dimanche 20 décembre 2015

Être premier (réponse à un courrier)

L'un des commentaires à mon billet « Être premier » est assez long, et m'a été adressé par mail. Avec l'accord d'Irène, sa rédactrice, je le reproduis ici en tentant d'y répondre de mon mieux.
Bon, tu as dit que tu voulais des commentaires, donc voici ce que m'a inspiré la lecture du billet...

Je précise tout de même que je n'y connais rien à tout cela, mais je ne vois pas en quoi ça m'empêcherait d'avoir un avis! ;)

Et que somme toute, et spontanément parlant je me sens assez proche du relativisme évolutionnaire, d'ailleurs ça m'a beaucoup intéressée de lire ta présentation de Lévi-Strauss, car j'ai retrouvé plein de choses que j'avais déjà essayé péniblement de formuler mais en y arrivant nettement mois bien. Et je pense que bientôt, quand j'aurai le temps, j'irai lire du Lévi-Strauss, aussi pour voir si ta retranscription est vraiment fidèle...
  1. Tu dis que les sociétés sans État précèdent les sociétés avec État. OK mais est-ce que pour autant toute société qui n'a pas encore d’État est vouée à avoir un État un jour ? C'est la question de la critique de l'évolutionnisme : dans quelle mesure peut-on dire qu'un n'y a qu'un chemin que suivent toutes les sociétés, mais qu'elles le parcourent plus ou moins rapidement? Et quand bien même on constate que sur certains aspects de la vie sociale il y a eu un seul chemin (mais là encore je ne suis pas assez calée pour donner un exemple concret) est-ce que parler d'évolution/de développement ne masque pas certaines autres réalités, questions et réponses? C'est-à-dire que si l'on considère que le développement des sociétés humaines est le résultat de quelque chose d'inévitable, est-ce qu'on ne s'empêche pas de se demander pourquoi il y a uniformité sur une question? En gros est-ce que parce que ça c'est produit partout c'était pour autant inévitable (tu dis toi même que certaines ont été éliminées ou obligées de passer à l’État) ? Est-ce que ce n'est pas le travail des sciences sociales et historiques de revenir sur les conditions de possibilité des transformations sociales, et pourquoi certaines transformations se sont imposées au détriment d'autres?
  2. Levi Strauss (là encore je ne connais pas assez pour être sûre de ce que je dis) dit-il vraiment que ce sont des critères différents mais conscients pour chaque société qui permettent de différencier la multitude de voies possibles vers le "progrès"? On n'a pas besoin d'aller aussi loin en tous cas : on peut se contenter de dire que le progrès technique permet une classification évolutionniste, mais qu'une classification selon les formes de parenté ou selon n'importe quel autre critère donnerait une autre théorie évolutionniste ou ce ne sont pas les mêmes sociétés qui sont premières et dernières (!?).
    Mais l'inconvénient de cette position est qu'elle ne colle pas avec la perspective marxiste (et de l'islam si je comprends bien ce que tu dis de Lévy-Strauss...) de "solidarité de toutes les formes de vie humaine"...
  3. Finalement, tu introduis l'ensemble en disant que la notion de peuple est difficile à définir, et d'ailleurs tu ne proposes pas de définition, mais tu remobilises le concept dans ta première "remarque" : si tu veux avoir une posture selon laquelle ethnies/peuples ne sont pas impactés par classification évolutionnistes des sociétés, il faut définir peuple par opposition à société, sinon c'est uniquement une pirouette.
  4. Sur ta 1ère critique : les vêtements sont-ils un critère de classement? Je pense que tout le monde est d'accord (mais peut être que je rêve) pour dire que les traits caractéristiques et importants des sociétés sont ceux de savoir s'il existe ou non des inégalités et donc les structures de la société sont celles susceptibles de générer des inégalités (d'où : production, répartition, famille, etc). Et là aussi, je me demande si ce n'est pas un peu une pirouette de dire que Lévi-Strauss a gommé la différence entre structures et caractères secondaires? Je suspecte que tu lui fasses dire plus que ce qu'il ne dit... mais comme je n'y connais rien et que je n'ai pas le temps de chercher des preuves là tout de suite, je ne peux faire que suspecter... En tout cas à titre personnel, je suis d'accord qu'il faut traiter la question scientifiquement et avoir une théorie sociale qui classe en fonction des structures, mais je dirai que même avec cette théorie on peut avoir une position qui se rapproche du relativisme évolutionnaire, c'est-à-dire qu'il faut quand même élargir ce que l'on définit par structure (il n'y a pas que les forces productives) et que si l'on prend en compte d'autres formes de structures manifestement on peut avoir d'autres système de classification de l'évolution... qui impliquent un moindre sociocentrisme.
Bref voilà ce que m' a inspiré la lecture de ce petit billet, désolée c'est un peu long, mais ne te sens pas obligé de répondre. En tous cas j'attends avec impatience le livre complet!

à +
Je commencerai par le plus facile, à savoir par la fin : tu n'as pas à t'excuser d'avoir de nombreuses remarques – au contraire. Je réponds non parce que j'y suis obligé, mais parce que c'est par la discussion qu'on éprouve et qu'on approfondit des idées ; enfin, pour le livre, hélas (?), je me sens encore très loin du compte.

Point 1 : il touche, me semble-t-il, à la question cruciale de savoir s'il faut raisonner à l'échelle de chaque société ou à l'échelle globale. A l'échelle de chaque société, en effet, on trouve à peu près toutes les situations : des sociétés qui passent à l’État (avec des exemples historiquement documentés, comme Shaka Zulu, Gengis Khan ou Mahomet) ; des sociétés qui restent sans État et, pour certaines, sans mouvement apparent dans cette direction (le cas le plus connu étant celui de l'Amazonie, avec un prétendu « refus » de l’État théorisé par P. Clastres) ; et, même si c'est nettement plus rare, des sociétés où l'État disparaît (le haut Moyen-Âge occidental). Ainsi, à ce niveau individuel, on observe différents mouvements, mais dont aucun ne semble devoir être privilégié. Pourtant, au niveau global, la tendance évolutive est frappante : jusqu'à il y a 5000 ans environ, il n'avait jamais existé aucune société étatique sur la planète. Aujourd'hui, il n'existe virtuellement plus aucune société non étatique. Il existe donc bel et bien une tendance générale qui n'empêche pas des trajectoires individuelles variées. Et si l'on peut s'interroger sur les raisons des variations des trajectoires individuelles, il ne faut jamais que l'arbre cache la forêt et qu'on oublie de s'interroger sur les raisons de l'évolution générale. Pour le dire autrement, non seulement je pense que constater l'évolution générale n'empêche pas de se poser des questions sur les modalités de cette évolution, mais je crois que contraire que c'est le préalable incontournable pour se poser les bonnes questions.

J'ajoute qu'en réfléchissant à tout cela, je me demande si une bonne partie du sempiternel débat entre évolution unilinéaire et évolution multilinéaire n'est pas tout simplement lié au niveau de détail des catégories avec lesquelles on opère. Plus ces catégories sont larges (comme dans la classification binaire étatique / non étatique), plus l'évolution apparaît unilinéaire. Plus elles sont précises, plus l'évolution semble emprunter des chemins divers (à l'extrême, on trouve le particularisme absolu, où aucune société ne peut être assimilée à une autre).

Point 2 : Le fait qu'un classement dépende du critère retenu est une évidence. La thèse de Lévi-Strauss, ce que j'appelle le relativisme évolutionnaire, est qu'il n'existe pas de critère (ou de classement) plus légitime qu'un autre. Mon objection à cette proposition n'est pas qu'elle contredise le marxisme (je ne comprends pas l'allusion à l'islam) mais qu'elle empêche de comprendre la réalité de l'évolution sociale (ce que permet le marxisme ; mais mon objection fait appel à la réalité, pas à un argument d'autorité). La conscience que peut avoir chaque société de sa propre place de l'évolution n'est certes pas indépendante de tout cela, mais c'est un point secondaire : la réalité de l'évolution sociale, comme de tout phénomène objectif, est ce qu'elle est indépendamment de l'idée, juste ou fausse, que les êtres humains peuvent se faire sur elle.

Point 3 : Je ne suis pas sûr de bien te comprendre. Lorsque je critique le concept d'ethnocentrisme, c'est pour dire que ceux qui l'emploient mettent sur le terrain de l'ethnie, ou du peuple, des questions qui relèvent uniquement des rapports sociaux. À cette occasion, je ne rappelle certes pas qu'un peuple, c'est très difficile à définir, mais j'aurais pu le faire sans que cela pénalise mon argument. Donc, pour le répéter en d'autres termes, dire que dans l'évolution sociale, la société Maya représente un stade supérieur par rapport à la société Inuit, et la société capitaliste un stade supérieur par rapport à la société Maya, ce n'est pas formuler une proposition sur les Inuits, sur les Mayas, sur les Japonais ou les Français en tant que peuple, et ce, indépendamment de la possibilité de définir correctement Inuits, Mayas, Japonais et Français. Dans une autre version : dire que le capitalisme est supérieur au féodalisme n'est pas une proposition sur les peuples français ou japonais, et doit donc nous épargner la discussion (a priori scolastique) de savoir si les Français ou les Japonais du XXe siècles doivent être considérés comme le même peuple que les Français ou les Japonais du XIIe siècle.

Point 4 : Je crois vraiment que l'idée de Lévi-Strauss, même s'il ne la formule pas de cette manière, est qu'il n'y a pas de traits plus fondamentaux que d'autres, qu'ils touchent ou non à l'existence des inégalités. Sinon, cela voudrait justement dire que tous les critères de classement ne se valent pas.
Quant à l'idée que les forces productives ne sont pas une structure, je suis absolument d'accord avec cela. Elles sont, disons, un effet (et une cause) des différentes structures. Mais comprendre que l'histoire de l'humanité a comme pivot la croissance d'une quantité (les forces productives) n'empêche nullement (au contraire) d'identifier les différentes formes qualitatives d'organisation qui se sont succédé, et de comprendre le pourquoi et le comment de cette succession.

En fait, le sociocentrisme (plus exactement, le fait de considérer sa propre société comme la forme la plus avancée des formes existantes) n'est un problème que s'il mène à comprendre de travers la réalité. Au contraire, s'il lui correspond, il n'est pas un problème, mais une nécessité. Pour prendre une analogie qui vaut ce qu'elle vaut, s'il a fallu rejeter la théorie qui faisait de la Terre le centre du système solaire, c'est parce que cette théorie ne correspond pas aux faits, et non en soi parce que nous habitons sur la Terre.

Je terminerai par un petit paradoxe politique que je soumets à ta sagacité. Parmi ceux que l'approche de Lévi-Strauss accusera de mettre sur un piédestal leur propre société, il y a les marxistes... dont le programme consiste justement à abattre la société en question. En revanche, Lévi-Strauss ou ceux qui s'en réclament, tout en expliquant que la société capitaliste ne doit en aucun cas être considérée comme supérieure à d'autres, n'ont jamais eu à son égard d'animosité particulière. Alors, au fond, qui est respecteux de quoi dans cette affaire ?

Prochaine étape (si tout va bien) : le relativisme évolutionnaire en biologie.

4 commentaires :

  1. C'est amusant, parce que de l'oeuvre de Levi-Strauss, que je connais somme toute assez mal, je n'ai pas du tout retenu les points sur lesquels tu te focalises. Par exemple, la lecture de Tristes Tropiques que j'ai faite il y a une vingtaine d'années (donc il ne m'en reste plus grand-chose) ne m'a pas laissé l'impression qu'il était particulièrement anti-marxiste, ou qu'il reprochait particulièrement aux marxistes leur ethnocentrisme. J'avais plutôt l'impression qu'il reconnaissait à Marx l'idée d'avoir essayé de révéler certaines structures de la société qui ne sont pas explicites et surtout pas présentées comme telles, et qu'il le voit comme un des grands philosophes de l'humanité (parmi d'autres).

    Du coup, je viens de lire ou relire "Race et histoire", que tu cites, et j'ai beau me gratter la tête, sa position sur l'évolution des sociétés m'apparaît un peu confuse. D'un côté, il semble nier, comme tu le dis, le fait que certains critères soient plus importants que d'autres pour mesurer l'évolution (Ch. 6, histoire stationnaire et histoire cumulative) et il semble affirmer que tout cela dépend fortement de la culture de l'observateur, mais d'un autre côté, dans le reste du texte (Ch. 7 à 10), il discute tout de même de "progrès" ou de "types de progrès" et comment les diverses sociétés interagissent et "progressent" d'un point de vue culturel par une alternance entre différenciation et échanges. Il parle "d'histoire cumulative", en discutant de la manière dont cela se cumule avec une analogie avec les joueurs à des jeux de hasard.
    Il termine également par attribuer aux institutions internationales le rôle de "sauver le fait de la diversité" et "non le contenu historique que chaque époque lui a donné et qu'aucune ne saurait perpétuer au-delà d'elle-même".
    Bref, il semble faire rentrer par la fenêtre ce qu'il a fait sortir par la porte: une sorte de classement temporel des formes de sociétés, ainsi qu'une manière objective et même quantitative de mesurer l'évolution, sinon on ne voit pas bien à quelle aune il mesure son cumul historique.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hello

      Je reprends du même coup mon Race et histoire, et je n'y vois pas tout-à-fait le même cheminement que toi. Le chapitre 5 semble accorder une base objective à l'idée de progrès : en plus de nous, les Amériques précolombiennes ont semble-t-il connu une avancée incontestable depuis que l'homme y a posé le pied il y a 15 000 ans. Mais dans le chapitre 6, cette perspective est sinon réduite à néant, du moins grandement relativisée : c'est parce que nous jugeons les autres sociétés à l'aune de nos propres critères que nous voyons du progrès en Amérique. Mais ces critères ne sont qu'une possibilité parmi d'autres – et toutes les citations relativistes que je produisais dans mon billet sont tirées de ce chapitre. Le chapitre 7 discute de la suprématie de fait de la civilisation occidentale, en des termes qui après avoir semblé concéder qu'elle était due à son avancée technique, noient le poisson en constatant que les avancées techniques ont aussi été le fait d'autres formes sociales. Le chapitre 8 introduit la question des probabilités, qu'il mélange à la fois à celle de l'identification du progrès à une ethnie donnée, et à celle de l'objectivité de ce progrès ; il se conclut par la réaffirmation du relativisme, en écrivant que « le progrès n'est jamais que le maximum de progrès dans un sens prédéterminé par le goût de chacun. ». Le chapitre 9 souligne le rôle des échanges culturels, d'une manière que je crois assez naïve. Au passage, on y lit « l'absurdité qu'il y a à déclarer une culture supérieure à une autre », affirmation qui peut posséder plusieurs sens (rien n'est plus mal défini que « culture »), mais qui sert immanquablement à combattre toute idée de tendance évolutionnaire générale et de progrès. Le chapitre 10 conclut enfin sur la nécessité contradictoire d'intensifier les contacts tout en préservant la diversité culturelle.

      Bref, je ne crois pas qu'on puisse accusé C.Lévi-Strauss d'inconséquence. Son texte me paraît au contraire tout-à-fait cohérent.

      Au passage, je ne suis pas non plus spécialiste de cete auteur, loin d'en faut. J'ai moi aussi lu Tristes tropiques il y a longtemps, bien avant de m'intéresser sérieusement à l'anthropologie sociale. Je ne me souviens de presque rien, et quand j'ai voulu le reprendre, le style fleuri old-school m'a rapidement découragé. Si je discute de Race et histoire, c'est parce qu'il me paraît fournir un condensé très clairement écrit des principaux arguments relativistes.

      Supprimer
  2. Pour 1° et ta réponse Christophe, mais en Amazonie est-ce que ce ne serait pas la géographie qui serait défavorable ? L'éclatement de petites tribus en de multiples localisations sur un territoire gigantesque ne favorise pas la création d'un état qui ne me semble possible que par des regroupements massifs ? La tribu n'est t-elle pas une forme d'état où les questions sociales sont prises en charge à cette échelle par exemple ? Bon je suis un inculte reconnu dans ces matières. J'ai une discussion l'autre jour avec un collègue qui me disait que la civilisation c'était nécessairement (je résume) la ville, la grande ville puis la mégapole. Pour ma part, je pense qu'il y a différentes voies possibles et que la mégapole n'est certainement pas la seule façon d'obtenir du progrès, ni le progrès technique d'ailleurs (est-ce qu'on ne le constaterait pas aujourd'hui ?).
    Pour 2°, est-il sérieux de considérer que des sociétés soient premières ? seconde ? ou meilleures, etc ? Personnellement, j'en doute fort. Je sais que le relativisme en la matière est dangereux, mais bon mon intuition m'oblige à relativiser ce genre de choses. Les cultures, les sociétés ne peuvent être hiérarchisées, mais peuvent être comparées dans leur complexité. Est-ce que je me trompe ?

    Il faut encore que je réfléchisse à tout ça, c'est bien compliqué pour moi, mais très intéressant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour DjiBee

      En ce qui concerne le 1°, il faut distinguer les raisons pour lesquelles telles sociétés ont connu telle trajectoire évolutionnaire, et les propriétés de ces trajectoires elles-mêmes. Savoir si l'on, peut dire, par exemple, que les sociétés sans classes sont primitives par rapport aux sociétés de classes est une autre question que celle de savoir pourquoi les classes apparaissent. Au passage, je ne sais pas si l'existence de villes peut être considéré au sens strict comme une structure sociale ; mais il est certain que les villes, dans l'histoire humaine, sont corrélées de très près aux classes et aux États.

      Cela nous amène au point 2 : je pense qu'il est extrêmement sérieux d'envisager qu'on puisse parler de sociétés premières, secondes, etc. car c'est toute la lecture que l'on fait de l'évolution sociale qui en dépend. Et il y a, je crois, une très forte charge politique à accepter, par exemple, la notion de progrès, ou à la rejeter. C'est cette discussion sur le sens et la définition de la primitivité que j'essaye de mener dans cette série de billets. La discussion est effectivement difficile, car elle se télescope avec celle du jugement moral et politique ; mais je crois qu'on, ne peut sérieusement pas l'évacuer (et que lorsqu'on l'évacue, c'est forcément pour de mauvaises raisons).

      Pour terminer, je ne sais pas si cela vous consolera, mais pour moi aussi, c'est à la fois très intéressant et encore bigrement compliqué.

      Supprimer