mercredi 15 juin 2016

Questions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs

Dans une précédente discussion inaugurée par un dessin humoristique quelque peu provocateur, l'ami Jean-Marc Pétillon indiquait un article qu'à ma grande honte, je n'avais alors pas lu avec l'attention qu'il mérite : M. Gurven et H. Kaplan, « Longevity Among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination », Population and Development Review, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365, juin 2007 (disponible en ligne).
Le grand intérêt de cet article est de s'appuyer sur des données relativement larges concernant des populations (actuelles) de chasseurs-cueilleurs « vrais », c'est-à-dire faiblement influencés, pour le meilleur ou pour le pire, par la modernité (ne serait-ce que par ses vaccins et ses bactéries). Ces chasseurs-cueilleurs « authentiques » sont comparés à diverses autres populations (chasseurs-cueilleurs acculturés, petits cultivateurs, etc.) L'article contient de nombreux chiffres et graphiques, dont je reproduis ici les plus informatifs.

Quelques éléments démographiques

Graphique 1
Le graphique 1 rassemble les effectifs de différentes populations de chasseurs-cueilleurs en fonction de l'âge. La première constatation est que malgré les différences d'environnements (certains vivent dans les forêts équatoriales, d'autres dans des zones plus ou moins arides) le profil démographique est remarquablement similaire. La mortalité infantile, pour commencer, est terrible : environ un tiers des individus n'atteignent pas 15 ans (beaucoup meurent durant la première année). Ensuite, la pente ralentit, mais continue d'exister : globalement, moins de la moitié des gens atteignent 40 ans (ce qui signifie que parmi ceux qui atteignent 15 ans, un quart meurt avant d'atteindre 40 ans). Après 40 ans, le taux de décès s'accélère : à 60 ans, il reste en moyenne environ un quart d'une classe d'âge, et il est très rare de dépasser 80 ans.
Graphique 2
La comparaison de ces populations avec les autres catégories retenues par les auteurs (graphique 2) est également riche d'enseignements. Le profil de la mortalité est en effet très proche de celui des cultivateurs, ou même des chasseurs-cueilleurs acculturés (pour lesquels, quand on entre dans le détail, de fortes disparités locales apparaissent). Cette similitude se retrouve même avec les données de la Suède du XVIIIe siècle. Cela confirme ce qu'écrivait Jean-Marc dans la discussion citée plus haut, à savoir que du point de vue de la mortalité, seuls les récents progrès de la médecine et de l'alimentation ont produit un réel changement. Auparavant, aucune des évolution sociales et techniques – en particulier, l'agriculture elle-même – ne semble pas avoir sérieusement changé la donne (si elle l'a fait, c'est plutôt dans le mauvais sens, de nombreux indices archéologiques dénotant une détérioration globale de l'alimentation après la néolithisation, un paradoxe sur lequel je reviendrai plus loin).
L'article détaille également les causes de mortalité, lorsqu'elles sont disponibles, tout en insistant sur la fragilité des données. Sans surprise, les maladies de différentes sortes dominent ; mais sans surprise également pour qui connaît les réalités ethnographiques, les morts violentes représentent une fraction non négligeable (quoique très variable d'un peuple à l'autre) des décès. Si le chiffre de ces morts violente est négligeable chez les Hadza, il s'élève par exemple à un sixième des décès adultes chez les « inoffensifs » bushmen !kung, et à presque la moitié chez les Ache-Guayaki !
Graphique 3
Les développements autour de l'âge dit « modal » du décès me paraissent parfois un peu moins convaincants. Cet âge est, en théorie, celui où la proportion de morts est la plus forte : étant donné les chiffres considérables de la mortalité infantile, c'est évidemment dans les premières années de la vie que se situe en réalité cet âge modal, et c'est pourquoi l'article les met de côté, pour ne prendre en compte que les décès après 15 ans.
L'âge modal est ainsi situé à 72 ans pour les chasseurs-cueilleurs (75 lorsqu'ils sont acculturés), contre par exemple 85 ans aux Etats-Unis en 2002 (cf. graphique 3). L'âge modal (jeunes exceptés, rappelons-le) semble donc plaider pour un assez faible impact de la modernité, puisque celle-ci ne l'a augmenté que d'une douzaine d'années. Cette conclusion serait cependant très trompeuse, car la forme des courbes, elle aussi (et surtout) a changé. Le pic de mortalité à 72 ans des chasseurs-cueilleurs ne s'élève que très faiblement au-dessus des autres années, ce qui signifie qu'on meurt presque autant à 60, 40 ou 20 ans qu'à 72. Par comparaison, dans les États-Unis actuels, la mortalité est extrêmement réduite avant 35 ans, s'élève un peu jusqu'à 50 et très fortement jusqu'à 85. Là encore, les profils des différentes courbes (dont la Suède du XVIIIe siècle) sont assez similaires, et seul le profil de la courbe « moderne » tranche résolument.
Le texte s'attache également à comparer ces données à celles issues des travaux archéologiques. Or, il existe semble-t-il une forte divergence entre les longévités observées sur les chasseurs-cueilleurs contemporains et les chiffres reconstitués pour la préhistoire (récente). Ceux-ci font état d'une mortalité beaucoup plus faible durant les deux premières années, mais en revanche, beaucoup plus forte ensuite, jusqu'à 45 ans. Les auteurs de l'article, tout en admettant que certaines circonstances particulières (en particulier, des conflits armés) puissent expliquer cet écart, plaident pour une révision des méthodes et des estimations archéologiques en se fondant sur le fait que le patrimoine génétique des populations n'a pas varié en quelques milliers (ni même dizaines de milliers) d'années.
L'article n'entre pas dans les détails techniques, sur lesquels je serais bien incapable d'avoir une opinion ; il en ressort néanmoins que les déductions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs du paléolithique restent un exercice délicat, dépendant d'une série d'hypothèses difficiles à vérifier. Le texte avance ainsi deux grandes possibilités : selon la première, par différents mécanismes, ces populations étaient globalement maintenues en équilibre au niveau des ressources disponibles (voire, au-dessous de celui-ci) et affichaient donc une grande stabilité. Dans l'autre scénario, le nombre d'individus suivait une ligne en dents de scie, avec des périodes de forte croissance entrecoupées de crises et de pénuries qui en fauchaient une bonne partie. Rien ne semble permettre de déterminer lequel de ces deux modèles correspond le plus à la réalité.

De la démographie aux structures sociales

Un campement aborigène (gravure du XIXe siècle)
Cette question n'est pas un simple objet de curiosité. Elle possède des implications directes sur notre compréhension de l'évolution sociale. Sur le long terme, la corrélation entre les densités de population, la taille des ensembles humains, le niveau technique, et les formes sociales est toujours apparu comme une évidence : on sait depuis toujours que l'agriculture, tout comme le stockage, sont allés de pair avec un accroissement considérable de la taille et de la densité des groupes humains. En revanche, les spécialistes s'opposent depuis longtemps sur le sens de la causalité : est-ce l'accroissement de la population, en particulier via la pression sur les ressources, qui explique les changements techniques et sociaux, ou sont-ce ces changements techniques et sociaux qui expliquent l'accroissement de la population ?
Un article de 1988 de L. Keeley apporte un certain nombre d'éléments d'un grand intérêt. Keeley est un partisan convaincu de l'explication par la pression sur les ressources. Son article vise à étayer cette explication par une vaste étude empirique montrant que cette pression est corrélée à la complexité sociale - Keeley insiste, à juste titre, sur le fait de ne pas considérer en soi la densité de population, mais de ramener celle-ci, via un certain nombre d'estimations, aux ressources disponibles. On peut sans doute trouver ça et là à redire sur la méthodologie avec laquelle les données sont construites, mais il me semble que globalement, celle-ci s'avère solide. Les résultats montrent donc un très fort lien entre pression sur les ressources et complexité sociale ; Keeley l'avoue lui-même honnêtement, cela ne démontre pas la causalité, et encore moins le sens dans lequel elle est censée s'exercée. Mais cela établit une forte présomption en faveur de l'existence d'un tel lien, direct ou indirect.
L'article souligne au passage deux autres traits. L'un est une confirmation, l'autre apparaît comme un paradoxe.
La confirmation est la grande différence entre d'une part les chasseurs-cueilleurs sédentaires et stockeurs, et d'autre part ceux qui sont mobiles et ne stockent pas. Surtout, Keeley remarque l'absence quasi totale de situations intermédiaires. Il en conclut que le passage à la sédentarité et au stockage constitue un basculement brusque, un tournant qui s'est sans doute effectué très rapidement pour les populations concernées – ce en quoi il s'oppose manifestement aux pratiques agricoles, qui ont semble-t-il été adoptées peu à peu, au terme d'un très long processus graduel.
Le paradoxe, qui fait tout le sel de l'article, c'est que contrairement à ce que suggère l'intuition, la pression de la population sur les ressources semble n'intervenir que dans les environnements relativement riches ; dans les environnements plus hostiles, en revanche, cette pression paraît bien moindre - corrélativement, la trajectoire stockage / sédentarité n'est donc observée que dans ces environnements relativement riches. Keeley propose de ce paradoxe une explication qui rejoint la première partie de ce billet : les populations de chasseurs-cueilleurs vivant dans les environnements difficiles sont celles qui sont régulièrement frappées par des aléas qui déciment leurs rangs, et suivent ainsi un rythme démographique « en zig-zag ». Par conséquent, elles sont peu exposées au phénomène des rendements décroissants, typique des populations en situation de pression sur les ressources. Keeley, pour compléter son hypothèse de la pression démographique comme cause des changements sociaux, introduit donc l'idée que la causalité s'exerce uniquement dans le cas d'une pression lente de la population sur les ressources, qui se traduit par des rendements décroissants (et donc, sans doute, par une augmentation du temps de travail individuel).
Je ne suis pas du tout certain d'avoir envie de le suivre sur ce terrain – lui-même est d'ailleurs obligé d'introduire, comme facteur supplémentaire de la sédentarité, la présence d'une ressource stockable. Mais indépendamment de la chaîne des causalités entre population, techniques et structures sociales, il me semble que sa typologie entre populations périodiquement décimées du fait d'un environnement sujet à de fortes variations, et populations vivant dans des environnements plus stables et donc parvenant plus volontiers dans la zone des rendements décroissants soit un bon point d'entrée pour reconsidérer les idées de Sahlins sur l'abondance primitive. Le temps de travail relativement faible mentionné par Âge de pierre, âge d'abondance (une fois les biais sur les chiffres corrigés) pourrait bien être la face dorée d'une réalité plus ambivalente, à savoir les décimations opérées périodiquement sur ces populations par les aléas environnementaux. Et si Keeley a raison, en inventant le stockage et la sédentarité, les populations se seraient largement affranchies d'une contrainte pour se heurter rapidement à une autre – celle des rendements décroissants consécutifs à la stabilisation des l'augmentation de la densité et à la stabilisation de la population.
À suivre (et à commenter)...

7 commentaires :

  1. Merci Christophe c'est très intéressant (les commentaires de Jean Marc Pétillon également) !

    Aucune idée si il y a eu un synthèse mais la questions des rendements décroissants et un sujet ancien et pas mal étudié (Bertrand dans son intro à l'histoire rurale en france en parle déjà pas mal). J'ai toujours pensé (pe naïvement) que les cultures sur brulis étaient une réponse, à un moment donné, à cette diminution des rendements et que cela pouvait entrainer d'ailleurs un mode de vie nomade. C'est peut être une piste à explorer.
    A+

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    1. Le nomadisme c'est compliqué, parce qu'il y a plusieurs manières de bouger. Je ne crois pas qu'on puisse qualifier de "nomades" les gens qui font de la culture sur brûlis (même s'ils ne sont pas sédentaires à la manière de ceux qui cultivent des champs permanents). Ils bâtissent un village, et l'occupent quelques années (disons, cinq, dix ou quyinze ans) puis lorsque la fertilité des terres est tombée trop bas, où que les parcelles cultivées deviennent trop loin du village, ils déplacent celui-ci et vont le reconstruire un peu plus loin. C'est différent du nomadisme des pasteurs, ou des chasseurs-cueilleurs traditionnels, qui bougent plusieurs fois dans l'année.

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  2. Doit on du coup les "ranger" dans les sédentaires ?
    Ils sont, bien sur, agriculteurs mais qu'en est il de leurs "stocks" ? ou de leur "complexité" sociale ?

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  3. Oui, en général on les considère plutôt comme sédentaires... jusqu'à un certain point. :-)

    En ce qui concerne les stocks et la complexité sociale, tout dépend de ce qui est cultivé. Si ce sont des tubercules (manioc) ou des pseudo-stocks "sur pied" (sagoutier), ce sont des sociétés sans richesse et sans différenciation socio-économique. Si, en revanche, il s'agit de céréales ou d'ignames, il y a stocks, paiements et inégalités socio-économiques plus ou moins prononcées.

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    1. Pour être tout à fait complet, je me dois de rappeler qu'il existe de rares cas de sociétés non stockeuses mais ayant toutefois secrété richesse et inégalité sociales (et donc l'exemple le plus clair est celui des Asmats de Nouvelle-Guinée). J'ai abordé la question à deux ou trois reprises dans ce blog... et dans un article actuellement soumis à une revue académique.

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  4. Ai trouvé un excellent article/étude de @bernard jomard sur les évolutions démographiques ,le vieillissement, les migrations et réfugiés , à lire sur : http://bernard-jomard.com/2016/03/09/refugies-migrants-regardons-la-verite-en-face/

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