jeudi 24 juillet 2014

Une initiation australienne (autobiographie de Dick Roughsey)

Dick Roughsey (de son vrai nom Goobalathaldin) était un Aborigène né autour de 1920 dans la petite île de Mornington, dans le golfe de Carpentarie. Membre de la tribu lardil, il vécut à une époque charnière : le premier Blanc, un missionnaire, arriva sur l'île alors qu'il était enfant, fondant une école primaire que fréquenta Roughsey. Celui-ci devint ensuite un peintre reconnu. Par les récits des anciens et, en partie, par la vie qu'il vécut lui-même, Roughsey connaissait parfaitement la vie aborigène. Il publia en 1970 une autobiograpie, Moon and Rainbow (la lune et l'arc-en-ciel) assez difficile à trouver, mais qui contient une foule d'anecdotes et d'informations toutes plus instructives les unes que les autres.

Je consacrerai plusieurs billets à ce livre ; pour commencer, j'ai retranscris le récit des initiations masculines. Celles-ci n'étaient pas les mêmes dans toute l'Australie, mais dans une large zone centrale, elles comprenaient invariablement une première cérémonie de circoncision pour les adolescents, suivie quelques années plus tard du « terrible rite » de la subincision. La conception totémique du monde (où les êtres humains sont classés en différents groupes assimilés aux espèces animales), les engagements de mariage liés à ces cérémonies, et la manière dont la sexualité des femmes était utilisée dans un rite dont seuls les hommes détenaient les secrets les plus intimes, tout cela est restitué dans le récit de Roughsey.
Lorsque la première cérémonie fut célébrée, tous les animaux, oiseaux, poissons, et les autres étaient encore des êtres humains. Ils ne prirent leur forme actuelle que par la suite, et allèrent vivre en différents lieux. Ce sont ces animaux, oiseaux et poissons, qui sont maintenant les chefs des cérémonies d'initiation dans leurs propres zones du territoire. Ce sont nos totems. (...)

De nos jours, la cérémonie de circoncision s'appelle lurugal. La deuxième et dernière cérémonie, une autre coupure ou subincision, s'appelle warrama. Avant qu'arrive l'homme blanc, tous les garçons étaient initiés, mais pas avant que leur mère, leur père et leurs autres parents adultes soient d'accord sur le fait qu'ils étaient prêts, en général vers l'âge de douze ans. On ne disait rien au garçon, de sorte qu'il dormait pendant qu'on discutait de sa circoncision et que ses oncles enterraient une ceinture de cheveux là où il dormait. La ceinture de cheveux contenait une chanson pour qu'il continue à dormir.

Lorsque tout le monde était d'accord, le beau-père du garçon le saisissait, le mettait debout, et posant une main au sommet de son crâne, disait : « À partir de maintenant, tu resteras tranquille et tu garderas le silence. N'essaie pas de te défendre : nous voulons que tu sois un vrai homme, à présent. »

Parfois, le garçon se débattait et appelait sa mère ou son père au secours, mais il n'y prêtaient pas attention et le garçon, voyant que personne ne viendrait à son aide, se calmait. Le futur beau-père déterrait alors la ceinture de cheveux et la passait autour de la taille du garçon.
Si l'on était dans un petit campement, où seul se trouvait la famille, les anciens disaient : « Ce n'est qu'un petit campement, nous devons envoyer le garçon partout sur l'île pour le présenter à tout le monde. »

L'oncle maternel du garçon, accompagné de quelques autres hommes, l'emmenait alors en visite sur le territoire. Pendant ce temps, on lui apprenait beaucoup de choses, dont le langage des signes, car après la cérémonie, il n'aurait plus le droit de parler pendant au moins six mois.
Les anciens disaient qu'ils savaient toujours quand un garçon avait reçu une ceinture de cheveux et arrivait en visite. Si, au crépuscule, le soleil laissait dans le ciel de grands rayons noirs, c'était le signe qu'un garçon approchait.

Lorsqu'un garçon revient dans son propre groupe après cette tournée de visites, les gens sont heureux. Les anciens vont chercher de l'herbe longue, la roulent en boule avec des cheveux jusqu'à ce qu'elle soit aussi grosse qu'une tête humaine. Chacun essaie alors de l'attraper, comme dans une partie de basket-ball. Je ne sais pas comment ou pourquoi ce jeu fut institué, mais tout le monde joue jusqu'à ce qu'il soit l'heure de dormir.
Préparation pour une danse. Roughsey est le dernier personnage, sur la droite
Une fois la nuit tombée et les enfants endormis, les hommes âgés emmènent le garçon vers le galun, le terrain de danse, où se tient la cérémonie. Le garçon se tient parmi eux, tandis que les choristes chantent les chants sacrés gugeega, et que les danseurs viennent un par un accomplir la danse sacrée budaree, qu'aucune femme ne doit jamais voir. Dans une danse de corroboree ordinaire, on remue rapidement les genoux de gauche à droite, tandis que dans les budaree sacrés, on les bouge de haut en bas.

Les chants et les danses se poursuivent le soir suivant, et tard dans la nuit les femmes rejoignent les danses, pour interpréter leurs propres pas. Elles retournent au campement et les hommes continuent à danser. Au bout d'un moment, un homme va au campement y chercher l'une de ses femmes, et tous les hommes ont un rapport sexuel avec elle. Ces hommes doivent alors aller chercher leur propre femme pour les autres. Se servir de la femme de quelqu'un et ne pas offrir la sienne est une insulte mortelle, qui signifie qu'un combat va avoir lieu.

Après avoir possédé les femmes, les hommes se lavent dans une grande vasque d'écorce remplie d'eau potable, que boivent les hommes et les initiés afin de se fortifier. Pendant la dernière nuit, une femme plus âgée vient aussi voir le garçon et a plusieurs rapports sexuels avec lui. Cela, pour être sûr que le garçon n'aura pas d'érection ni durant la cérémonie, ni les jours suivants. À l'aube, trois des futurs beaux-frères s'allongent face contre terre sur le terrain sacré, et on étend le garçon sur eux. Le beau-père tient le couteau, un aiguillon de raie enveloppé dans de l'écorce. L'aiguillon provient d'une espèce de raie particulière, qu'on trouve dans les eaux peu profondes, sur du sable. Elle a une queue plate avec une lame courte et plate ; celles des autres espèces sont empoisonnées et tueraient le garçon.

Le beau-père étire le prépuce du garçon, montre le couteau aux autres hommes, puis découpe le prépuce, qu'on emballe dans de l'écorce avec des cendres pour le conserver, de sorte qu'il puisse être rendu au garçon lors d'une cérémonie ultérieure. Après l'ablation, le garçon s'agenouille au-dessus d'un trou dans lequel brûle un feu, afin que la chaleur guérisse la blessure et que la fumée éloigne les mouches.

Après la cérémonie, le garçon est gardé reclus ; pour communiquer, il n'utilise que le langage des signes, et il ne peut ingérer que certaines nourritures car les autres le rendraient impur. Pendant environ six mois, le garçon est à la charge de son oncle, qui lui apprend tous les secrets de la chasse et les lois tribales. Il s'entraîne au propulseur, au boomerang, au nulla-nulla et aux autres armes.

Mon beau-père, William Peters, m'a raconté ce qui lui est arrivé lorsqu'il viola un des tabous alimentaires pendant cette période : « Lorsque j'étais un jeune homme et fus initié, je ne pouvais manger de raie. Un jour, j'avais faim et je n'attrapai que des raies. J'en mangeai une et cachai les arêtes et la peau. Deux hommes arrivèrent, les trouvèrent et en parlèrent à tout le monde. Les gens devinrent fous de colère et me rossèrent à coups de bâtons et de nulla-nullas. »

Au bout de six mois, le beau-père décide que le garçon peut recevoir sa récompense pour avoir accompli son initiation. On l'emmène jusqu'à la mer et on lui donne un bain. Lorsqu'il sort de l'eau, l'une des femmes ayant pris part à la première cérémonie place un filet de pêche sur sa tête et lui dit qu'il peut maintenant aller pêcher en mer. Il est ensuite nettoyé avec de la fumée et frotté avec des branches afin que ses sœurs tribales ne soient pas offensées par l'odeur du sang. 

Une autre grande danse a lieu cette nuit-là, et à nouveau les hommes dansent le Budaree sacré. Cette fois, le garçon est assis en face des choristes, qui interprètent le chant totémique de chaque homme, à mesure qu'il s'avance. Chacun des hommes qui avaient pris part à la première cérémonie danse devant le garçon et lui offre un cadeau. Le premier est le prépuce séché, enveloppé dans de l'écorce. Le garçon reçoit ensuite des lances, des boomerangs, des nulla-nullas, des propulseurs, des filets, et bien d'autres choses. Enfin, on lui dit quelle fille lui a été donnée en mariage. Cela marque la fin de la cérémonie.  

La cérémonie à laquelle je participai fut conforme à celle des anciens temps, hormis tout ce qui avait trait aux femmes.
Une cérémonie de subincision photographiée en 1904
tribu des Warramunga, dans le désert central
La cérémonie suivante, et la dernière, s'appelle le warrama. Un homme l'entreprend de sa propre décision et, généralement, après qu'il est marié et qu'il a une vraie barbe. Il demande à l'un de ses beaux-frères, qui est déjà warrama, de l'introduire dans la cérémonie.

Les hommes warrama entraînent le néophyte à l'écart, dans le bush. Il laisse sa femme et ses enfants en compagnie de sa femme ou d'autres parents. Pour cette cérémonie de coupure, l'homme se tient debout et pose ses mains derrière sa nuque. On lui donne une balle de cheveux pour qu'il la morde et supporte la douleur. Un homme s'agenouille derrière lui, ses bras l'enserrant pour tenir le pénis fermement à deux mains. Le beau-frère s'agenouille face à lui et, à l'aide un couteau de pierre tranchant, ouvre le pénis par en-dessous à partir du méat, sur un peu plus d'un centimètre. La coupure est comblée avec de la craie afin que les tissus ne se rejoignent pas, et l'homme reste dans le bush jusqu'à ce qu'il soit rétabli.

Pendant ce temps, on lui enseigne le damin, la langue secrète connue des seuls hommes warrama. Le premier jour, on lui montre comment émettre les nouveaux sons utilisés dans ce langage. Ceux-ci comprennent des clics latéraux, tels ceux qu'on utilise pour stimuler les chevaux ; des clics palataux effectués avec la langue contre le palais ; des ingressives nasales, émises en respirant rapidement par le nez ; des sifflements et des grognements. On utilise beaucoup de sons naturels et, pour commencer, l'homme apprend ce qu'on appelle le « parler des petits poissons », suivi du « parler des grands poissons ». Même pour moi, il s'agit du langage le plus étrange que j'aie jamais entendu.

Lorsque la seconde coupure est guérie, l'homme retourne dans sa famille. Il n'a le droit de parler que le damin. Sa femme apprend peu à peu à le comprendre, mais elle n'a pas le droit de le parler elle-même. Quelques vieilles femmes ont le droit de parler le damin si elles ont pris part à une cérémonie spéciale.

L'obligation qu'a un homme de parler le damin ne peut être levée que par son beau-frère. En général, cela se produit après deux ans, quand l'homme est devenu un expert dans cette langue. Le beau-frère libère l'homme en mettant sa sueur au bout d'un bâton et en laissant le nouveau warrama la goûter. L'homme peut ensuite parler aussi bien le lardil ordinaire que le damin.

Les anciens disent que Marnbil a créé la langue damin et sa cérémonie afin que les hommes ne se comportent pas comme des animaux et n'aient pas de relations sexuelles avec des parentes proches, telles que leurs sœurs. Les hommes warrama prétendent que les femmes les préfèrent, parce qu'une fois ouverte, la tête de leur pénis éjacule largement. La coupure agit aussi comme un remède : lorsqu'un vieil homme warrama a mal au dos, il tapote la coupure avec un bâton, la fait saigner et laisse sortir le mauvais sang afin de soulager ses douleurs.

Il ne reste plus que trois hommes âgés parmi mon peuple. Lorsqu'ils seront morts, les anciennes lois et les anciennes coutumes seront parties avec eux. Même notre langue, le lardil, aura disparu un jour, de même que le damin. Certaines de nos lois et de nos coutumes étaient bonnes, et nous serons tristes de ne pas les avoir conservées, à côté des nouvelles lois et coutumes du christianisme. 
Dick Roughsey présente ses toiles en 1975

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