mercredi 13 mai 2015

Emmanuel Todd et les systèmes familiaux – suite (et fin ?)

Il y a quelques temps, j'avais abordé dans ce blog, avec un œil passablement critique, les développements d'Emmanuel Todd concernant le rôle et l'évolution des structures familiales (c'était dans ce billet, puis dans celui-là). À l'époque, comme on peut le voir, plusieurs personnes avaient vigoureusement défendu son point de vue, m'adressant au passage quelques reproches d'une amabilité relative.

Il se trouve qu'Emmanuel Todd était hier invité à exposer ses travaux dans un séminaire public organisé par le LIED, un laboratoire de l'Université Paris Diderot dans laquelle je travaille. J'y suis donc allé, et je n'ai pas perdu mon après-midi.

Une histoire de structures

La première partie de la conférence exposait ce qu'E. Todd appelle lui-même la dimension structuraliste de sa théorie, à savoir le fait que les structures familiales déterminent de manière plus ou moins stricte les autres dimensions de la structure sociale – tout particulièrement ses structures politiques. Ce que j'ai entendu a confirmé à peu près en tout point ce que j'avais compris de mes différentes (et certes succinctes) lectures... et les désaccords profonds que j'en retire. Ceux-ci procèdent principalement de deux ordres :

Des systèmes familiaux, des systèmes de parenté et des définitions

Emmanuel Todd, lorsqu'il parle des structures familiales, emploie abondamment le vocabulaire de l'anthropologie. Mais il ne l'emploie pour ainsi dire jamais dans sa définition habituelle. Il parle ainsi, par exemple, de familles bilatérales ou patrilinéaires, ainsi que d'endogamie ou d'exogamie familiale. Or, prises telles quelles, ces formulations n'ont aucun sens. La patrilinéarité ne désigne pas des relations familiales, ou même une transmission de l'héritage (car c'est souvent cela qu'E. Todd semble avoir en tête), mais l'appartenance à un groupe (de parenté). Non seulement ces groupes de parenté, objets classiques de l'anthropologie, ne coïncident pas avec les familles, mais ils ne les englobent pas : un groupe de parenté n'est pas un ensemble de familles.

Prenons le cas très fréquent de groupes de parentés unilinéaires, c'est-à-dire où le rattachement des enfants s'effectue soit par le père, soit par la mère. C'est le cas des clans (en anthropologie, le mot possède un sens précis, et ne veut pas du tout dire « groupe » comme dans le langage courant). Dans l'immense majorité des cas, les clans sont exogames, c'est-à-dire que les gens sont tenus de se marier (et d'avoir des rapports sexuels) avec des individus d'un autre clan que le leur. Cela signifie que les familles, par définition, regroupent des membres de deux clans différents. Ce sont donc les clans qui sont patrilinéaires ou matrilinéaires, pas les familles (au passage, la règle de transmission de l'héritage est généralement beaucoup plus compliquée que la règle de transmission de l'appartenance clanique, ne serait-ce que parce que la plupart du temps, et quel que soit le système de parenté, les biens masculins échoient nécessairement à un homme et les biens féminins à des femmes).

Quant à parler d'exogamie familiale, là non plus on ne voit pas très bien de quoi il est question : traditionnellement, l'exogamie désigne un phénomène qui opère à l'échelle des groupes de parenté et non à celle des familles. Dans les sociétés à deux clans, par exemple, un système très classique prescrit aux hommes de se marier préférentiellement avec la fille du frère de leur mère. Cette pratique allie donc une exogamie de clan (je ne fais pas la démonstration, mais elle est bien connue et assez facile à reconstituer) et une grande proximité de parenté avec son conjoint. Ainsi, quand E. Todd parle de familles endogames ou exogames, je ne sais pas du tout à quoi il se réfère.

Ma conclusion (toute provisoire) sur ce point est que soit E. Todd travaille avec une classification familiale bringuebalante et mal définie ; soit son classement est sérieux, mais mal nommé. Peut-être a-t-il soigneusement défini, quelque part dans ces travaux (que, je le répète, je connais mal) le sens dans lequel il emploie tous ces termes. Mais c'est, au mieux, un choix curieux que de reprendre sciemment des termes techniques pour leur donner une définition différente de celle qui est la leur depuis des décennies dans une discipline scientifique. Ajoutons à cela que la focalisation sur les structures familiales est exclusive, et que les groupes de parenté, qui jouent pourtant un rôle absolument central dans beaucoup de sociétés, sont totalement passé sous silence (ou fondus dans la typologie familiale, ce qui revient au même).

Une sociologie pauvre

J'en viens à l'autre critique, sans doute la principale : la pauvreté du principe explicatif auquel a recours E. Todd.

Partant d'une coïncidence entre certaines formes familiales et certains phénomènes politiques, il en déduit une causalité des premières sur les seconds. Et à l'objection selon laquelle corrélation n'est pas causalité, il répond (en tout cas c'est ce qu'il a fait hier) que les phénomènes politiques étant chronologiquement seconds par rapports aux formes familiales, ce sont forcément les formes familiales qui déterminent les phénomènes politiques et non l'inverse. Il y a là un problème de logique. On ne démontre pas une causalité en réfutant la possibilité d'une causalité inverse. Cette réponse ne justifie en rien la raison pour laquelle on devrait admettre que les formes familiales engendrent les formes politiques et pourquoi, par exemple, toutes deux ne pourraient pas être conditionnées par une troisième variable, ce qui expliquerait tout aussi bien leur similitude.

 Mais c'est donc pour la causalité qu'a opté depuis toujours E. Todd, selon des modalités qui lui semblent manifestement évidentes mais qui ont beaucoup de mal à me convaincre (litote) : les « valeurs » qui imprègnent un système familial imprègneront tout naturellement un système politique, surtout lorsque lesdites formes familiales qui portaient ces valeurs s'effondrent. Ainsi, la dictature stalinienne (un des principaux objet du désir intellectuel d'E. Todd) est-elle le produit direct de la combinaison d'autoritarisme et d'égalitarisme censé caractériser la famille paysanne russe traditionnelle. De même, le libéralisme triomphant avec la « modernité » (Les Lumières, la révolution industrielle, etc.) est-il la stricte transposition du libéralisme régnant dans la famille nucléaire à l'extrémité de la péninsule européenne.

Le stalinisme et son culte de la personnalité, un produit de l'autorité paternelle russe ?
La guerre civile et l'intervention massive des États occidentaux contre la jeune République des soviets n'y sont pour rien, alors ?

Or, tout cela suppose que les formes politiques d'une société ne sont, finalement, et indépendamment de l'Histoire, de la lutte des classes, des déterminismes économiques et de bien d'autres choses encore, que l'émanation des préférences des individus. Non seulement s'agit-il d'une vision platement psychologisante (les institutions correspondent au désir des hommes), mais c'est une vision bien naïve, qui ignore que le résultat d'une action collective n'est pas le simple décalque des aspirations individuelles. Sur ce point, je ne vois pas comment on pourrait dire les choses avec plus de clarté et de profondeur que F. Engels il y a 150 ans :
Mais, deuxièmement, l'histoire se fait de telle façon que le résultat final se dégage toujours des conflits d'un grand nombre de volontés individuelles, dont chacune à son tour est faite telle qu'elle est par une foule de conditions particulières d'existence; il y a donc là d'innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d'où ressort une résultante – l'événement historique – qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le produit d'une force agissant comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. Car, ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre et ce qui s'en dégage est quelque chose que personne n'a voulu. (F. Engels, lettre à J. Bloch, 1890)
On pourrait certes rétorquer que dans les lignes suivantes, Engels nuance ce propos en indiquant que les actions individuelles concourent malgré tout au résultat final, et qu'à ce titre, elles interviennent donc bel et bien. Mais il resterait tout de même le plus gros morceau, à savoir que les aspirations individuelles puiseraient leur source dans la forme familiale, censée être la cause déterminante en dernière instance, pour paraphraser Marx. Aux yeux d'E. Todd, cette proposition semble avoir la force de l'évidence étant donné le temps qu'un individu passe en famille. Mais on pourrait à tout aussi juste titre soutenir que ce sont les religions qui font l'Histoire, étant donné le temps que passent les individus (seuls ou en famille) à croire en des forces surnaturelles.

J'ajoute à cela qu'E. Todd a eu plusieurs fois recours à un argument qui m'a paru aussi alambiqué que peu convaincant, pour expliquer comment des structures familiales pouvaient continuer à jouer un rôle décisif... même après avoir disparu. Avec mon mauvais esprit coutumier, j'ai eu l'impression d'être en matière historique face à l'équivalent de la mémoire de l'eau en médecine.

La structure de l'Histoire

J'en viens à présent à la seconde partie de l'exposé d'E. Todd, qui portait sur sa reconstitution de l'évolution des formes de familles – la matière de son livre sur L'Origine des systèmes familiaux.

La méthode

Un premier point, d'une difficulté bien connue de l'anthropologie sociale, consiste à savoir de quelle manière on peut reconstituer des séries temporelles à partir de données synchroniques. Les systèmes familiaux laissent fort peu de traces archéologiques (ou des traces si ténues qu'elles donnent lieu à d'interminables débats). E. Todd, ainsi que l'on en discutait dans un des deux billets auxquels je faisans allusion tout à l'heure, emploie donc une méthode inspirée de la linguistique : si, dans une distribution spatiale, un caractère A est présent dans des poches périphériques, et qu'un caractère B est présent sur tout l'espace central, cela signifie que A est antérieur à B.

J'avais alors déjà quelques doutes sur ce raisonnement, doutes sur lesquels je n'ai pas pu mettre précisément le doigt hier - et du coup, je me suis abstenu d'intervenir sur ce point. Mais entre-temps, j'ai un peu gambergé et je crois avoir cerné un peu plus précisément ce qui me gêne.

En fait, si l'on parle des langues, et bien que je sois très loin d'être spécialiste de ce domaine, il me semble que celles-ci sont des phénomènes très complexes, susceptibles de connaître un nombre très élevé de variations (il existe encore aujourd'hui plusieurs milliers de langues dans le monde). Dès lors, si l'on retrouve un même type disséminé en plusieurs endroits distants, il est extrêmement peu probable que ces occurrences soient le produit d'une évolution indépendante : le plus vraisemblable est qu'elles soient la survivance d'un type commun. Tout le problème est de savoir si le raisonnement peut être transposé à une situation où le phénomène étudié possède un nombre de types beaucoup plus limité (en l'occurrence, les systèmes familiaux). Dans ce cas, en effet, la probabilité que des circonstances similaires aient produit, en des endroits différents, une même mutation, est beaucoup plus élevée. Et par conséquent, la conclusion qu'une dispersion géographique signifie nécessairement une origine commune beaucoup moins assurée.

Volé au Charlie Hebdo de cette semaine.
S'agissant des formes familiales, la distribution spatiale me semble donc être un outil assez peu fiable pour reconstituer une succession historique. Dit autrement, je ne vois pas comment on peut écarter l'hypothèse que la famille nucléaire inuite, par exemple, soit une involution d'une famille plus large en raison, par exemple, des conditions environnementales particulièrement rudes, plutôt qu'un témoin préservé de la forme familiale originelle. Et par conséquent, sur ce sujet comme sur bien d 'autres, je suis d'avis qu'une bonne prudence vaut mieux qu'une mauvaise certitude.

Un point aveugle

J'ai en revanche pu interpeller E. Todd à propos d'un cas qui me semble représenter une énorme pierre dans son jardin : je veux parler de l'Australie, continent aussi périphérique qu'il est possible de l'être, entièrement peuplé de chasseurs-cueilleurs lors du contact, et qui exhibait des formes familiales très éloignées de la famille nucléaire.

Je dois avouer que j'ai été assez agréablement surpris par sa réponse : il a avoué tout de go que l'Australie posait effectivement un problème considérable à son modèle, problème qu'il devait travailler à résoudre. Et que ledit modèle, en l'état, ne s'appliquait qu'à l'Eurasie. S'il faut saluer l'honnêteté de cette réponse, on peut néanmoins regretter que cette restriction n'ait pas été formulée dans ses écrits et dans les interviews donnés lors de la parution de son Origine des systèmes familiaux, qui prétendaient sans guère de prudence que la question était réglée, et qu'on avait (re)trouvé la forme de famille originelle.

Bref, de l'aveu de son auteur lui-même, le modèle (à supposer qu'il soit valide) est aujourd'hui très loin d'englober l'ensemble des faits constatés, puisqu'il ne porte en réalité que sur deux des cinq continents. Dont acte. Mais mon petit doigt me dit que retrouver la famille nucléaire originelle chez les Aborigènes va s'avérer une tâche au moins aussi rude pour Emmanuel Todd que me convaincre de ses différentes prises de positions politiques. Ce qui n'est pas peu dire.


14 commentaires :

  1. Bonjour,

    Merci pour ce compte-rendu ! Y a-t-il eu d'autres interventions que la vôtre ? Avez-vous eu des retours de la part des autres participants, semblaient-ils convaincus par le discours de Todd ?

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  2. Bonjour

    Oui, il y a eu bien d'autres interventions. Ces séances rassemblent plusieurs dizaines de participants, de tous horizons (physique, géographie, histoire, économie...) et donnent, je crois, souvent lieu à des discussions animées - je n'ai pu y aller que deux fois. Mon sentiment, d'après les réactions constatées à la pause, est que le schématisme de l'explication sociologique de Todd et ses raccrocs ad hoc sur certaines questions avaient globalement du mal à convaincre. A la décharge du conférencier, une présentation orale de travaux imposants a forcément tendance à verser dans le schématisme – mais là, il me semble qu'on dépasse assez largement la dose prescrite.

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  3. Bonjour,

    à ce propos, que peut-on lire, en dehors des structures élémentaires de la parenté de C. L.-S., sur le sujet de la famille, des structures familiales etc. La sociologie et l'anthropologie sociale ont-elles les mêmes méthodes et les mêmes théories ?

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    1. Commençons par la fin : je dirais bien (mais c'est une hypothèse) que la principale différence entre es deux disciplines est que les sources de la sociologie sont au moins en partie écrites, alors que les sources premières de l'anthropologie sociale, s'agissant de sociétés sans écriture, sont a priori le fruit exclusif de l'observation extérieure. Après, il me semble que toutes deux ont le même objet, à savoir les structures et les mécanismes sociaux.

      Pour ce qui est de la première question, la parenté et la famille sont très loin d'être mon domaine de prédilection (au passage, les deux choses sont très différentes l'une de l'autre). Je dirais bien que la meilleure synthèse que j'aie lue est celle de Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté. C'est un gros bouquin, avec les défauts classiques de Godelier (on se promène beaucoup d'un sujet à l'autre, souvent sans trop voir où l'auteur veut en venir) mais qui fait le tour de la question en évitant un langage trop jargonneux et technique.

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  4. Vous trouvez la sociologique toddienne pauvre parce que vous ne retenez que le seul facteur de causalité ou plutôt de lien entre structures familiales et idéologie. Or sa typologie est beaucoup plus complexe et Todd considère le facteur historique dans l'émergence des idéologies. Il y a certes un phénomène de greffe : le système idéologique est "choisi" parce qu'il correspond aux aspirations des gens qui vivent sur un territoire donné à un certain moment de l'histoire (et encore, les populations ne retiennent-elles que ce dont elles ont besoin : Todd a peut-être cité le rejet par la famille arabe de certaines dispositions "féministes" du Coran). L'émergence des idéologies modernes est vue avant tout comme un phénomène de transition. Il s'agit donc de ce point de vue moins d'une approche "anthropologique" qu'historique, qui se base sur l'observation empirique, non d'une "causalité" mécanique, mais d'une "relation" à faire, observation de surcroît reproductible.

    Il aurait été peut être intéressant de demander à Todd ce qu'il entend par "patrilinéarité" (mais il a déjà écrit à ce sujet, c'est le problème de la critique qui ne connaît pas l'oeuvre), plutôt que baser votre conclusion sur les clans aborigènes d'Australie (dont je devine qu'ils vous occupent), sujet à propos duquel Todd n'a absolument rien publié à ce jour. Quand il le fera, ce sera je l'espère l'occasion d'ouvrir un vrai débat alors.

    Philippe

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    1. Vous avez tout-à-fait raison de souligner les limites d'une critique qui connaît trop peu les thèses auxquelles elle s'adresse. J'ai essayé, chaque fois que nécessaire, de rappeler que ma lecture d'E. Todd, était resté extrêmement parcellaire. Néanmoins, sur le fond et au-delà des nuances, E. Todd prétend bel et bien expliquer l'histoire politique (« la carte du communisme ») par les structures familiales. Et là, on le prend par le bout qu'on veut, ça ne passe pas. Pour ce qui est des Aborigènes australiens, leur existence, pour une thèse qui revendique d'avoir découvert la famille originelle universelle, n'est pas un détail périphérique (si je peux me permettre) mais une question absolument essentielle, ce qu'E.Todd a eu l'élégance de reconnaître.

      Cordialement

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  5. TODD se revendique comme étant un "élève" des historiens des Annales ou de la "Longue Durée". Bon, c'est lui le dit.
    Et c'est quoi ? Ben, justement. C'est pas comme à l'école où l'histoire correspond aux grands actes, aux traités, aux guerres, etc, et qui correspond à l'activité des élites de l'époque ; cette même activité étant référencée par les clercs de l'époque (les seuls maîtrisant parfaitement la lecture et l'écriture), au service quasi exclusif des nobles (qui les rémunèrent pour ces travaux de référencement).

    L'école des Annales, c'est essayer de comprendre les structures mentales et les ressorts psychologiques des gens à une époque donnée en un lieu donné. De TOUS les gens, pas que de leurs seules élites.

    Donc, la manière d'aborder l'histoire des êtres humains est totalement différente.

    Pour TODD, les élites ne peuvent qu'émerger de ces gens, à une époque donnée, en un lieu donné.
    Elles peuvent difficilement aller à l'encontre des ressorts mentaux des populations : d'une part parce qu'elles en sont issues, d'autre part parce qu'on ne peut mener indéfiniment des populations contre leur accord, au moins passif.
    TODD dit par exemple que PETAIN est issu de systèmes mentaux (= actuelles zones "catholique zombie") produisant beaucoup d'autorité. Mais comme ces systèmes mentaux sont périphériques. Les périodes de dictature sont donc éphémères en France, au regard de l'histoire.
    Il prend dans un livre antérieur l'exemple de FRANCO, issu de systèmes familiaux plutôt favorable à la hiérarchie (la Galice) dans une Espagne plutôt "libérale" au sens où TODD l'entend.


    TODD ne dit pas que "La guerre civile et l'intervention massive des États occidentaux contre la jeune République des soviets n'y sont pour rien".
    Il dit que "le temps long" (l'histoire), c'est la mise en place de structures politiques compatibles (pas nécessairement mimétiques) avec les structures mentales des populations à un endroit précis.
    Sinon, ça tiendra pas !

    Dans l'introduction à un de ses livres, il pose la question de cette manière : "Pourquoi le communisme s'impose-t-il dans un pays arriéré, quasi féodal, peu urbanisé, peu éduqué et peu industrialisé et pas dans le pays qui est tout le contraire : urbanisé, aux population ouvrières nombreuses et éduquées, càd l'Angleterre ? "

    Une lecture est de dire que ce sont les actions des élites internes et externes.
    Mais cette vision ne découle-t-elle pas de la manière dont on nous a enseigné l'histoire dès notre plus jeune âge ?
    Bien sûr que nous apprenons des éléments de "vie quotidienne" dans nos livres d'histoire. Mais l'histoire "sérieuse", sur laquelle nos profs nous jugent, c'est celle des dates : Traités de Westphalie, Charte Constitutionnelle de 1814, Marignan.

    Mais quid des ressorts qui produisent ces évènements.
    La Longue Durée, c'est envisager la possibilité que l'Histoire ne soit pas QUE celle des élites mais de toutes les populations.

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  6. Il n'est pas question ici de donner "tort ou raison" à TODD.
    Il s'agit ici de comprendre... ses ressorts de réflexion.

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  7. Que l'Histoire soit travaillée par des tendances de long terme, et que ces tendances agissent au-delà de l'action des « grands hommes », ce n'est pas le marxiste que je suis qui le niera. Ce n'est pas sur ce point que j'attaque E. Todd, mais sur le fait que la variable ultime, derrière ces « mentalités », seraient les formes familiales. Je ne sais pas en détail quel est le pouvoir explicatif de ces formes familiales sur le cours de l'histoire, mais dans le meilleur des cas, je crois qu'il est très faible. Et je suis bien davantage convaincu par une analyse en termes de classes sociales, elles-mêmes articulées autour de structures économiques. Pour reprendre votre exemple, si en France la dictature politique a été l'exception au XXe siècle, pendant tous les siècles précédents, et jusqu'à l'écrasement de la Commune de Paris, elle a été la règle. Parce que les structures familiales auraient changé ? Je ne crois pas.... contrairement aux rapports de force entre les classes.

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  8. Post-scriptum : comprendre le raisonnement d'un chercheur (Todd ou qui que ce soit d'autre) a pour seul intérêt de pouvoir lui donner tort ou raison. Sinon, on ne fait pas de la science sociale, mais du bavardage ou chacun peut raconter ce qu'il a envie du moment que cela lui fait plaisir.

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  9. Dans votre exemple sur la dictature politique en France, justement, on touche au travail de TODD.

    Ce qu'il tente d'expliquer dans ses différents ouvrages, c'est le processus majeur qui a débuté en Europe au XVIIème Siècle : l'alphabétisation de la population.
    Alors que ce qui permettait à une frange de la population de dominer l'autre était le monopole de la lecture et de l'écriture... et donc du système de pensée... et donc des outils de production.

    A partir du moment où les populations sont alphabétisées en masse, le système de domination est rompu. D'où des désordres majeurs dans la société quand, comme le dit TODD : "A un moement donné, les fisl savent lire et leurs pères ne savent pas lire. Vous imaginez le bordel ??? "

    Autre effet : les croyances religieuses ont tendance à baisser.
    D'où des crises sociales majeures.
    TODD fait souvent référence à l'historien anglais STONE qui a remarqué que les révolutions surviennent quand le taux d'alphabétisation de la population approche les 50%.

    La question qui survient et qui va sous-tendre une grande partie du travail de TODD est : "Sur les territoires qui se déchristianisent et s'alphabétisent (dans un mouvement qui a tendance à s'auto-alimenter), comment et autour de quelles valeurs vont se recomposer ces territoires ? "

    Et la réponse que TODD apporte, c'est "C'est en fonction des systèmes familiaux dominants de ces territoires".
    Les idéologies communistes prendront là où il existe depuis des siècles des systèmes familiaux dits "communautaires" qui se caractérisent par une égalité des enfants et un autoritarisme fort de la part du chef de famille, caractéristiques que l'on retrouve dans le communisme appliqué en Russie.

    TODD a commencé à se poser cette question car il ne comprenait pas pourquoi le communisme n'avait pas pris en Angleterre qui présentait pourtant toutes les caractéristiques qui auraient permis l'émergence du communisme : prolétariat, urbanité, éducation, misère, etc.
    A contrario, le communisme "prend" en Russie qui a pour caractéristiques : féodalisme, ruralité, absence d'industries, etc.
    Pourquoi ça ne prend pas en Angleterre ? Parce que les systèmes familiaux donnent une grande place à la non-égalité et à la famille nucléaire. Ce qui rend les Anglais méfiants et/ou étrangers à toute conception philosophique et politique qui tend au communisme.

    C'est d'ailleurs factuellement le point de départ de sa vie de chercheur.

    Post-Scriptum :
    Comprendre le raisonnement d'un chercheur a pour intérêt de comprendre son angle d'approche. Cela permet parfois de s'apercevoir qu'un désaccord est parfois plus une mésentente qu'une erreur.
    C'est justement pour éviter le dialogue de sourd qui peut naître d'une différence de raisonnement.
    Il n'est pas question de faire du "relativisme" à tout prix mais d'abord comprendre les différences de langage.
    Pour avoir quelque peu fréquenté des économistes, il est très amusant d'entendre se chamailler un tenant de l'approche micro-économique et un autre prônant une approche macro-économique.


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  10. Vu les énormités que sort Manu Todd, en ce moment, je pense qu'il devrait se contenter de faire son travail de démographe ...son délire anti-allemand actuel est vraiment dramatique !

    http://tietie007.blog4ever.com/emmanuel-todd-une-passion-anti-allemande

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  11. Christophe Darmangeat se pose les questions qui peut légitimement se poser quiconque n'a pas lu L'Origine des Systèmes familiaux (2011). Il y trouvera la plupart des réponses (définitions de l'endogamie, de la patri- et matrilinéarité, etc.). La citation d'Engels qu'il donne est très pertinente dans la mesure où elle s'applique très bien à la démarche d'E. Todd.

    Ce dernier ne prétend pas que les systèmes familiaux soient la variable explicative ultime des phénomènes sociaux. Dans leur genèse il fait intervenir des paramètres économiques, militaires et de classe. Mais il démontre de façon très fine et convaincante que dans certaines conditions, les mentalités et attitudes nées de ces conditions objectives finissent par s'autonomiser en idéologies et déterminer l'évolution politique des sociétés. Jusqu'à nouvel ordre, il est le seul à avoir proposé une explication qui tienne la route pour rendre compte de l'énigme du communisme rural en Limousin ou en Italie centrale.

    Qu'il cale sur les aborigènes d'Australie est de peu d'intérêt. Les peuples primitifs, avouons-le, représentent généralement une fossilisation de formes aberrantes, des culs-de-sac de l'évolution (l'anthropologie nous apprend un peu sur eux, mais pas du tout sur nous). Il admet dans son pavé ne pas parvenir à dresser un tableau cohérent des normes familiales de l'Ouest français, zone également très périphérique.

    Cela dit, je ne suis pas un toddien inconditionnel. C'est un fait que dans les ouvrages dont il n'est que cosignataire, on trouve un maximum de sottises (quand il travaille avec Hervé Le Bras, c'est invariablement pour affirmer des conneries qu'on peut facilement démonter en faisant appel à ses propres outils conceptuels).

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    1. Désolé, mais je crois avoir déjà répondu à l'essentiel de ces remarques, et là, je n'ai pas le temps (ni vraiment l'envie, je l'avoue) de me replonger dans tout cela...

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