Une visite au Musée de l'Homme

La diversité physique humaine illustrée par une impressionnante
(et magnifique) collection de bustes.
Il faut le dire tout net : je suis un assez mauvais client pour les musées. Non que je ne sois pas curieux, mais j'en ressors presque toujours avec l'impression qu'on m'y a montré des objets, mais qu'on ne m'y a rien véritablement expliqué. Ce sentiment, que je peux à la rigueur tolérer – et encore – lorsqu'il s'agit de musées d'art, devient carrément insupportable lorsque le propos porte sur l'Histoire ou sur toute autre science sociale. C'est ainsi : je suis convaincu qu'une exposition peut donner des repères dans les raisonnement et les idées, et pas seulement dans l'esthétique. Je garde ainsi un souvenir ébloui de l'exception qui confirme la règle : le musée de l'impressionnisme, à Auvers-sur-Oise, qui expose de manière vivante ce qu'était ce mouvement, son contexte artistique et social, et qui réussit à être tout à la fois pertinent et pédagogique. Comme quoi, c'est possible (pour être juste, ce n'est pas totalement une exception : il n'y a pas si longtemps, une exposition sur les Gaulois à la cité des sciences de la Villette était elle aussi assez réussie dans cette démarche).

Tout cela pour préciser  l'état d'esprit avec lequel je suis allé à la découverte de la nouvelle mouture du musée de l'Homme – un lieu que j'avais visité il y a très, très longtemps et dont je n'avais pour ainsi dire aucun souvenir. Pour ce faire, j'avais cru finaud d'éviter le rush du premier week-end, en attendant le jeudi suivant la réouverture. Mal joué, c'étaient les vacances de Toussaint, et il m'a fallu faire une heure de queue avant d'avoir le plaisir d'acheter un ticket. Et à l'intérieur du bâtiment, c'était un peu la cohue. Comme j'avais prévu de me rendre à la manif de soutien aux salariés d'Air France, mon tour de musée a dû être effectué un peu au pas de charge, et ne m'a guère permis de me poser comme je l'aurais voulu devant des vitrines parfois prises d'assaut ; cependant, je ne crois pas que l'impression générale de ce compte-rendu en soit modifiée.

Un beau musée !

Masque d'initiation masculine
Speik (Papouasie)
La première chose à dire, c'est que le musée est beau et agréable. Il bénéficie de la situation du bâtiment, qui fait face à la Seine et à la tour Eiffel. De larges fenêtres ouvrent donc le panorama, et permettent aux deux galeries d'être agréablement éclairées. Les éléments proposés au visiteur sont spectaculaires, souvent esthétiques ; ils rassemblent des objets parfois inattendus et fascinants. Les textes sont relativement peu abondants – il paraît qu'il ne faut pas écrire trop de choses dans un musée, car les gens n'y lisent pas... soit – mais globalement pertinents et nuancés. Surtout, les concepteurs ont fait le choix de mélanger des éléments « démonstratifs » (maquettes, animations...), préhistoriques (crânes, silex, faucilles...), ethnologiques (masques, costumes...) et artistiques (en particulier, des œuvres françaises du XIXe siècle qui traduisent la représentation qu'on pouvait se faire de certaines réalités. J'ai ainsi beaucoup aimé le « chasseur de l'âge de pierre », sculpture campant un cro-magnon herculéen en peau de bête, hache de pierre attachée dans le dos, qui revient chez lui en portant sur son épaule musculeuse... une tête d'ours.

On a donc du plaisir à se promener dans cet endroit : les éléments proposés au visiteur sont variés et attractifs, et de ce point de vue, c'est une incontestable réussite.

Premier étage : la diversité de l'humanité

La galerie inférieure est consacrée à différents aspects qui s'articulent autour d'une idée centrale : l'unité de l'être humain derrière sa diversité. Sont ainsi présentés pêle-mêle la complexité du cerveau, l'inexistence des races (mais la présence de différents types physiques, illustrés par une impressionnante série de bustes), la diversité des langues (avec une grande planisphère où l'on peut les entendre), les différentes croyances religieuses – abordées selon une classification toute descolienne, etc.

Un(e) de nos arrières-grands parents...
ou arrière-grand-oncles (tantes) !
Bien entendu, l'évolution biologique du genre humain n'est pas oubliée, et un arbre généalogique présente les différentes espèces d'homo, sous la forme des traditionnels crânes. Je me demande pourquoi cette évolution est présentée vers la fin de la galerie plutôt qu'au début, ce qui, je crois, aurait été une place plus adaptée ; mais c'est là une remarque assez secondaire.

Dans un autre registre, la question de la différence des genres n'est pas oubliée. Si l'on excepte le titre emprunté à S. de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient »), dont je ne suis pas certain qu'il donne la formulation la plus judicieuse du problème, le texte est bien équilibré, présentant la question sociale de la répartition des rôles selon le sexe (le genre) sans verser dans les absurdités niant la dimension biologique objective du sexe. Cependant, sur ce thème, il me semble que les concepteurs ont raté une excellente occasion de joindre l'acte à la parole. Consacrer une vitrine à combattre le sexisme par la connaissance scientifique est certes louable. Mais pourquoi ne pas avoir mis à profit les travaux et la renaissance du musée pour rebaptiser celui-ci, et passer ainsi du musée de l'Homme – fût-ce avec une majuscule – au musée de l'Humanité, de l'être ou du genre humain (au choix) ? Ç’aurait été un beau signal et une forte affirmation (et réciproquement). Dommage...

Deuxième étage : l'évolution sociale

Face à un musée qui annonce clairement qu'il va parler d'évolution sociale, le quidam marxiste – ou, simplement, curieux de la réalité (pré)historique des sociétés humaines – ne peut que se réjouir, dans un pays où ce simple concept fait figure d'épouvantail auprès des détenteurs de la sagesse anthropologique « de gauche ». Aussi est-ce avec une certaine impatience gourmande (mais sans trop d'illusions) que j'ai grimpé les marches menant au second étage.

Différentes variétés de piment, qui illustrent
la domestication des plantes sauvages
Là, sont proposées plusieurs vitrines autour de la maîtrise croissante de l'environnement en général et de la Révolution néolithique en particulier. On peut notamment observer l'évolution de l'outillage ou celle des espèces végétales domestiquées, c'est-à-dire des éléments-clés de l'évolution technique. On peut regretter que celle-ci soit assez succincte. Sauf erreur, je ne me souviens pas, par exemple, avoir vu une carte montrant les différents foyers de l'agriculture sur la planète et leur chronologie, ce qui aurait permis de situer le phénomène dans sa dimension mondiale.

Mais, et c'est là que le bât blesse vraiment, sur l'évolution sociale proprement dite, il n'y a pour ainsi dire rien. De la révolution néolithique, on lit ainsi :
« Il y a 10 000 ans, des changements majeurs bouleversent les modes de vie : c'est le début du Néolithique. À cette époque, de nombreuses espèces animales et végétales sont domestiquées, les terres sont défrichées et cultivées, l'agriculture et l'élevage se développent. De nouvelles techniques apparaissent et les modes de vie changent. Plus sédentaires, les communautés humaines accélèrent leur croissance démographique, modifient leur alimentation et étendent leurs territoires. Des enceintes protègent les villages puis les villes, les guerres se multiplient. Les premières routes commerciales sont construites, permettant les échanges, mais apportent aussi des espèces invasives et des épidémies. »
Tout cela est bel et bon – hormis le passage sur les guerres, bien affirmatif étant donné les données disponibles – mais ne traite que d'une partie infime de ce qu'on peut appeler l'évolution sociale. C'est à peine mieux (et, par certains côtés, c'est même pire) avec les lignes consacrées à l'Âge du bronze :
« L'apparition de nouvelles divinités et de cultes régionaux marque une rupture avec les périodes précédentes. Une corrélation forte existe entre l'avènement des civilisations agro-pastorales et la naissance de divinités liées à la Terre ou à la fécondité. Cela dénote un profond changement mental, qui expliquerait les modifications de modes de vie. Parallèlement, la hiérarchisation de la société ou la spécialisation des tâches des individus favorisent la naissance des premières formes d'écriture. »
Maquette d'une tombe monumentale
de l'Âge du bronze
Passons sur l'affirmation idéaliste selon laquelle ce seraient les changement des mentalités qui auraient entraîné les changements du mode de vie, et non l'inverse. Le progrès des hiérarchies et celui de la division sociale du travail, voilà à peu près tout ce qui est dit des structures sociales. On découvre certes dans la même zone qu'à cette époque existent des tombes de prestige pour les puissants, dans lesquelles outre le défunt on enterre « domestiques et animaux », mais on n'ira pas plus loin : sur l'ensemble de l'étage, les mots d'exploitation, de classes sociales, de propriété, ou même, d’État, ne sont (sauf erreur de ma part) écrits nulle part. Si l'on comprend donc que quelque chose s'est passé depuis les chasseurs-cueilleurs, tout ce qui touche de manière un peu précise aux structures sociales proprement dites reste au mieux dans le flou, au pire dans le non-dit.

Imaginons un musée consacré à l'évolution biologique, dans lequel on pourrait lire que la vie a progressé vers davantage de complexité, où il serait fait allusion à la conquête des airs, de la terre ferme, au développement de certains organes comme l'aile ou la nageoire, mais où à aucun moment on ne parlerait de pluricellulaires, de vertébrés, de mollusques ou de mammifères. On en concevrait nécessairement une frustration, en se disant qu'un tel musée traite certes de certains aspects de l'évolution, mais pas véritablement de l'évolution elle-même. Il en va de même avec cette présentation de l'évolution sociale qui met en exergue l'outillage et ce qu'on pourrait appeler le mode de subsistance, mais qui, au mieux, ne fait qu'effleurer tout ce qui touche aux structures sociales proprement dites.

Je ne sais pas comment il faudrait concevoir un véritable musée de l'évolution sociale. Concilier la nécessaire pédagogie, l'indispensable prudence devant les multiples aspects encore douteux ou inconnus, et les contraintes imposées par le format d'un musée soulève sans aucun doute de multiples difficultés. Encore faut-il avoir la volonté de les surmonter pour parvenir au but, ce qu'on ne perçoit guère ici. Encore une fois, ce n'est pas vraiment surprenant, mais qu'il soit tout de même permis de le regretter.

Épilogue

Ce nouveau musée de l'Homme propose donc une belle visite, sous réserve qu'on ne croie pas à toutes ses promesses. Et pour finir, une dernière observation dont je ne sais pas très bien si elle doit inspirer le rire ou les larmes.

Concluant ma visite par un petit tour (mais vraiment tout petit, tant elle est minuscule) de la boutique-librairie du musée, j'ai jeté un œil sur ce qu'elle proposait. Outre les traditionnels gadgets, peluches et bidules pour enfants à caractère plus ou moins pédagogique, j'y ai trouvé des classiques de l'ethnologie et de la préhistoire, en particulier francophones : C. Lévi-Strauss, M. Godelier, A. Leroi-Gourhan, J. Clottes, etc. Cependant, parmi les rayons, pas un seul livre d'Alain Testart, pourtant le principal auteur sur le sujet de l'évolution sociale durant les deux ou trois dernières décennies. Qu'on se console : on peut en revanche acheter au moins un DVD et deux ouvrages de... Pierre Rahbi.

3 commentaires:

  1. La comparaison avec le musée sur les sciences biologiques est éclairant. Cela confirme une fois de plus (ce n'est en effet pas surprenant mais reste à déplorer) qu'en sciences sociales (sciences humaines) on peut encore trop souvent se permettre d'être approximatif/évasif et de proposer des explications "à la grosse louche" ...

    Espérons que grâce au travail d'Alain Testart, de vous-même et de quelques (trop) rares autres chercheurs ce soit de moins en moins le cas à l'avenir.... (voeu pieux ?)

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  2. Vous pouvez toujours adresser vos vœux devant la tombe de Karl Marx, il ne vous en coûtera que la modique somme de 5.50 € (frai de port non compris). Comme disait un homme de pouvoir dont le nom m'échappe à un second - qui se ventait de compter Dieu parmi ses alliers, car il est le seul qui ne lui coûte rien : "Aussi voyez qu'il vous en rend pour votre argent."

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