lundi 16 février 2015

« L’évolution des chasseurs-cueilleurs... » : un article posthume d'Alain Testart

La Société Préhistorique Française a eu l'excellente initiative, non seulement de publier un article posthume et inédit d'Alain Testart (article dont le travail d'édition a été effectué par Valérie Lécrivain et Jean-Marc Pétillon), mais encore de le mettre à disposition du public en libre téléchargement. C'est d'autant plus heureux que cet article entreprend de fournir une réponse à une question vitale pour sa théorie de l'évolution des chasseurs-cueilleurs, dont l'absence était l'un des points les plus critiques d'Avant l'histoire (voir, par exemple, ma note de lecture sur ce livre). L'article étant relativement court (quoique assez difficile pour qui est peu familier de l’œuvre de son auteur) et en français, je me permettrai dans cette note d'en discuter les principaux points sans en faire un résumé détaillé.

Comme d'habitude avec Alain Testart, la problématique est posée avec une clarté absolue. Elle résulte de trois propositions apparemment incompatibles entre elles :
  1. Il existe deux grandes catégories de chasseurs-cueilleurs, les A (type Australien) et les B (type Bushmen)
  2. Le type A, contrairement au B, est rétif à toute évolution technique ; il bloque l'évolution.
  3. Le type A était celui des sociétés européennes du Paléolithique supérieur.
Dès lors, on se heurte à un problème logique :
« Dans Avant l'histoire (Testart, 2012), le chapitre VII explique que les structures sociales des chasseurs-cueilleurs de type A bloquent le développement technique – pendant 30 000 ans au Paléolithique, et jusqu’à nos jours en Australie. Au demeurant, ces structures sont conçues comme universelles, même si cette dernière thèse n’est pas examinée comme telle. Comment donc en est-on sorti ? Si le type A est non évolutif, comment comprendre néanmoins qu’il ait débouché à un moment donné sur un autre ? » (p. 595)
Étant donné que le type A se caractérise par la nature particulière de ses prestations matrimoniales (des obligations viagères, en premier lieu celle de fournir de la nourriture à sa belle-famille, notées Ob) la question de la sortie du type A revient aux modalités de la transformation de ces obligations viagères en d'autres prestations matrimoniales (service pour la fiancée, prix de la fiancée, etc.)

Il est très probable que ce texte, inédit, n'était pas totalement mûr pour la publication et qu'Alain Testart en aurait certainement modifié certaines tournures ou développé certains passages. Le raisonnement y apparaît néanmoins tout à fait explicite et, si certaines formulations sont ramassées, aucune n'apparaît ambiguë ou incompréhensible. La thèse se présente donc en toute clarté, ouvrant la possibilité de la discuter.

Contre-exemples ethnographiques

Danse de femmes et petites filles warlpiri
La première remarque concernant l'examen des différents scénarios possibles d'une sortie des Ob est que certaines données australiennes sont négligées. J'avais déjà relevé dans ce billet l'existence d'un prix de la fiancée chez les Warlpiri [Note : A. Testart désigne par l'abréviation B (pour l'anglais bridewealth) tout à la fois le prix de la fiancée et un type de sociétés sans richesses. Pour lever cette ambiguïté préjudiciable, je me propose dans la suite de ce billet de noter le prix de la fiancée par l'abréviation Br]. Il s'agit peut-être d'une erreur de l'ethnographe Mervyn Meggitt, qui a mal interprété ce qu'il a vu ; mais il est étonnant que l'érudit qu'était A. Testart n'ait pas tenu mentionné ce témoignage, ne serait-ce que pour donner les raisons qui motivaient son rejet. Le problème se pose d'autant plus que l'observation de M. Meggitt n'est pas tout-à-fait isolée. À la fin du XIXe siècle, un chef de poste anonyme écrivait déjà à propos des Tjingili :
« On peut acheter une femme à ses parents en offrant des lances, des womeras [propulseurs], des boomerangs, etc. » (Stationmaster in « Notes on the Aborigines of Australia », Journal of Anthropological Institute of Great Britain and Ireland n°24, 1895, p. 177)
Le fait est d'autant plus remarquable que les Tjingili sont d'assez proches voisins des Warlpiri, et que la région qu'ils occupent (dans le nord du Désert de l'Ouest) est précisément celle où les témoignages sur les Ob sont les plus nombreux ; se dessine donc l'hypothèse d'un passage local des Ob vers Br (ou un Br + Ob, pour reprendre les notations d'A. Testart), sur laquelle il aurait été nécessaire de se pencher.

Il faut ajouter à cela que les biens dont sont constitués ces prix de la fiancée présumés sont largement identiques chez les deux peuples  : pour les Warlpiri, Meggitt parle de « viande cuite (en particulier, du kangourou et de l'émeu), des morceaux d'ocre rouge, des cordes de cheveux, des boomerangs, des lances de chasse et de guerre, des propulseurs et des boucliers ». Or, ceci semble contredire l'affirmation d'A. Testart selon laquelle :
« En Australie, l’absence d’objets dans les obligations viagères est notoire, quoiqu’il ne soit pas aussi facile à l’expliquer. Pourquoi le gendre ne donne-t-il pas des propulseurs, des pitchis [récipients de bois], tous objets qui représentent un assez long temps de travail, et masculins de surcroît ? » (p. 598)
Si cette absence des objets dans les Ob australiennes est avéré, peut-être y a-t-il quelque chose à tirer de leur présence dans les deux cas connus (en tout cas, par moi !) de prix de la fiancée ? Malheureusement, cette piste est donc refermée avant même d'être explorée.

Deux problèmes non résolus

« Igloo inuit »... et ses poissons séchés
Les deux autres critiques que l'on peut adresser à ce texte me paraissent beaucoup plus fondamentales, car elles touchent à la logique même de la transition supposée.

Problème n°1 : la transition et le stockage

Au début du raisonnement, A. Testart envisage un passage direct des Ob au Br. Ce passage suppose, au moins en tant que condition nécessaire, la révolution technique du stockage : c'est parce que la société se met à produire des biens durables, en particulier des biens alimentaires, qu'il devient possible d'envisager une prestation unique plutôt que des prestations viagères. Mais A. Testart, sitôt après l'avoir exposé, rejette ce scénario, qu'il tient pour trop contradictoire avec les observations ethnographiques.

Il développe donc ensuite une séquence alternative, dans laquelle les Ob sont remplacées par une combinaison de service et de prix de la fiancée. Cette évolution lui paraît pouvoir être rattachée aux conditions du paléolithique supérieur européen, dans lesquelles livrer de la viande revenait à livrer de la matière première ; celle-ci n'étant pas si éloignée du produit fini, se dessine la possibilité qu'apparaissent les premières formes du prix de la fiancée :
Le chasseur paléolithique donne des matières premières en même temps que la chair : il donne des choses, et c’est déjà une sorte de prix de la fiancée.
 La séquence évolutive aurait donc la physionomie suivante :
 
Ob (gibier, poisson séché, peaux et os) → S (poisson séché, gibier) + Br (poisson séché, peaux ou vêtements, os ou objets en os)

A. Testart décline ensuite cette séquence, en imaginant qu'elle ne s'est pas imposée d'un seul coup, mais qu'elle s'est introduite via le mariage polygyne, où elle aurait été privilégiée pour les mariages secondaires. Puis, de mode subordonné, elle serait devenu le principal mode de mariage, au point de finir par supplanter totalement l'ancien système.

On pourrait sans doute discuter ce scénario, mais il me semble que le problème essentiel se situe dès la première étape du raisonnement. En effet, on remarque d'emblée que dans l'équation d'A. Testart, et contrairement à ce qui se passait dans l'hypothèse d'un passage direct des Ob au Br, le fait que le poisson soit séché n'a plus aucune espèce de nécessité. On peut le faire disparaître du raisonnement sans que la validité de celui-ci en soit moindrement affectée. L'élément décisif dans les conditions du paléolithique supérieur, celui qui assure la possibilité (la nécessité ?) d'une transition vers une combinaison S + Br, est que le gibier constitue, en plus d'une nourriture, un réservoir de matières premières essentielles. Or, cela est vrai quel que soit le mode de préparation de la nourriture, en particulier qu'on fasse ou non sécher le poisson – car si la livraison consiste en poisson frais, elle peut aussi bien être effectuée sous forme de S que de Ob. Rien n'empêche donc d'imaginer, partant des prémisses d'A. Testart, un passage des Ob à une combinaison de S et Br en l'absence de poisson séché, où Br serait formé exclusivement de « peaux ou vêtements, os ou objets en os ».

On l'aura compris : ce qui disparaît ici, c'est le rôle du stockage dans l'évolution des prestations matrimoniales. Et du même coup disparaît tout cadrage temporel : dans les conditions du Paléolithique supérieur, le passage au prix de la fiancée, à titre accessoire ou principal, peut survenir n'importe quand, et pour une raison qui, par conséquent, est indéterminé. La transition devient contingente, et indépendante du passage à une économie fondée sur le stockage alimentaire. Or, A. Testart n'a cessé d'insister tout au long de son œuvre sur l'étroitesse de la relation (au moins empirique) entre ce stockage alimentaire et la présence du prix de la fiancée. Cette relation devient alors incompréhensible.

Problème n°2 : le service pur

On rétorquera peut-être que dans l'esprit d'A. Testart, il n'est pas question d'un passage direct des Ob (qui caractériseraient les sociétés sans richesse et l'absence de stockage) au Br (corrélatif du stockage) : il existe aussi des sociétés sans richesse de type B, qui forment donc un échelon intermédiaire entre les A et les sociétés avec Br.

Le problème est que dans la plupart de ces sociétés de type B, les prestations matrimoniales, lorsqu'elles existent, prennent la forme du service pur. Chez les Bushmen, en Amazonie, il n'y a pas (en tout cas, à ma connaissance, qui reste lacunaire) de prix de la fiancée qui viendrait s'ajouter à ce service. Comment, dès lors, expliquer l'évolution de Ob vers ce S pur ? Faut-il imaginer le passage par un prix de la fiancée, qui aurait ensuite disparu ? Mais sur quels éléments se baserait une telle spéculation ? Faut-il au contraire privilégier une transition directe ? Mais là encore, pour quelles raisons se serait-elle effectuée ? Le texte d'A. Testart laisse malheureusement toutes ces questions sans réponses.

Pour conclure

S'il explore par quelles voies on a pu s'acheminer des Ob à une combinaison de S et de B, le scénario retenu ne dit pas pourquoi certaines sociétés se sont engagées dans cette voie – les seuls éléments présentés, comme l'utilisation du gibier comme matières premières, sont atemporels ; ils ne peuvent donc justifier pour quelles raisons la transition se serait effectuée à un moment plutôt qu'à un autre. En plusieurs endroits, A. Testart est d'ailleurs contraint d'avoir recours à des motifs psychologiques (ce qui arrange le beau-père et/ou le gendre) pour expliquer certaines transitions, tout en paraissant conscient des limites de telles explications.
 
Si l'article représente de précieuses recherches préliminaires, il n'apporte pas de réponse satisfaisante à la question qu'il se proposait de traiter. Reste la possibilité que cette réponse n'existe pas, parce que le problème de départ est insoluble. Celui-ci découle en effet de l'universalité du type A comme type ancestral. Peut-être est-ce ce postulat qu'il faudra rejeter, en raison, entre autres, des impasses logiques auxquelles il mène.

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