Note de lecture : Préhistoire de la violence et de la guerre (Marylène Patou-Mathis)

Je dois bien l'avouer : c'est avec quelques préventions que j'ai entrepris la lecture de cet ouvrage paru l'an dernier, et qui a rencontré un certain écho médiatique. L'interview que l'auteure avait donné à France Culture ne m'avait laissé augurer rien de bon. Hélas, le livre a dépassé mes pires craintes.
La thèse principale peut être résumée ainsi : contrairement à une vision complaisamment entretenue, l'Homme n'est pas violent par nature et dans toutes les sociétés. La violence et la guerre, tout comme l'inégalité, la hiérarchie ou l'oppression des femmes, ne sont apparues qu'avec la Révolution néolithique (voire, bien après). Auparavant, durant la période paléolithique — de loin, la plus longue de l'aventure humaine — il y avait certes quelques cas de brutalités interpersonnelles, mais pas de guerres ; il y avait « agressivité », mais pas « violence » (p. 157-158).
De telles affirmations, qui ont été largement discutées depuis plus d'un siècle, sont très loin de s'imposer comme des évidences. L'archéologie, mais aussi l'ethnologie, a accumulé de nombreux éléments permettant de penser le contraire. Bien sûr, M. Patou-Mathis a le droit de défendre une opinion minoritaire ; encore faudrait-il que son exposé présente et réfute les éléments qui militent contre sa thèse. Mais tel n'est pas le cas ; le plus souvent, ces éléments sont ignorés (et, en au moins une occasion, sciemment dissimulés).
La démonstration du propos s'effectue en trois temps. Tout d'abord, une revue des éléments archéologiques — la discipline première de l'auteure. Ensuite, une série de réflexions empruntant à l'anthropologie sociale, à l'ethnologie et à la sociologie. Enfin, une revue des arguments liés à la biologie évolutionniste (sur lesquels je resterai muet, faute de compétences). Le livre se termine par une revue de la construction, savante et profane, du mythe du primitif violent et sexiste depuis le XVIIIe siècle, avant de conclure sur le statut de la violence dans notre propre société.

Quelques remarques générales

Deux écueils symétriques semblent guetter archéologues et préhistoriens.
Le premier est de se cantonner aux résultats techniques de leur discipline. La plupart des publications, articles ou livres, décrivent ainsi minutieusement le produit de telle ou telle fouille, inventoriant restes humains et objets, discutant patiemment millimètres, datations ou traces d'usure. De tels travaux sont évidemment indispensables. Ils forment le substrat sans lequel aucune réflexion sérieuse ne peut s'édifier. Mais le non-spécialiste ne peut que sortir frustré (et souvent, un peu rebuté) d'une lecture aride, qui ne répond en définitive pas à la question fondamentale : comment vivaient ces gens ?
Aussi, certains auteurs tentent-ils, et c'est tout à leur honneur, de dépasser ce matériau pour l'interpréter, c'est-à-dire pour reconstituer les structures sociales, les motivations, les comportements et les croyances de ceux qui nous ont laissé ces traces matérielles. Mais là, sans une vigilance, une rigueur et une prudence de tous les instants, l'exercice quitte très vite le terrain de la science pour sombrer dans des développements à prétention plus ou moins savante, mais où l'on peut dire sans risque à peu près tout, n'importe quoi et son contraire. Avec de surcroît la certitude que certaines fables seront crues, non parce qu'elles sont vraies, ou mêmes vraisemblables, mais parce qu'elles racontent une histoire qui plaît.
Pour le dire tout net, c'est l'impression qui se dégage du livre de Marylène Patou-Mathis. Celui-ci y ajoute le défaut courant, mais néanmoins fort désagréable, consistant à remplacer une réelle réflexion par une accumulation de références enfilées comme des perles sur une sépulture sibérienne. Ainsi à propos du sacrifice :
« Deux thèses s'opposent : d'une part, celle qui perçoit le sacrifice d'une victime comme un échange entre les Hommes et les êtres surnaturels auxquels ils croient — réactualisation des mythes fondateurs de l'origine de la création du monde ou du groupe — (Hocart, Tylor, Henri Hubert et Mauss) et, d'autre part, celle qui soutient que le sacrifice permet de résoudre les crises qui surviennent au sein de la communauté (Girard). Dans le premier cas, la victime mise à mort rituellement passerait donc du domaine profane au domaine sacré (voire divin) créant ainsi un lien entre ces deux domaines distincts mais indissociables. Mais, pour l'anthropologue belge Marcel Detienne, cette thèse est trop globalisante et empreinte de l'héritage judéo-chrétien. De même, contrairement à Freud et à Durkheim qui voient dans le sacrifice l'origine de la religion, du sacré et donc de l'institution totémique, Lévi-Strauss récuse l'établissement de toute relation causale entre totem et sacrifice. » (p. 90)
Que peut retirer le lecteur d'un tel défilé, si ce n'est qu'on cherche non à l'instruire, mais à l'impressionner à bon compte ?
Au demeurant, l'auteure adopte systématiquement des définitions élastiques ou contradictoires qui interdisent toute rigueur à ses développements. Citons ainsi le sacrifice (plus précisément, les « rites sacrificiels ») au rang duquel est comptée (p. 89) « l'exécution d'une justice vindicatoire ». Cela a à peu près autant de sens que considérer comme un rite sacrificiel l'usage de la guillotine durant la révolution Française ou de l'injection létale dans l'Amérique contemporaine. Par ailleurs, on apprend également que les guerriers et les esclaves de l'Age du Bronze formaient des « castes » (p. 64-67) . Quel sens précis ce terme est-il censé recouvrir, et comment, en l'absence d'écriture, l'information est-elle parvenue jusqu'à l'auteure, nul ne le saura. Au passage, la présence d'esclaves avant cette période est niée (p. 66), en violation flagrante d'innombrables occurrences ethnologiques. Mentionnons également un mystérieux « tabou du meurtre » présenté comme un fait indiscutable (p. 53), alors qu'à ma connaissance, un tel tabou général n'a été relevé dans aucune société.
Le même flou préside aux concepts qui forment le thème central du livre, à savoir ceux de la violence et, surtout, de la guerre. S'agissant de sociétés sans États, définir la guerre et cerner en quoi elle se distingue de simples affrontements entre personnes est sans aucun doute une tâche difficile. Encore ne faut-il pas, si l'on en fait le sujet principal d'un livre, esquiver le problème, glaner quelques définitions dans la littérature et passer à la suite comme si on l'avait résolu avant même de l'avoir traité. C'est pourtant ce que fait l'auteure dans son introduction, où après avoir passé en revue, sans les départager, quelques caractéristiques supposées des guerres primitives (non sans avoir versé une bonne dose de « rite » au passage), elle conclut aussitôt que de toutes façons, chez les chasseurs-cueilleurs :
« les conflits étaient brefs et peu sanglants ; ils cessaient souvent lorsqu'un homme était tué, voire seulement blessé. »
Le lecteur finira ainsi l'ouvrage en ayant lu à de multiples reprises que la guerre était inconnue durant le Paléolithique, où seuls pouvaient à la rigueur survenir des conflits interpersonnels. Mais il n'aura pas lu une ligne expliquant précisément ce qu'est la guerre, ce qui la rapproche ou l'oppose à ces conflits interpersonnels. Au passage, on remarquera que cette opposition entre guerre et conflits interpersonnels ne peut se fonder sur le fait que ceux-ci seraient «  brefs et peu sanglants ». On a certes du mal à imaginer des guerres sans morts (encore qu'on pourrait citer la « drôle de guerre » de 1939-1940), mais il existe incontestablement des guerres courtes. Inversement, les conflits interpersonnels, sous la forme de la vendetta, ont pu parfois s'étendre sur des générations et décimer leurs protagonistes.
Le texte, donc, ne s'embarrasse pas de ces considérations. N'ayant nulle part défini ce qu'est une guerre, il peut d'autant plus facilement proclamer son absence avant la survenue du Néolithique, voire de l'Âge du bronze.

Archéologie de la violence au Paléolithique

À l'appui de cette affirmation, on trouve trois arguments archéologiques principaux.

Un os dans les squelettes ?

Les crânes retrouvés sur le site d'Ofnet (Bavière)
Ils correspondent à 38 individus, hommes femmes et enfants.
Le site, mésolithique, est daté à 6500 ans avant notre ère.
Le premier porte sur le (très) faible nombre de cadavres présentant, au Paléolithique, des indices de mort violente, alors que le nombre de meurtres, en particulier de meurtres collectifs, augmente significativement au Néolithique, et continue à progresser avec les âges des métaux.
Présenté ainsi, l'argument impressionne. Il est en réalité très faible.
  1. Pour commencer, la moindre des choses serait de raisonner non en chiffres absolus, mais en pourcentages. Le nombre de sépultures paléolithiques étant infiniment moindre que celui des sépultures néolithiques (ce que l'auteure omet de préciser), il n'est en soi guère étonnant de trouver plus de morts violentes dans les secondes que dans les premières.
  2. Au demeurant, la seule fois où des chiffres sont fournis, à savoir dans la note 2 de la page 177, ceux-ci ne plaident nullement pour la thèse du livre. On lit en effet que dans le sud-ouest de la France, sur 165 cadavres datant du Paléolithique supérieur, seuls deux « attesteraient de conflits ». « Deux en 20 000 ans », s'exclame M. Patou-Mathis afin de souligner la faiblesse du chiffre. Mais rapporter les deux cas aux 20 000 ans n'a aucun sens :  le seul rapport significatif est celui de 2/165 (le nombre de squelettes étudiés). Cela voudrait dire qu'à cette période, une personne sur 80 serait morte suite à un conflit. Je doute fort que l'échantillon soit suffisant pour établir une statistique fiable. Mais quitte à conclure quelque chose, il faudrait bien plutôt déduire qu'une mort par homicide pour 80 personnes est un taux bien élevé pour une société « pacifique ».
  3. M. Patou-Mathis souligne, à juste titre, que toute mort par trauma n'est pas nécessairement le résultat d'un conflit : les accidents de chasse, par exemple, peuvent se traduire par un résultat similaire. Mais il serait tout aussi nécessaire de souligner que toute mort violente ne se traduit pas nécessairement sur le squelette. Une lance ou une sagaie dans le ventre, par exemple, peut laisser les os parfaitement intacts.
Au total, la seule conclusion raisonnable qui devrait se dégager de cela est que la prudence s'impose ; que les sociétés du Paléolithique européen n'ignoraient manifestement pas la violence physique ; mais qu'il n'est guère possible, étant donné la somme des incertitudes, d'en cerner l'ampleur, et moins encore les modalités, sur la base des seuls éléments livrés par les squelettes.

De l'art... de citer une référence

Le deuxième argument archéologique invoqué par M. Patou-Mathis semble tout aussi définitif : l'art paléolithique (européen) ne représente aucune scène de violence. En cela, il se distingue radicalement de l'art néolithique, en particulier sur la côte méditerranéenne espagnole. C'est absolument vrai... et pour cause : l'art paléolithique européen ne figure ni scènes, ni êtres humains, un « détail » que l'auteure passe allègrement sous silence. Cette manière d'interpréter, selon la formule consacrée, l'absence de preuves comme la preuve de l'absence, est systématique tout au long du livre, et permet d'instruire le dossier du Paléolithique entièrement à décharge.
Pire encore à la page 155-156, tout à la fin du livre, lorsque sont enfin évoqués d'autres arts de chasseurs-cueilleurs nomades, en l'occurrence Bushmen (ou San) et Australiens, qui eux, mettent en scène des personnages. On lit alors que :
« les peintures rupestres réalisées par les San d'Afrique du Sud montrent des scènes de combat entre ces chasseurs-cueilleurs nomades et des éleveurs blancs sédentaires, conflits provoqués par des rapines de troupeaux. De même, dans l'art pariétal des chasseurs-cueilleurs australiens, les scènes de combat sont rares et, quand elles existent, elles figurent des conflits entre des agriculteurs ou des colons. » (p. 155-156)
La scène centrale du site de Battle Cave (d'après Campbell, 1986)
Or, les peintures rupestres des San comportent bel et bien plusieurs représentations d'affrontements entre San. La plus célèbre est celle de « Battle Cave », dans le Drakensberg. On a le droit de penser que cette peinture puisse ne pas représenter un conflit réel (c'est par exemple la position de C. Campbell, dans son article de 1986, « Images of War: A Problem in San Rock Art Research », World Archaeology, Vol. 18, No. 2). Mais on n'a pas le droit, lorsqu'on prétend faire œuvre scientifique, de nier son existence.
Pire encore, à l'appui de l'affirmation similaire concernant les Aborigènes d'Australie, on trouve l'article écrit par P. Taçon et C. Chippindale en 1994, « Australia ancient warriors : Changing depictions of fighting in the rock art of Arnhem land, N. T. », Cambridge Archaeological Journal, 4 (2), p. 211. Or, en voici les premières phrases du résumé rédigé par les auteurs eux-mêmes (et visible en anglais via ce lien) :
« Les figurations de scènes de batailles, d'escarmouches et de combat rapprochés sont rares dans l'art des chasseurs-cueilleurs et, lorsqu'elles existent, elles résultent le plus souvent du contact avec des agriculteurs ou des envahisseurs industrialisés. Dans la région de la Terre d'Arnhem des Territoires du Nord australiens, nous avons documenté les rares figurations de combats, et pouvons montrer qu'il existe une longue tradition d'art guerrier. Au moins trois phases ont été identifiées et dans chacune d'entre elles, on voit combattre des groupes de chasseurs-cueilleurs. Les plus anciennes datent d'au moins 10 000 ans, et constituent les plus vieilles figurations de combats au monde (...). »
Alors, soit M. Patou-Mathis référence cet article sans en avoir lu davantage que la première phrase du résumé. Soit, et c'est plus vraisemblable, elle a poursuivi sa lecture, et a choisi d'en travestir sciemment le contenu.

...et de celui des omissions

Un Tlingit (chasseurs-cueilleurs sédentaires
de la Côte Nord-Ouest)
avec arc, casque et armure... non métalliques
(dessin du XVIIIe siècle)
Dernier élément de preuve archéologique, que M. Patou-Mathis, sans le traiter systématiquement, aborde à plusieurs reprises : celui de l'armement. Distinguer, a posteriori, une arme de chasse d'une arme de guerre soulève bien des difficultés. Il serait fallacieux, parce que l'on retrouve des pointes de sagaies ou des propulseurs, et que ceux-ci peuvent être des armes de combat, d'en déduire ipso facto que les peuples du Paléolithique se faisaient la guerre. Mais il est tout aussi fallacieux, parce que ces ustensiles peuvent servir à autre chose qu'à combattre, d'en déduire qu'ils ne la faisaient pas ! C'est pourtant le sens de l'argumentation de M. Patou-Mathis, qui écrit par exemple que :
« Ce n'est qu'à l'Âge du Bronze qu'apparaissent les véritables armes de guerres offensives (hache de combat, épée, etc.) mais aussi défensives (bouclier, casque, etc.) et ce sont elles qui distinguent véritablement le chasseur du guerrier. » (p. 148)
Cette phrase appelle au moins trois remarques.
  1. le mot « apparaissent » confond ici volontairement l'apparition dans la réalité et celle dans les fouilles archéologiques. Or, les deux choses sont très différentes, ce que sait tout archéologue. Si durant 10 000 ou 20 000 ans l'on fabriquait des épées ou des bouclier en bois, des casques et des armures en fibres et en tissu, ces objets n'ont presque aucune chance d'être retrouvés aujourd'hui par les archéologues... qui parleront de leur « apparition » (dans les sites fouillés !) dès lors qu'ils seront fabriqués en métal.
  2. Or, de multiples cas ethnographiques montrent qu'on peut fabriquer des armes (dont des épées), des casques et des boucliers dès le stade paléolithique ; c'est le cas, entre autres, en Australie ou sur la Côte Nord-Ouest. Bien avant l'Âge du bronze, ces peuples possédaient des outils exclusivement destinés au combat contre d'autres êtres humains, une information que l'on cherchera en vain dans le livre.
  3. Enfin, si le bouclier ou l'arme de guerre distingue la guerre de la chasse, elle ne distingue nullement le « guerrier » du « chasseur ». Le fait qu'un Aborigène australien possède un bouclier et des sagaies particulières (barbelées) pour la guerre ne lui fait nullement abandonner sa condition de chasseur. Ce glissement sémantique n'est pas anodin : il est là pour accréditer l'idée que la guerre authentique n'a existé que tardivement, avec la spécialisation d'une partie de la société dans l'activité militaire.

L'ethnologie sous le tapis

De manière plus générale, il est remarquable de voir à quel point le livre passe presque totalement sous silence les innombrables affrontements observés chez des chasseurs-cueilleurs nomades, sauf pour les évacuer en les mettant sur le compte de l'influence occidentale. C'est oublier qu'une partie non négligeable de ces observations a pu être effectuée chez des peuples qui n'étaient pas, ou très peu, soumis à cette influence — c'est d'ailleurs l'un des thèmes récurrents de ce blog, depuis les récits de Hans Staden ou Helena Valero en Amazonie, à ceux de Pelletier, de Morill ou de Buckley en Australie.
Il serait bien sûr possible, bien que je ne voie guère avec quels arguments, de contester la validité de ces témoignages, d'expliquer en quoi ils sont des illusions ou des artefacts, qui les rendent non significatifs de la réalité propre de ces sociétés. Encore faudrait-il mener la discussion, ce que le livre de M. Patou-Mathis ne fait pas.
Pour terminer sur ce point, ajoutons que les sociétés de chasseurs-cueilleurs où il semble le moins possible de parler de guerres (je pense par exemple aux Bushmen ou aux Inuits des régions centrales) n'avaient rien, pour autant, de paradis pacifistes. Selon les propres chiffres de Richard B. Lee, peu suspect d'antipathie à l'égard de ces « gens inoffensifs », le taux d'homicide chez les Bushmen était plusieurs fois supérieur à celui des pays occidentaux modernes. Quant à la société Inuit, toute l'ethnologie concorde sur le nombre très importants de meurtres qui y étaient commis. Alors, encore une fois, on ne peut pas a priori écarter la thèse selon laquelle cette violence était due à des facteurs récents et extérieurs à ces sociétés. Encore faudrait-il que cette thèse soit présentée et argumentée, et non introduite en fraude comme c'est le cas ici.

Le Paléolithique : au bonheur des dames ?

Si le propos principal de l'ouvrage concerne la violence et la guerre, un second thème, plus surprenant, est largement présent et s'entremêle avec le précédent : il s'agit des rapports entre les sexes. Là encore, et peut-être même davantage, on ne peut qu'être surpris par la perspective totalement biaisée adoptée par l'auteure.

Le retour du matriarcat primitif

M. Patou-Mathis reprend à son compte la thèse du « matriarcat primitif », puisant ses références chez Bachofen, Morgan, Engels (à maintes reprises), Gimbutas et même dans le très mauvais livre d'Evelyn Reed, bombardée à titre posthume et pour les besoins de la cause « philosophe des sciences » — une « information » manifestement tirée de l'article français de wikipedia qui lui est consacré (p. 87). Et même si à l'occasion, elle prend quelque distance avec tel ou tel argument, la trame globale reste celle d'une émergence tardive de la domination masculine, corrélée à celle de la reconnaissance de la paternité, de la violence collective et de la guerre. On lit ainsi :
« Il est probable que les premiers humains, à cause des neuf mois qui séparent l'acte sexuel de la naissance d'un enfant, n'avaient pas conscience des fonctions des deux sexes dans la procréation (...) Dans la promiscuité de la « horde primitive », seule la filiation maternelle pouvait être prouvée, déterminant ainsi l'émergence de la société matrilinéaire, voire du matriarcat. » (p. 79-80)
Que les « premiers humains » (il y a quelques centaines de milliers d'années) aient ignoré le rôle des rapports sexuels dans la grossesse, c'est une évidence. Mais que cette ignorance se soit prolongée jusqu'au Paléolithique supérieur et qu'elle explique la mise en place, puis le maintien, de structures matrilinéaires, voilà qui l'est beaucoup moins. L'auteure ignore (ou feint d'ignorer) qu'aucun peuple connu ne niait le rôle de la paternité dans la conception. Elle ignore aussi (ou feint d'ignorer) que pour qu'une société soit matri- ou patrilinéaire, encore faut-il qu'elle soit « unilinéaire », c'est -à-dire structurée en groupes de parenté dont l'appartenance se transmet par un seul des deux parents. Les Bushmen ou les Inuits, par exemple, dépourvus de groupes de parenté, n'étaient ni matri, ni patrilinéaires.
On ne s'étonnera donc pas d'apprendre que « le patriarcat établit le lien entre le coït et la grossesse. Dès lors, pour les hommes, l'assurance de la transmission des biens à leurs enfants devient une priorité.  » (p. 85), chose dont il eut fallu informer tous ces peuples qui établissaient parfaitement la paternité, mais qui n'en tenaient simplement pas compte pour le rattachement des enfants aux groupes de parenté, pour l'héritage des biens, ou les deux à la fois.
L'affaire est donc établie : l'humanité paléolithique vivait non seulement dans la paix, mais aussi dans le matriarcat, ceci expliquant cela. Bien sûr, il est quelques esprits chagrins, et peut-être : « l'homme a de tous temps dominé la femme, comme le sous-entendent certains anthropologues et sociologues. » (p. 76). Mais ces anthropologues ne « sous-entendent » rien : ils affirment haut et fort, sur la base d'un certain nombre d'éléments qu'on cherchera en vain dans le livre. Sans parler du fait que nier que les femmes aient pu dominer les hommes ne revient pas à affirmer que partout et de tout temps, les hommes ont dominé les femmes. Poursuivons :
« Si l'existence de sociétés matrilinéaires est généralement acceptée, celle de sociétés matriarcales stricto sensu fait débat. (...) cependant, de récentes recherches archéologiques, en particulier celles de Gimbutas semblent confirmer l'existence de sociétés matriarcales. » (p. 83)
Marija Gimbutas, photographiée en 1993 par Monica Boirar
L'existence de société matrilinéaires n'est pas « généralement acceptée » : c'est un fait qui n'a, je crois, jamais été contesté par personne. Mais cette erreur n'est là que pour introduire en miroir l'idée d'un prétendu débat autour de l'existence du matriarcat au sens strict. Or, ce débat est clos depuis fort longtemps. Quant à présenter des résultats archéologiques (si « récents » qu'il sont le fait d'une chercheuse décédée à 73 ans en 1994) comme prouvant l'existence du matriarcat, c'est accorder à l'archéologie un pouvoir qu'elle n'a pas : celui de reconstituer, via des éléments matériels non écrits, des structures sociales. Les interprétations de Gimbutas ont d'ailleurs été maintes fois critiquées. Pour faire bonne mesure, M. Patou-Mathis convoque également Jeannine Davis-Kimball, archéologue ayant fouillé de nombreuses sépultures Sauro-sarmates, et Cai Hua, l'ethnologue qui a étudié les Na de Chine. Tous deux sont séance tenante présentés comme des tenants du matriarcats, bien que leurs écrits stipulent très clairement le contraire.
Mais qu'importe ; nous voilà assurés de l'existence passée de ces :
« sociétés matriarcales [qui] ont souvent été décrites comme fort peu hiérarchisées, égalitaires (notamment entre les sexes, même si la prépondérance était accordée au féminin en raison du culte de la fécondité), et caractérisées par l'entraide mutuelle, la mise en commun des biens, une sexualité non répressive et une division du travail indépendante du genre (certaines femmes pouvant être cooptées par les chasseurs). En outre, les sociétés matriarcales, contrairement aux sociétés patriarcales, seraient pacifiques » (p. 70)
Le fait que dans le prétendu matriarcat Na, un tiers de la population occupait un statut assimilé au servage ne troublera bien sûr pas ces paisibles certitudes. Et pas davantage, celui que la plus emblématique des sociétés dites matriarcales, celle des Iroquois, était une machine de guerre qui a semé durant des décennies la terreur dans les tribus environnantes, entretenant une tradition d'épouvantables tortures sur les prisonniers, hommes ou femmes.

La division sexuelle du travail

Il serait toutefois injuste d'accuser le livre de ne reprendre que des idées déjà avancées et réfutées depuis longtemps. Une touche d'originalité est apportée par son traitement de la division sexuelle du travail, un phénomène dont le lecteur aura bien du mal à déterminer l'ancienneté. On commence en effet par apprendre que « parmi les peuples chasseurs-cueilleurs, la répartition des tâches ressort clairement », et donc qu'elle « serait, d'après les observations ethnographiques, très ancienne ». (p. 70). Seulement, voilà : « Aucune preuve archéologique ne permet de conclure à cette dichotomie dans les sociétés paléolithiques » (p. 70). Exit donc les éléments qui plaident en ce sens, et qui ne seront pas évoqués (pour une présentation de ces éléments, je renvoie par exemple à cet exposé de Jean-Marc Pétillon).
Et puisqu'on y est, autant faire bonne mesure et minimiser dans le même élan la profondeur de la division sexuelle du travail constatée dans l'archéologie néolithique. Par conséquent :
« D'après les données archéologiques, c'est à l'Âge du Bronze que la dualité homme-femme s'accentue » (p. 72)
Cette idée (avancée sans la moindre preuve, et pour cause) n'est évidemment pas gratuite. Ayant suggéré un peu plus haut que « pour certains chercheurs [lesquels, on ne le saura pas] cette division sexuée du travail serait la cause ou la conséquence de la violence [cause ou conséquence, qu'importe, pourvu qu'il y ait un lien !] » (p. 70), il faut bien rabouter les morceaux : puisque la guerre est supposée être tardive, il faut bien que la division sexuelle du travail le soit aussi. Et donc à l'âge du Bronze, « en même temps (...) la guerre s'institutionnalise. La différence des genres avec son corollaire, la subordination de la femme, aurait-elle été une source de conflits ? » (p. 72)
Et si l'auteure laisse sa propre question en suspens, chacun comprendra que la réponse ne doit pas manquer d'être positive.
Qu'ajouter à cela, hormis que le lecteur soucieux des faits pourra se référer à d'innombrables ouvrages où il constatera que la « différence des genres » était déjà présente, sous une forme souvent extrême, chez tous les peuples de chasseurs-cueilleurs ainsi que chez tous les cultivateurs non métallurgistes, et que chez une partie non négligeable d'entre eux, « la subordination de la femme », comme la guerre, l'étaient aussi.

Pour conclure

Il y aurait encore bien d'autres points à discuter, qu'il s'agisse du traitement de l'évolutionnisme (unilinéaire ou non), de celui de la propriété (d'après l'auteure, inconnue chez les chasseurs-cueilleurs), du « culte primitif et universel de la Déesse-mère ou Grande déesse » (p. 94) alors que l'immense majorité des peuples de technique paléo ou néolithiques n'ont aucun culte de ce genre. Mais cette critique est déjà bien longue, et j'espère avoir donné une idée du peu de sérieux qui a présidé à la rédaction de ce livre.
Restent les conclusions politiques par lesquelles Marylène Patou-Mathis clôt son ouvrage. Ayant combattu l'idée réactionnaire selon laquelle la violence et la guerre seraient une fatalité, elle termine par un vigoureux (si ce n'est original) plaidoyer en faveur de la non-violence, récusant qu'il puisse exister quoi que ce soit qui ressemble à une guerre « juste », ni même à un emploi légitime de la violence. Par une ultime tautologie, l'ouvrage conclut :
«  Rien ne justifie la violence, dont l'objectif est la mort de l'Autre ou sa négation, car comme le soutient le philosophe Jean-Marie Muller : on ne doit jamais s’accommoder de la violence. » (p. 165)
Avec Engels, qu'elle cite d'abondance, l'auteure aura donc malheureusement tout fait à l'envers, conservant ses informations ethnologiques dépassées et jetant aux orties ses raisonnements politiques pourtant toujours d'une brûlante actualité.

18 commentaires:

  1. Patrice Andrieu18 juin 2014 à 07:50

    Tu as pensé à rédiger un article à ce sujet pour le soumettre à une revue d'anthropologie ?

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  2. Pas vraiment - un tel article ne serait d'ailleurs pas très différent de ce billet, où j'ai dit l'essentiel. Mais il paraît que les revues professionnelles de préhistoire sont assez peu habituées à critiquer les livres "grand public". On m'avait dit un jour que dans ce milieu, un livre considéré comme mauvais était livré à lui-même, en misant sur le fait que ses effets ne dureraient pas. Je ne suis pas du tout certain que ce soit un bon calcul... Toujours est-il que si une revue était intéressée par cette critique, je me ferais un plaisir de la lui adresser, mais je n'ai pas fait cette démarche.

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  3. Ah oups je t'avais pas répondu. En effet je suis bien d'accord que les livres présentant des thèses réfutées peuvent avoir un grand succès et influencer considérablement la société. Par exemple, connaissant bien le milieu, les anarcho-primitivistes prisent énormément des livres comme ceux de Clastres (leur porte-étendard), Sahlins, et des théoriciens comme Zerzan, Quinn, Jensen, etc... bon ils sont plutôt loin d'être majoritaires ^^ et ces théories contiennent une part de vérité je trouve. Mon exemple n'est pas le meilleur.

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    1. sur la réfutation des théories de Clastres, est-ce qu'il serait possible de savoir lesquelles et par qui?
      danke

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    2. Bonsoir

      Je ne sais pas de quoi Patrice voulait parler, mais personnellement je trouve que ce bref article de Pierre Lemonnier, par exemple, est un petit bijou dévastateur pour les raisonnements de Clastres : https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00287561/document
      Cordialement

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  4. Sur l'anarcho-primitivisme de Zerzan (que je n'ai pas lu), voici une critique dont beaucoup d'arguments me semblent toucher juste (j'ai par ailleurs de très sérieuses réserves sur les parties "anti-marxistes" du texte, mais c'est une autre affaire).

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  5. merci, sur ma pile :-) j'ai pas lu Zerzan non plus, trop d'àpioris négatifs

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  6. ET BIM
    https://en.wikipedia.org/wiki/War_Before_Civilization
    traduit en français, traitant le même sujet

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    1. Oui, ce livre de Keeley a fait date, et c'est un de ceux qui a relancé le débat sur ce sujet. Il y en a bien d'autres, dont, en français, celui de J.Guilaine et F.Zammitt.

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  7. Aurais-tu d'autres propositions de textes critiquant le primitivisme à me proposer ? ça m'intéresse.

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  8. Pour aller dans votre sens, on constate qu'au Néolithique moyen, (4500 - 3500 av. J.C. pour faire grossier) dans les populations dites de culture chasséenne, les squelettes de femmes présentent d'avantage de stigmates liées à de fortes contraintes soutenues que les hommes. Sans vouloir faire de raccourci trop facile, on peut tout de même penser que les forces employées au travail n'étaient pas réparties également entre hommes et femmes.

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    1. Bonjour

      Auriez-vous une référence sur ce point ? Cela m'intéresse...

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    2. C'est quelque chose que j'ai entendu plusieurs fois de la bouche de mes collègues archéologues spécialiste de l'anthropologie de la période. Je vais me renseigner, c'est une question passionante. Il y a également une thèse en cours au labo cepam de Nice je crois, sur les traces ostéologiques à partir desquelles ont peur supposer certains types d'activités et de contraintes. (Je peux également me renseigner si vous le souhaiter).

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    3. Il y a ça : http://dx.doi.org/10.1371/journal.pone.0112116

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    4. Très bonne référence Alison Macintosh :)

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  9. Ah oui, et je ne parle pas des pratiques observées sur le site d'Herxheim, en Allemagne, daté du Néolithique ancien (culture rubanée) ou squelettes d'hommes, femmes et enfants présentaient des stigmates typiques des techniques employées en boucherie. Traces qui plaident en faveur de pratiques violentes, sans pouvoir affirmer qu'il s'agissait de cannibalisme. Et je passe sur les pointes de flèche retrouvées plantées dans les os de défunt, également au Néolithique. Il serait bon également d'ajouter à cela les cas de sépultures où les défunts ont été vraisemblablement jetés sans ménagement dans des fosses, autre marque de violence symbolique.
    Donc, en effet, l'âge du Bronze ne signe pas les prémices de la violence. Je n'ai pas d'information en revanche pour le Paléolithique, mais sur le raisonnement, effectivement, rien ne permet de confirmer la "pacificité" ou la "bellicité" de ces populations.

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    1. Sur le Paléolithique, les indices sont beaucoup plus fragiles et fragmentaires. Peut-être le degré de violence était-il moindre que dans les périodes ultérieures, mais il est bien difficile d'en être sûr - et davantage encore, d'embrasser ainsi tous les lieux et toutes les périodes dans de grandes généralités. En tout cas il existe des travaux de préhistoriens (sérieux) sur la question, dont un assez récent, en anglais, que j'ai eu jusque là la flemme de chroniquer. Peut-être un de ces jours...

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