samedi 12 novembre 2016

Rendements et productivité : une clarification nécessaire

L'angélus, un facteur avéré de baisse de productivité...
C'est un point que j'abordais dans un billet précédent, et qui me semble central pour discuter des raisons pour lesquelles la sédentarité et l'agriculture ont pu faire émerger l'exploitation : il faut soigneusement distinguer la productivité des rendements. Je me copie-colle :
L'idée que je voudrais avancer ici est qu'on a très souvent confondu la productivité et le rendement – deux notions que les anglophones rassemblent volontiers dans le même concept un peu flou d'intensification. Or, ce sont deux notions très différentes : la productivité rapporte le produit obtenu au temps de travail consacré à la production ; le rendement le rapporte à la surface de sol nécessaire. Or, si l'on peut douter que l'agriculture, durant le néolithique, a significativement augmenté la productivité, il est en revanche incontestable qu'elle a démultiplié les rendements et, par suite, la densité des populations.
Or, des échanges (intensifs, eux aussi) avec un ami, fidèle lecteur de ce blog, à propos des mécanismes malthusiens, ont fait apparaître un très fâcheux quiproquo, à propos de ce que l'économie a depuis toujours appelé la loi des rendements décroissants.
Cette loi s'inscrit dans une situation où une production nécessite plusieurs facteurs de production ; dans le cas le plus simple, on suppose qu'il y en a deux, la terre et le travail. Elle énonce qu'à partir d'un certain seuil, si l'on augmente la quantité d'un des deux facteurs sans modifier l'autre, l'augmentation correspondante du produit sera de plus en plus faible (voire nulle).
Premier cas : le nombre de travailleurs reste fixe et la quantité de terre travaillée augmente peu à peu. On place donc dix travailleurs sur 10 ha, puis sur 12 ha, puis sur 14 ha, etc. La récolte sera de 50 quintaux, puis 55, puis 58, etc. Cela veut dire que le nombre de quintaux récoltés à l'hectare travaillé diminue à mesure que la surface cultivée augmente (mais le nombre de quintaux récoltés par travailleur, lui, augmente, quoique de plus en plus faiblement).
Second cas : le nombre d'hectares cultivés reste fixe, et c'est le nombre de travailleurs qui augmente. Sur 10 ha, on fait donc travailler 10 paysans, puis 12, puis 14, etc. On récoltera alors 50 quintaux, puis 55, puis 58, etc. (je choisis les mêmes chiffres que dans le cas précédent pour simplifier). Dans ce cas, l'augmentation du nombre de paysans se traduit par une augmentation de la récolte par hectare (quoique de plus en plus faible), mais par une diminution de la récolte par paysan.
Autrement dit, et c'est là la source du quiproquo, la « loi des rendements décroissants » énonce, selon les cas de figure, une diminution des rendements mais une augmentation de la productivité (situation 1), ou une diminution de la productivité et une augmentation des rendements (situation 2).
Cette loi – plus exactement, le nom qu'elle porte – ajoute donc encore à la confusion entre productivité et rendements. Je ne vois donc que deux solutions pour éviter les ambiguïtés :
  1. utiliser un terme, toujours le même tant qu'à faire, et préciser à chaque fois à quel facteur de production il s'applique. On pourrait ainsi, par exemple, cesser de parler de productivité et parler de « rendement de la terre », de « rendement du travail » et de la « loi des rendements décroissants » (le choix inverse, consistant à ne conserver que le terme de productivité, sonne encore plus étrange à l'oreille).
  2. conserver l'emploi de « rendement » pour la terre, et de « productivité » pour le travail. Il faudrait alors rebaptiser la « loi des rendements décroissants » d'une manière plus neutre, en « loi d'efficacité décroissante des facteurs de production ».
Ceci illustre en tout cas, s'il en était besoin, que raisonner correctement n'est déjà pas facile, mais que si l'on opère avec des concepts flous, on est certain d'échouer.

2 commentaires :

  1. Merci Christophe. Tu as lu dans dans mon esprit, c'est exactement ce que j'allais te demander de préciser !

    Mais cela me donne envie de te poser cette question : et l'intensification du travail, justement, comment la définirais-tu ? ...

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    1. Bonjour

      L'intensification du travail, sauf erreur, revient à considérer qu'il y a davantage de travail investi (classiquement, on considère qu'on peut réduire les différents travaux à un travail abstrait simple et d'intensité moyenne). J'insiste, le raisonnement qui aboutit à la loi dite « des rendements décroissants » suppose qu'un seul facteur de production varie tandis que tous les autres restent fixes. D'une part, on se situe donc en-dehors de l'intervention d'un progrès technique, d'autre part c'est totalement différent des économies d'échelle (où plusieurs facteurs de production varient simultanément).

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