mardi 3 mai 2016

Le passage aux paiements : un paradoxe levé ?

Je reprends ici mes réflexions entamées dans ce billet, à propos des déterminants techno-économiques du passage aux paiements. Pour resituer les choses, voici un petit tableau qui répartit les différents cas de figure connus selon le double critère de la présence de stocks alimentaires, et de biens W autres que les aliments hors bétail :


Sociétés à stocks alimentaires Sociétés sans stocks alimentaires
Sociétés à biens W
(hors stocks alimentaires)
Sociétés à paiements « testardiennes » (Côte Nord-Ouest) Sociétés à paiements, avec « sédentarité pour conditions écologiques favorables » (Calusa, Asmats…)
Sociétés sans biens W
(hors stocks alimentaires)
- Sociétés sans paiements (Amazonie, groupe Anga de Nouvelle-Guinée…)

En rédigeant mon billet précédent, j’en étais resté à une alternative dont les deux termes semblaient mener à une impasse, et dont je ne voyais guère comment me dépêtrer. Au passage, je tiens à remercier toutes celles et ceux qui, sur ce blog ou en-dehors, ont pris la peine d’en discuter avec moi ; ils m’ont tous aidé à entrevoir la solution.
Rappelons donc que le nœud du problème consiste à savoir si les biens alimentaires stockés, autres que le bétail sur pied, doivent être ou non considérés comme des biens W, et donc susceptibles d’entraîner le basculement vers les paiements. En cas de réponse affirmative (celle que me suggérait mon intuition) il fallait alors expliquer comment cela pouvait être compatible avec l’absence presque systématique de ces biens dans le prix de la fiancée. C’est cette contradiction apparente qui m’avait amené à envisager que les biens alimentaires ne faisaient pas partie des biens W. Mais alors, le passage aux paiements se retrouvait à nouveau suspendu en l’air et privé de toute détermination.
Sur ce dernier point, je n’ai guère changé d’avis : je continue à penser qu’exclure les stocks alimentaires de la définition des biens W soulève des questions qui ne trouvent pas de réponse. Aussi, la solution du paradoxe se trouve, me semble-t-il, du côté de la première branche de l'alternative, et des raisons pour lesquelles les biens alimentaires (toujours hors bétail) ne figurent pas, ou peu, dans le prix de la fiancée.

Le paradoxe dénoué

Distribution de porc à la fin d'une cérémonie de paiement
du prix de la fiancée en Nouvelle-Guinée.
Photographie d'Edwin Cook, 1962
Pour commencer, il faut remarquer que nous n’avons pas d’exemple qui nous aiderait à répondre de manière directe à la question posée. Il nous faudrait en effet disposer de sociétés qui pratiquent le stockage alimentaire sans disposer en même temps d’autres biens W. Si de telles sociétés ignoraient les paiements, cela constituerait un argument majeur contre l’inclusion des stocks alimentaires dans le périmètre des biens W. Inversement, si ces sociétés pratiquaient les paiements – et ceux-ci s'effectueraient alors nécessairement en biens alimentaires – nous aurions un argument tout aussi décisif en sens inverse. Oui mais voilà : nous n’avons aucun exemple de ce type, et cette absence constitue sans doute elle-même un élément de réponse (c'est la case vide de mon petit tableau ci-dessus).
Le fait que les stocks alimentaires (qu’on ne rencontre donc que là où existent d’autres biens W) servent peu dans les paiements ne prouve pas, en effet, qu’ils ne peuvent jouer ce rôle dans l'absolu : cela prouve simplement que dans la mesure où existent d’autres biens susceptibles de remplir cette fonction, ce sont ces autres biens qui sont préférés, ce qui est très différent.
La raison en est, je crois, très simple : pour employer un vocabulaire plus moderne, les stocks alimentaires sont bel et bien de la monnaie potentielle, mais de la monnaie d’assez mauvaise qualité. D’une part, parce que sa durabilité n’est que relative – un poisson séché se conserve bien moins longtemps qu’une hache de pierre. Ensuite, parce qu’il s’agit de menue monnaie : un article de nourriture concentre rarement beaucoup de travail dans un volume donné, et il faut donc livrer une très grande quantité de stocks alimentaires pour fournir l’équivalent de plusieurs années de travail.
Donc, puisque partout où existent des stocks alimentaires, il existe aussi d’autres sortes de biens W, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ce sont ces autres biens (haches, pirogues, plumes, coquillages rares, etc.) qui ont servi dans les paiements ; si l’on doit régler une forte somme, on préfèrera forcément les grosses coupures à la petite monnaie. D'ailleurs, en relisant attentivement l’article posthume d’Alain Testart (2014) à ce propos, on remarque qu’après avoir écrit que « tout s’oppose » au scénario dans lequel les stocks alimentaires provoquent le passage aux paiements, il conclut en écrivant que « tous les peuples, dans le cas où ils auraient vécu une phase durant laquelle il y eut un prix de la fiancée en nourriture, ont remplacé cette nourriture par des biens – manufacturés ou pas – mais en tout cas rares et difficiles à obtenir : de ce fait, ces biens étaient plus faciles à manipuler. » (2014 : 598) – ce qui est une manière d’admettre que les stocks alimentaires étaient en eux-mêmes un facteur suffisant pour provoquer le passage aux paiements.
Reste la question de savoir pourquoi, là où se trouve la petite monnaie, se trouve aussi toujours la grosse ; c’est-à-dire pourquoi, là où existent des stocks alimentaires, on recontre toujours d’autres bien W qui constituent la majeure partie des paiements. C’est là, me semble-t-il, qu’il faut faire intervenir la sédentarité. Hormis dans quelques zones particulièrement favorisées (telles celles où vivent les Calusa ou les Asmats), la sédentarité est à la fois une cause et une conséquence du stockage alimentaire : il faut être sédentaire pour constituer des stocks, et il faut avoir des stocks alimentaires pour être sédentaire. Or, la sédentarité est aussi ce qui permet (sans toutefois l’obliger) l’accumulation des biens W. Les Aborigènes australiens du Kimberley, par exemple, pouvaient fabriquer des haches polies – les haches de cette région sont de loin les plus vieilles du monde. Mais leur mode de vie nomade limitait considérablement le nombre de haches qu’un individu, ou une famille, possédait à un moment donné. C’est ce qui fait que les biens W, même s’ils pouvaient exister dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades (non éleveurs), s'y rencontraient en quantité trop limité pour provoquer le basculement aux paiements. Avec la sédentarité, un verrou saute : il n’y a plus de limites à la quantité de haches qu’un individu peut détenir – et, indépendamment de leur possible rôle de moyen de paiement,  posséder plusieurs haches sera une sage précaution contre le risque de briser celle dont on se sert habituellement.

En guise de conclusion

Pour terminer, il faudrait aussi examiner ce qui se passe du côté du wergeld, ce prix qu’on paye dans les sociétés à richesse pour compenser le sang versé. L’équivalence que j’ai voulu souligner pour le passage au prix de la fiancée entre biens W et temps de travail du gendre paraît beaucoup moins évidente : là, ce n’est pas un certain temps de travail que les biens remplacent, mais une vie (ou une blessure). En apparence, donc, la piste du travail et des biens W, féconde pour le prix de la fiancée, ne l’est guère pour le wergeld. Je pense pourtant le contraire. Même si, dans les détails, les choses sont certainement très subtiles, je suis convaincu que le wergeld marchant globalement du même pas que le prix de la fiancée, le travail cristallisé dans certains biens représente là aussi une bonne porte d’entrée. Je ne suis manifestement pas le seul ; Pierre Lemonnier, dans un bel article de comparatisme culturel sur la Nouvelle-Guinée, se demandait pourquoi le porc était considéré comme un équivalent de vie dans certaines sociétés et non dans d’autres ; voici ce qu’il répondait : « la comparaison du statut symbolique du porc dans ces deux régions de Nouvelle-Guinée [les Highlands et la côte méridionale] conduit à formuler l’hypothèse que la valeur de substitut de vie que l’on attribue – ou pas – à l’animal est corrélée avec la part de travail […] impliquée dans sa croissance et dans sa reproduction. » (« Le porc comme substitut de vie ; formes de compensation et échanges en Nouvelle-Guinée », Social Anthropology 1, 1993, p. 49).

7 commentaires :

  1. Bonjour Christophe,

    La conclusion est intéressante. ça permettrait d'avancer que si une personne à une rançon plus élevée, ou si son meurtre est condamné d'une plus lourde amende en compensation, c'est que la société travail plus pour l'entretenir. En gros, plus on dépend de l'exploitation [d'autrui] pour s'entretenir, plus notre vie à de la valeur. Plus on est exploité, moins elle en a.
    Donc le début du wergeld coïnciderait avec le début de l'exploitation du travail d'autrui [à grand rendement : mettons l'esclavage à titre d'exemple] - au moins dans le principe.

    Mais il me semble qu'il y a déjà une objection. Comment expliquer dès lors que dans de nombreuses sociétés la manière de compenser la mort d'un homme important soit toujours la peine de mort pour son meurtrier ; alors que le meurtre d'un esclave peut se compenser avec de l'argent.

    Cela dit il y a déjà une objection à l'objection : se peut-il que le meurtrier ait assez pour payer le prix du sang dans le meurtre d'une personne importante ? Dans ce cas il est évident que retirer la peine de mort est impensable pour cette société ; ça ne dissuaderait pas assez les pauvres.

    Je crois bien que c'était un problème déjà soulevé par Simmel dans sa philosophie de l'argent. L'argent déprécie la valeur de la personne - au moins dans certains cas.

    à bientôt

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    1. Je ne coirs pas que la conclusion que tu tires soit juste. Au départ, je pense, le wergeld est toujours le même pour tous les individus (le prix de la fiancée aussi, sauf erreur). Il ne se différencie que par la suite, absolument pas en fonction des capacités de force de travail de l'intéressé, mais en fonction de son statut social : les puissants coûtent cher à marier, et leur vie vaut cher (cf. je ne sais plus quel peuple de la Côte ouest où le wergeld était fixé sur le prix de la fiancée payé pour la mère de la personne).

      En ce qui concerne la peine de mort, je me demande si son caractère systématique ne vient pas uniquement avec les sociétés étatiques ; auquel cas, on a changé de monde et de logiques sociales. De mémoire encore, il y a un joli dégradé de wergeld dans je ne sais quelle loi mérovingienne. Sur cette transition des lois barbares aux Etats sur les ruines de l'Empire romain, il faudrait que je relise le Modzelevski, il m'avait laissé un bon souvenir (mais c'est un long bouquin, pas toujours très rigolo...)

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    2. C'est ce que je te proposais dans un mail - c'est bien une affaire de statut. Mais encore faut-il voir à quoi ces statuts font référence. Pour la côte nord-ouest, je ne connais pas le détail, mais il y a un grand nombre de statuts différents et si wergeld et prix de la fiancée augmente ensemble c'est que le montant du prix de la fiancée n'est pas laissé à la générosité ou à la pingrerie du marié - ou alors le statut n'a plus rien à faire dans cette histoire. Le prix de la fiancée devrait lui aussi être fixé sur un statut - celui de la mariée ou de son père, celui du marié lui-même. Mettons que le statut en question augmente entre le mariage et la mort - ça soulève d'autres petits problèmes.

      L'autre exemple de Simmel avec un "joli dégradé de wergeld" (coloni, sedentes, quilini, inquilini, adscriticii, censiti) me semblait bien montrer que le statut a rapport aux obligations de la personne. Plus elle a d'obligations (donc pas un travail effectué en fait, mais exigible en droit), plus son wergeld est faible. J'essaierai les 400 pages de Modzelevski. Honnêtement je ne crois pas qu'elles puissent être aussi fastidieuses de lecture que celles de Simmel - qui est internationalement reconnu pour son manque de clarté ;)

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    3. Je suis en pleine relecture des éléments de classification de Testart et en effet le wergeld se fixe sur le montant du prix de la fiancée [ayant été] payé pour la mère de celui-là (2005 : 62).

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  2. NB : Je ne sais pas exactement à quel point prix de la mariée, prix du sang et esclavage [bien sur il y a d'autres types d'exploitation ; c'est une lubie - désolé d'avance] sont corrélés. D'après un travail de Testart, Lécrivain, Karadimas et Govoroff : "prix de la fiancée et esclavage pour dette" sont déjà fortement corrélé [mais ça ne comprend pas toutes les formes d'esclavage]. Et il faudrait en plus vérifier systématiquement l'existence du wergeld.

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    1. De ce que je sais : prix de la fiancée et wergeld marchent très exactement, ou presque exactement, ensemble. il y a peut-être quelques exceptions dans le détail, mais le seul cas où il y a déconnexion, me semble-t-il, est celui de société matrilinéaires et/ou matrilocales, où du coup le prix de la fiancée est virtuellement inexistant. L'esclavage pour dettes existe dans un sous-ensemble des sociétés pratiquant le prix de la fiancée (en fait, un sous-ensemble de celles qui pratiquent un prix de la fiancée élevé). L'esclavage (en général) n'existe que là où existent les paiements, mais quelques zones connaissent les paiements tout en ignorant l'esclavage (Nouvelle-Guinée et Californie, de mémoire).

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