre. L'idée que les Noirs et les Blancs, par exemple, devraient rester socialement différents, ne pas occuper les mêmes métiers, faire les mêmes études, jouer les mêmes rôles sociaux, choque beaucoup de monde, et c'est heureux. Mais l'idée que les hommes et les femmes devraient eux aussi occuper indifféremment les mêmes places sociales et s'adonner aux mêmes activités ; autrement dit, que les individus devraient pouvoir vivre leur vie sans que la société leur impose quoi que ce soit en raison de leur sexe, cette idée là est largement moins acceptée. Voyez-vous, la société en deviendrait triste, monotone et uniforme. Eh bien, c'est là que le bât blesse, et c'est là qu'il faut porter le fer.

« Papa, maman, je préfère la cueillette »
Les adversaires de l'émancipation des femmes, eux, ne se trompent pas de combat. Tous militent d'une manière ou d'une autre pour le maintien et l'approfondissement de la différenciation sociale des sexes. Les islamistes tunisiens, refusant le terme d'égalité, voulaient inscrire dans la constitution qu'hommes et femmes sont complémentaires. Dalil Boubakeur, le dirigeant du CFCM, déclarait hier à la radio qu'il avait été rassuré par les autorités françaises sur un point fondamental : on n'allait pas enseigner aux enfants que c'est la société qui assigne leur rôle aux hommes et aux femmes, puisque cette assignation est l'oeuvre de Dieu. Quant à la mouvance intégriste chrétienne mobilisée depuis la campagne contre le mariage pour tous, elle aussi pilonne le clou de la préservation de différence sociale entre hommes femmes, pilier de la Sainte Famille Éternelle et de toute civilisation (amen).

Face à ces idées d'un autre âge, il faut opposer la dernière des fermetés, et affirmer haut et fort que l'égalité des sexes, c'est la disparition des genres ; que tus les gens de progrès doivent le comprendre, et le défendre ; que la société de l'avenir sera celle d'individus libres, sur lesquels ne pèsera aucune contrainte liée à leur couleur de peau, à leur lieu de naissance, à leur patrimoine biologique - et, ajouterai-je, à leur compte en banque. Toute concession, tout recul sur ce terrain n'est pas de la bonne tactique, mais de la faiblesse, qui prépare les défaites futures.

10 commentaires:

  1. Si l'oppression des femmes vient de la division sexuelle du travail,d'où vient la division sexuelle du travail ?

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    1. Question lancinante... et à laquelle on n'a, hélas, aucune réponse satisfaisante. Je ne peux que vous renvoyer au chapitre de mon bouquin, ou aux différents posts de ce blog qui reviennent sur ce point, comme mon récent échange avec C. Schweyer (voici sa lettre et ma réponse).

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    2. [nouvelle réponse de Solveig que je reposte suite à un embrouillamini informatique]

      Désolée,je n'avais pas tout lu.
      Ne serait-il pas plus juste de parler de"ségrégation sexuelle du travail" afin de nommer la dimension oppressive de la division ? Même si cette formulation sort de l'attitude anthropologique et énonce un point de vue politique ?
      De plus, voici un excellent texte de C. Delphy qui alimente vos considérations
      http://delphysyllepse.wordpress.com/2013/12/11/la-condition-de-possibilite-du-don-cest-legalite/ ainsi que bien sûr
      http://www.ecoanthropologie.cnrs.fr/pdf/vdp_touraille.pdf
      La conférence à Toulouse était intéressante mais je reste sur ma faim car je suis plus obsédée par " en finir demain" que par "comprendre hier ". L'homme ancien possède les armes,l'homme actuel aussi.Dans son livre "refuser d'être un homme,pour en finir avec la virilité" le compagnon d'A Dworkin fait un lien entre le viol et l'industrie de l'armement.Intéressant.

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    3. Vous me répondrez quand les poules auront des armes ?

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    4. Ma parole, en plus, je vais bientôt me faire engueuler...

      Bon, je n'ai pas répondu, d'abord parce que je suis parfois un peu occupé, ensuite parce qu'il est difficile de répondre à tout ce que vous dites, enfin, parce que je ne suis pas certain d'avoir bien compris la question principale que vous posez. L'article de Delphy contient certes des choses intéressantes, mais aussi, j'en ai bien peur, nombre d'énormités — à commencer par celle selon laquelle le don ne serait possible qu'entre égaux. Il suffit de penser à la pièce que donne le bourgeois au mendiant pour voir ce que vaut cette affirmation.

      Je ne crois pas que la domination masculine actuelle repose principalement, ni même accessoirement, sur le monopole masculin sur les armes. En revanche, la classe sociale qui domine la société, économiquement et économiquement, et qui crée une situation qui entretient (entre autres) l'oppression des femmes, elle, possède le monopole des armes (par un organisme appelé l'État). Le lui arracher me semble être une condition nécessaire pour mettre fin non seulement à la domination masculine, mais à toute domination, en particulier celle de l'argent.

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    5. Et bien moi je pense qu'il est plus que temps de parler de "ségrégation sexuelle du travail" et non plus de "division".Et qu'il faut exiger l'abolition du sexage et non plus du "genre" qu'on laissera au jargon universitaire.
      Contre le sexage !
      Contre la ségrégation sexuelle !

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    6. Aucun problème avec ça. « Ségrégation sexuelle » s'applique à bien des réalités — je parle parfois d' « apartheid sexuel » pour tenter de frapper les esprits. Après, qu'on parle de « genre », de « sexage » ou d'autre chose, je crois qu'on s'en fiche un peu, du moment qu'on parle de la même chose et qu'on se fait comprendre des gens auxquels on s'adresse.
      Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse (de la fin de l'oppression).
      :-)

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  2. La polysémie du terme "genre" doit également être précisée- Tout évangélisme, fût-il queeristique, doit être tenu à distance car ce ne sont pas les droits individuels à l'anglo saxonne qui nous importent, droit jurisprudentiel pragmatique qui a peu cure de principe, mais bien les droits fondamentaux universels également pour les femmes fondés sur le principe d'intégrité du corps humain- http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/07/le-genome-du-genre.html

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    1. Désolé, mais je n'ai compris ni votre commentaire, ni le (long) texte que vous avez mis en lien. Pouvez-vous être plus claire ?

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  3. "Au passage, on peut remarquer à quel point le sexisme est bien plus prégnant et ancré dans nos sociétés que le racisme - bien que les deux idéologies soient, officiellement, tout autant condamnées l'une que l'autre. L'idée que les Noirs et les Blancs, par exemple, devraient rester socialement différents, ne pas occuper les mêmes métiers, faire les mêmes études, jouer les mêmes rôles sociaux, choque beaucoup de monde, et c'est heureux. Mais l'idée que les hommes et les femmes devraient eux aussi occuper indifféremment les mêmes places sociales et s'adonner aux mêmes activités ; autrement dit, que les individus devraient pouvoir vivre leur vie sans que la société leur impose quoi que ce soit en raison de leur sexe, cette idée là est largement moins acceptée. Voyez-vous, la société en deviendrait triste, monotone et uniforme. Eh bien, c'est là que le bât blesse, et c'est là qu'il faut porter le fer."

    Bien d'accord avec l'article en général, et avec ce paragraphe en particulier.

    Mais comment porter le fer ?

    Il y a d'abord les symboles, qui sont importants et... liminaires aux autres combats.

    Dans la terminologie ? Dire par exemple que le mot Homme avec un H majuscule recouvre les femmes, serait un peu comme de dire que les droits du Blanc n'excluent aucunement les noirs, les caramels, ni aucune variante de concentré en mélanine.
    Peu convaincant. Si déjà, on pouvait parler de droits des humains, sans H majuscule, parce que les humains ne sont pas des Dieux non plus.

    J'ai ressenti une joie intense à l'anecdote suivante : A mon travail, Mme DUPONT est nommée au plus haut poste de direction (direction sur un millier de personnels). La loi oblige à dire mettons Directrice. Et Mme DUPONT arrive en disant haut et fort (elle est de droite) "Vous voudrez bien me dire Mme le directeur, je préfère". Moult débats avec les collègues de ma part sur le fait que c'était très choquant, qu'en tant que femme, je me sentais bien vexée qu'elle n'applique pas la loi, pour une fois qu'on a une loi progressiste. Ma collègue (aussi féministe) me rassurait en me disant "T'inquiète. Elle n'a pas le droit, elle ne fera pas autrement". Et c'est ce qui c'est passé, en quelques mois, ses collaborateurs étaient obligés de lui donner du "Mme la Directrice".

    Mais pour aller plus loin que les symboles, tu proposes de porter le fer comment ?

    A l'école, faire réfléchir les enfants et les adolescents sur l'ineptie des genres ?
    Dans les magazines pour parents, très lus je crois, faire des articles qui réfutent l'éducation par genre ?
    Quoi d'autre ?

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