samedi 17 octobre 2015

La monnaie, un fait universel ?

Une célèbre curiosité : la monnaie de pierre de l'île de Yap
J'ai été assez étonné d'apprendre ces jours derniers que certains économistes ou anthropologues défendaient l'idée d'une universalité de la monnaie dans les sociétés humaines et, qui plus est, que cette position était souvent considérée comme une référence. Ainsi, on m'a indiqué un texte disponible en ligne, écrit par Jean-Michel Servet, Brunot Theret et Zeynep Yildirim, dont le titre « Universalité du fait monétaire et pluralité des monnaies », annonce clairement la teneur.
L'un des grands débats qui traversent les sciences sociales porte sur les monnaies primitives ; ces monnaies, par rapport à la nôtre, possèdent des formes et des fonctions notablement différentes. Aussi, certains chercheurs, insistant sur ces différences, leur ont dénié la qualité de monnaie. Inversement, d'autres – dont les auteurs de l'article –, insistent sur les points communs et montrent qu'il existe bel et bien une légitimité à parler de monnaie en général pour désigner l'ensemble de ces instruments. Jusque-là, je ne peux que les suivre. Le problème, c'est qu'en militant pour cette idée juste, l'article en profite pour introduire un certain nombre d'affirmations fort contestables.
Le syllogisme sur lequel il repose est le suivant : puisque toutes les monnaies, si différentes les unes des autres puissent-elles paraître au premier abord, révèlent à l'examen une profonde unité, c'est donc ipso facto que la monnaie est un fait social universel. Je crois que c'est ce que veut dire « l'universalité de la monnaie est d'ordre anthropologique et non pas historique » (p. 3, repris dans le résumé), idée qui revient un peu plus loin : « En résumé, si on admet que la monnaie telle que définie (...) en relation avec la dette de vie et la souveraineté (soit avec la vie et la mort dans leurs formes tant individuelles que collectives), alors la monnaie est bien un « principe anhistorique », c'est-à-dire un invariant anthropologique » (p. 7)
J'avoue avoir du mal avec le fait de définir la monnaie comme un principe – à peu près autant qu'avec les phénomènes sociaux anhistoriques en général. La monnaie, me semble-t-il est un outil, un instrument, une institution, et sans doute bien d'autres choses encore, bien avant d'être un « principe ». Mais ce n'est là qu'un détail, comparé au principal problème qui consiste, tout en reconnaissant du bout des lèvres qu'il puisse exister des sociétés sans monnaie, à faire à longueur de pages comme si ce n'était pas le cas, ou que ces occurrences sont quantité négligeable.
Il n'est pas sans intérêt de relever, au cours de l'article, les oscillations entre une prétendue universalité de la monnaie, réitérée à maintes reprises, et les bémols apportés, en passant, à cette affirmation. De l'idée que la monnaie est un phénomène « pratiquement universel » (p. 3, mes soulignés), on passe un peu plus bas à « l'universalité du fait monétaire ». Cette universalité est répétée en haut de la page suivante (p. 4). Sur cette même page, elle sert de titre à la première partie, puis est reprise dans le texte. C'est à nouveau le cas page 5, en titre et dans le texte, dans la partie consacrée à Mauss contre Simiand. Page 6, on apprend toutefois que le « lien fondateur entre monnaie et sacrifice relativise (...) un tant soit peu le caractère universel de la monnaie car toutes les sociétés, notamment celles de chasseurs-cueilleurs, ne connaissent pas de rites sacrificiels » (je reviendrai en fin de billet sur cet argument étrange). Nous voilà donc devant la « quasi universalité de la représentation monétaire du tout social » (p. 7), quasi-universalité qui redevient aussitôt « un invariant anthropologique de même niveau que le tabou de l'inceste » (p. 7). Ainsi, « toute société, à la restriction peut-être [comment cela, 'peut-être' ?] de groupes de chasseurs-cueilleurs, connaît une monnaie ». Tout cela amène à suggérer que « la monnaie se situe plus généralement et plus essentiellement aux origines même de l'humanité dans la définition de standards des relations sociales. » (p. 9).
Le problème, c'est qu'un phénomène universel qui connaît des exceptions n'est précisément pas un phénomène universel. A fortiori lorsque les exceptions concernent tout un stade déterminé de l'évolution sociale (défini ici, avec quelque approximation, comme celui des chasseurs-cueilleurs). L'ensemble des sociétés humaines ayant commencé par être durant au bas mot 95 % de leur existence des sociétés de chasseurs-cueilleurs, la perspective se renverse totalement : l'exception, si l'on raisonne du point de vue statistique, n'est pas l'absence de la monnaie, mais son existence. Et quoi qu'il en soit, il est éminemment problématique de reconnaître d'un côté l'inexistence de la monnaie chez les chasseurs-cueilleurs, tout en la promouvant au rang d'invariant anthropologique.
« Le procès » (J. Clark, 1814) : une procédure de réparation en Australie aborigène.
L'ensemble du continent ignorait, sauf de manière exceptionnelle,
les paiements de mariage ou le « prix du sang » (wergeld)
Pourtant, toute la matière accumulée par l'anthropologie montre que la monnaie – correctement identifiée (p. 9) par les auteurs comme étant primordialement un moyen de paiement (pour faire face à des obligations sociales) et non d'échange (pour faciliter le troc) – est apparue à un stade déterminé de l'évolution sociale. Dans toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades non éleveurs, et dans les sociétés de cultivateurs non stockeurs, les paiements en biens n'existent pas (ou ils restent totalement marginaux). Le mariage, de même que les compensations pour meurtre, nécessitent des prestations en travail, des réparations par le versement du sang, mais ils n'impliquent jamais de biens : le « prix de la fiancée » (improprement appelé dot dans le texte), tout comme le wergeld, sont inconnus. Ce sont des sociétés sans richesse, dans lesquelles les rapports entre individus ne passent pas par la capacité à fournir une quantité déterminée de biens matériels. Il n'y existe ni inégalités de fortune (autres qu'embryonnaires), ni biens dits de prestige, fabriqués et amassés à seule fin de servir dans ces paiements.
Ces sociétés ont été abondamment décrites dans la littérature ethnologique, et elles sont fort bien connues : elles englobent des peuples aussi célèbres que les Inuits, les San (Bushmen), les Hadza, les Andamanais, l'ensemble des Aborigènes d'Australie, sans parler, entre autres, de nombreuses tribus papoues ou amazoniennes. Aussi peut-on s'étonner de les voir ainsi systématiquement ignorées, et ce d'autant plus que l'arrivée des paiements – et de la monnaie – a représenté un bouleversement social considérable, au point qu'Alain Testart le considérait comme la plus grande rupture jamais connue par les sociétés humaines (voir sa Classification des sociétés, ou cet article posthume). Cette transition, au demeurant, a été étudiée par de nombreux autres anthropologues, tels P. Lemonnier dans son Guerres Et Festins - Paix, Échanges Et Compétition Dans Les Highlands De Nouvelle-Guinée.
Dès lors, ignorer que la monnaie a été instituée – et qu'elle l'a été à un stade identifié du développement technico-social, avec la transition vers une économie de stockage – c'est la faire basculer du côté de la nature humaine ; il n'y aurait de (véritable) société que monétaire. Il n'est donc pas étonnant que la myopie qui frappe le passé empêche aussi de distinguer l'avenir. L'idée que la monnaie moderne serait le couronnement de l'évolution monétaire est ainsi assimilée à celle selon laquelle la société capitaliste serait le couronnement ultime de toute l'évolution sociale : « Postuler une monnaie universelle sans multiplicité des monnaies ne peut se faire qu'en revendiquant une vision évolutionniste linéaire du monde dans laquelle la monnaie moderne à prétention universelle et portée par les forces dominantes du capitalisme serait le point d'aboutissement ultime de l'histoire de l'humanité, la fin de l'histoire en quelque sorte. » (p. 12) L'histoire de l'humanité serait donc, depuis toujours et pour toujours, celle de la monnaie.
Pourtant, il est fortement permis de penser que la monnaie fait partie de ces institutions sociales qui, apparues à un certain stade du développement économique, disparaitront à un stade de développement supérieur, à l'instar de l'État ou des frontières nationales. La monnaie primitive, selon la très belle formule d'Alain Testart, a été l'invention de l'anonymat (cf. Aux origines de la monnaie) : elle a permis d'affranchir les obligations sociales de leur caractère personnel, et d'initier ainsi des relations plus lointaines et plus diversifiées. Lorsqu'elle s'est emparée de la circulation des biens, la monnaie a été le liant qui a organisé l'activité économique des êtres humains sur une échelle de plus en plus large. Aujourd'hui, plus un seul endroit du monde ne peut mener ses activités de production et de consommation de manière indépendante par rapport au reste de la planète : la monnaie a joué un rôle central dans la coordination globale des activités économiques de l'humanité. Mais cette coordination, qui se réalise par les mécanismes du marché, reste aveugle, et la monnaie est le prix de cette cécité. Que la coordination devienne consciente, qu'elle s'effectue par planification et non selon les tâtonnements obscurs du marché, et la monnaie terminera au musée comme une canne blanche devenue inutile.

Post-scriptum : la monnaie et le sacrifice.
Je découvre dans ce texte l'existence d'une thèse expliquant la naissance de la monnaie par le sacrifice : « (...) la monnaie trouve une origine dans des paiements sacrificiels, c'est-à-dire dans des dettes engendrées non pas à l'occasion d'échanges horizontaux régis par un principe de réciprocité, mais par les "échanges" verticaux entre les humains et les puissances qu'ils reconnaissent comme souveraines. ». (p. 6) Je ne connais pas l'ensemble des arguments qui viennent à l'appui de cette idée, mais le seul qui soit présenté ici, dans la note de bas de page 440, n'est pas de nature à me convaincre. On y explique que les paiements de mariage, chez un peuple de Nouvelle-Guinée, sont réputés avoir été institués par l'auto-sacrifice d'un ancêtre primordial. Mais à partir de là, affirmer que c'est le sacrifice qui explique les paiements, c'est, selon une formule célèbre, croire aux calembredaines religieuses des papous autant qu'ils y croient eux-mêmes. Jusqu'à preuve du contraire, en Papouasie comme ailleurs, la monnaie est par définition quelque chose qui circule entre êtres humains, et non entre ceux-ci et des dieux ou des esprits. Que les hommes qui l'utilisent prêtent ou non une dimension religieuse à la monnaie, celle-ci est objectivement un fait social, qui doit être expliqué en tant que tel. Pour dire les choses autrement, une science qui croit sur parole ce que les hommes disent de leurs rapports sociaux a peu de chances de faire de grandes découvertes.[EDIT du 19/10 : je suis allé lire l'article en question. Il expose et analyse la manière dont la société wodani appréhende et perçoit la monnaie, le symbolisme que porte celle-ci, et mentionne le mythe d'origine de l'auto-sacrifice (je ne suis d'ailleurs pas certain que le terme soit bien choisi, car je ne vois pas à qui ce « sacrifice » est censé être destiné). Toujours est-il que dans son article, l'auteur ne prétend nulle part, me semble-t-il, que le sacrifice originel explique l'existence de la monnaie – tout au moins, si l'on parle des mécanismes sociaux réels, et non de leur reflet dans les croyances des Wodani.]

2 commentaires :

  1. Bonjour,

    Merci pour cet article passionnant.

    > Que la coordination devienne consciente, qu'elle s'effectue par planification et non selon les tâtonnements obscurs du marché, et la monnaie terminera au musée comme une canne blanche devenue inutile.

    La monnaie ne continuerait-elle pas à être utile pour les transferts non-marchands, par exemple le paiement d'obligations sociales (amendes, impôts, etc.) ?

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    1. Bonjour

      Il est toujours difficile d'anticiper sur une forme sociale future et de savoir jusqu'à quel point on pourra se passer, dans une société communiste (appelons un chat un chat) d'un instrument d'unité de compte, de transaction et de répartition. J'ai tendance à penser que dans une société planifiée achevée, les impôts n'auront par définition plus de sens : l'ensemble de l'activité économique étant directement organisée sous le contrôle de la collectivité, celle-ci affectera les ressources qui lui sembleront adéquates à la production, et distribuera ce qui lui semblera nécessaire sous forme de biens de consommation. Quant aux amendes, si elles perdurent, on peut imaginer qu'elles pourraient fort bien être en nature, par exemple sous la forme d'heures de travail. Mais il me semble que dans une telle société, où les individus auront été élevés dans le respect de l'intérêt collectif, la recherche du profit individuel paraîtra aussi étrange que peut l'être à nos yeux l'anoblissement. Et que par conséquent, il n'y aura pas plus besoin d'amendes pour rectifier des comportements problématiques qu'il n'y en a besoin aujourd'hui pour recadrer un enfant qui fait un caprice.

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