Lire (ou relire) François Sigaut (1940–2012)

Je l'avoue bien humblement : jusqu'à ce qu'une série de clics sans but défini m'amène sur sa page il y a quelques semaines, je n'avais jamais entendu parler de François Sigaut. Pire, si j'avais eu l'occasion de lire quelques paragraphes de sa main, j'ignorais le nom de leur auteur et ce, pour une bonne raison : celui-ci n'était pas mentionné. Ces paragraphes – une réponse cinglante aux élucubrations postmodernes du trop fameux Bruno Latour, à propos de la mort de Ramsès II – avaient été publiés semble-t-il anonymement, dans le courrier des lecteurs de La Recherche.

J'ai donc retrouvé, sur le site de François Sigaut, la version intégrale (et jubilatoire) de cette réponse, en ayant au passage confirmation qu'elle avait été « tronquée » et « censurée » lors de sa parution. Je ne connais pas les circonstances exacte de cette censure (je tâche actuellement d'en savoir davantage), mais le fait même qu'un Bruno Latour soit encore aujourd'hui, comme il l'est depuis des années, considéré comme la fine fleur de la pensée, tandis qu'un François Sigaut ait dû se battre pour publier la réfutation de ses énormités en dit malheureusement très long. Toujours est-il que cette réfutation, dont chaque phrase touche juste, mérite d'être non seulement lue, mais véritablement étudiée.

Lorsque, peu après avoir découvert son existence, j'ai évoqué le nom de François Sigaut devant un collègue spécialiste de l'économie médiévale, qui l'avait bien connu, celui-ci m'a dit mot pour mot : « Il avait un vrai talent pour susciter l'hostilité des imbéciles ; ce qui, généralement, est un signe d'intelligence. » Je ne me suis pas enquis de l'identité des imbéciles en question mais, à tort ou à raison, je pressens bien un premier nom sur la liste.

Je n'ai pour le moment qu'une connaissance bien superficielle de l’œuvre vaste de François Sigaut. Agronome de formation, celui-ci avait été étendu ces centres d'intérêts à des domaines aussi variés que la préhistoire, l'anthropologie sociale, l'archéologie et, par-dessus tout, l'histoire des techniques. Je me suis donc contenté de parcourir les titres des dizaines d'articles qu'il a rédigés, piochant ceux qui me semblaient les plus prometteurs. Et, je dois bien le dire, j'ai très rarement été déçu.

Ma première impression est que le souci permanent de François Sigaut, celui qui a motivé la plupart de ses écrits, était de remettre en cause les certitudes mal acquises. Presque tous les textes que j'ai lus ont pour point de départ une vérité, ou un concept, considérés comme admis, et montrent en quoi ils doivent être remis en cause – et parfois, carrément jetés aux orties.
  • Ainsi en va-t-il de la Révolution néolithique, au sujet de laquelle l'auteur insiste de manière pénétrante sur l'assimilation hâtive – et indue ? – entre agriculture et production alimentaire. L'une des grandes idées de François Sigaut est en effet que l'agriculture pratiquée à des fins essentiellement, sinon exclusivement, alimentaires, est un phénomène moderne. Les agricultures anciennes produisaient aussi, et en quantité, des matières premières. Et François Sigaut insiste sur le fait que le mouvement initial, le premier but des pratiques agricoles a fort bien pu être d'obtenir ces matières premières, l'alimentation n'arrivant que dans un second temps.
  • Et, puisqu'un bonheur arrive rarement seul, la révolution agricole anglaise du XVIIIe siècle sort, à son tour, fort malmenée de l'enquête sigaltienne.
  • Je veux aussi relever sa belle discussion du progrès, dont il souligne à quel point la réalité heurte de front le déni dont il est aujourd'hui l'objet, et où est dénoncé le caractère irrationnel d'un certain nombre de courants ou de thèmes écologistes contemporains.
  • Les moulins et la meunerie, un des thèmes de prédilection de François Sigaut
  • Il faut aussi lire sa réflexion pleine d'hypothèses stimulantes autour du travail des farines, de sa mécanisation par la meunerie, de la division sexuelle du travail ou de l'esclavage ; réflexion prolongée par ce texte qui traite du progrès technique dans la meunerie, depuis les pierres à moudre du paléolithique.
  • On ne doit pas non plus manquer sa discussion des relations entre cultures et formes sociales, aussi fine qu'érudite, et empreinte de bon sens matérialiste (personnellement, j'ai une grande tendresse pour « Que l'Empereur, ses fonctionnaires et ses philosophes se voient en jardiniers plutôt qu'en bergers ne change rien à la façon très pratique dont les paysans sont pressurés et les récalcitrants suppliciés » (p. 359)
  • Je mentionnerai enfin, à l'occasion d'une préface à un ouvrage d'André-Georges Haudricourt, un plaidoyer pour une authentique science des techniques, qui l'amène à esquisser en quelques paragraphes des perspectives au sujet de leur place dans la société et dans son idéologie, tout en retraçant l'évolution des conceptions à leur sujet à travers les siècles. On lira aussi cet entretien, qui aborde ces thèmes de manière plus succincte et sur un ton plus direct.
Ajoutons, pour finir, que le style de cet iconoclaste rationaliste est un régal ; il n'est pas sans rappeler celui d'Alain Testart, dont il semblait d'ailleurs admirer les travaux. Jamais le lecteur n'a le sentiment qu'on essaye de le promener, ou même de parler pour ne rien lui dire. Les thèses sont toujours d'une clarté absolue, les arguments limpides. On sait ce qui est critiqué et pour quelles raisons. Et si d'aventure, tel développement peine à convaincre, ou tel trait semble manquer sa cible, on ressort toujours enrichi d'une réflexion aussi érudite que rigoureuse.

Oui, il faut lire, et relire, François Sigaut. Et, enfin, rendre hommage à ses exécuteurs testamentaires qui ont mis en ligne, et ainsi rendu disponible à tous l'intégralité de ses travaux. Je ne sais si ce spécialiste des techniques a écrit sur Internet et sur ce que cet outil apporte aux connaissances et à l'intelligence humaines. Quoi qu'il en soit, le site qui lui est consacré en est une preuve supplémentaire.

3 commentaires:

  1. Hello Christophe,

    Merci pour la mise en ligne et la présentation synthétique.
    Je ne reviens pas sur Latour, teaser de ton poste, mais plus sur l'article sur le progrès de François Sigaut.
    Je ne peux que partager ses remarques sur les pratiques en avance (progrès ?) de théories en agricultures, les théories en avance sur les pratiques méritent que j'y réfléchisse d'avantage. J'ai, par contre un peu de mal avec sa définition de "progrès". Oui, les rendements augmentent (ou ont augmenté car ils stagnent un peu en ce moment), les gains de productivité (surface, main d’œuvre) sont là, mais pouvait il ignorer en 2008 les problèmes environnementaux qui suivent ces évolutions ? Est ce un progrès ? Certes c'est du N+1, nos connaissances sur les causes de pollution ont augmenté, mais le sens n'y est plus. C'est ce sens, présent si je ne m'abuse, qui est critiqué dans la notion de progrès. Je suis d'accord il faut se méfier des slogans apocalyptiques (autant irrationnel que "tout est possible ou le sera bientôt") mais les faits (pollution) sont bien présents et ce n'est pas (plus ?) que les écologistes qui l'affirment.

    Olivier

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    1. Hello Olivier

      Pour être tout à fait clair, je ne dis pas que je suis d'accord avec tout ce qu'écrit F. Sigaut. Sur la plupart des sujets je ne suis pas assez compétent pour avoir un avis tranché, et sur pas mal d'autres je suis totalement ignare. Je dis simplement que sa manière d'écrire et de raisonner est stimulante, et que, tout comme Testart, même ses erreurs sont instructives, parce qu'il y a de vraies thèses dans ce qu'il écrit.
      J'en profite pour te poser la question : les pollutions auxquelles tu fais allusion conduisent-elles à un recul actuel des rendements ou de la productivité, ou est-on simplement arrivé à un plateau que l'on n'arrive pas à dépasser (pour info, je suis en train de reparcourir le bouquin de M. Mazoyer et L. Roudart, où ces problèmes sont également abordés - mais je n'en suis pas encore là...) ?
      Amitiés

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  2. hello,

    Je pense qu'une mauvaise manip m'a fait manger ma première réponse.

    Je ne suis pas au courant si il y a une réponse tranchée à ta question. Il faut d'une part considérer l'échelle puis les spécificités. A l'échelle mondiale, il doit encore y avoir de bonnes terres pour maintenir les rendements et on peut en surement encore augmenter la production en changeant l'utilisation des terres. En disant cela j'ai conscience des risques que cela peut avoir, c'est cependant une possibilité. Cela reste compliqué en pratique. Il y a des cas où la salinité rend tout simplement impropre les terres à la culture donc là oui les rendements chutent. Il y a aussi les cas de disparition de pollinisateurs ou organismes "ingénieurs" mais je ne connais pas bien ces cas. Globalement c'est plus un plateau que l'on arrive pas à dépasser. Il y a une limite, hors OGM, à la production d'une espèce végétale et une limite à notre contrôle même "hors sol". J'ai sur mon bureau un article intéressant qui abordent cette question sous l'angle de l'évolution et qui propose des pistes de progression sous cet angle. Je te l'envoie. Les autres pistes de progression sont l'intégration de l'écologie (techniques dérivées de l'agroforesterie par ex.) mais de ce que je connais on est loin des rendements en "conventionnel". Il faut préciser que les recherches en conventionnel ont une bonne cinquantaine d'années d'avance.
    Il faut aussi noter que l'on a évacué la question énergétique dans le rendement.

    A+
    olivier

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