vendredi 8 septembre 2017

Une recension de Qu'est-ce que la science pour vous ?

Une courte mais belle recension du livre collectif des éditions Matériologiques auquel j'ai eu le plaisir de participer, paru dans la revue Espèces.

dimanche 3 septembre 2017

Qu'est-ce que le partage ?

Les Hadza de Tanzanie,
des chasseurs-cueilleurs égalitaires... et partageurs ?
En réaction à un billet déjà ancien, un internaute appelé Fred m'envoie la question suivante :
Bonjour, j'ai lu récemment votre article et d'autres de Testart sur ces sujets du don, de la réciprocité, de l'échange. Je les ai lu en même temps qu'un autre qui me questionne. Il est issu d'une conférence de et rédigé par l'anthropologue Charles Mac Donald et se trouve ici.
Le connaissez-vous? Il porte sur la notion de "partage" et s'appuie notamment sur Woodburn. "C’est [...] à Wooddburn, le spécialiste des Hadza, que revient le mérite d’avoir été un des tout premiers à avoir mis en lumière aussi fortement la distinction entre échange et partage, dans son article intitulé « Le partage n’est pas une forme d’échange ». Il n’y a pas en effet de réciprocité impliquée par la transaction, écrit Mac Donald : il n’y a pas d’obligation à rendre, pas de contre-don. Il est donc inadéquat d’appliquer la notion de réciprocité à cette forme de répartition des biens."
Mac Donald écrit aussi : "Mauss, Sahlins et pratiquement tous les autres anthropologues ont manqué une autre dimension importante dans les transactions et les prestations ; cette dimension est celle du partage qui s’est dissimulée sous les traits du don gratuit ou de la générosité pure. On a confondu le partage comme forme de redistribution avec la réciprocité généralisée ou « pooling ». Ce n’est absolument pas la même chose."
J'aimerais connaître votre point de vue sur la place du partage vis-à-vis de la typologie que vs travaillez, et sur cette notion elle-même.
Merci. Fred.
Comme l'idée d'un billet sur ce point me trottait dans la tête depuis quelques temps, l'occasion a fait le larron.

samedi 19 août 2017

Le marxisme et le pacifisme primitif : questions sur un lieu commun

La guerre chez les Timucua (Floride)
Aquarelle de Jacques Lemoyne de Morgues (XVIe siècle) 
Ce billet pose une question à laquelle je n'ai pas de réponse assurée ; je caresse donc l'espoir que des lectrices ou lecteurs avisés sauront l'éclairer. Cette question est la suivante : à quel moment, et sur quelle base, s'est forgée l'opinion commune dans les milieux marxistes, selon laquelle la guerre ayant été une invention somme toute récente, les sociétés de chasse-cueillette étaient pacifiques ?
On peut en effet dire que pour la plupart de ceux qui se réclament du marxisme, les sociétés humaines, avant que n'apparaissent l'agriculture et l'élevage, se caractérisaient par trois traits principaux :
  1. le collectivisme des moyens de production et un ensemble de coutumes imposant ou recommandant le partage des biens, à commencer par la nourriture. Ces sociétés étaient donc non seulement dépourvues de classes sociales, mais aussi d'inégalités matérielles – ce qu'on appelle le « communisme primitif ».
  2. l'absence de domination masculine, avec un rapport entre les sexes parfois qualifié de « matriarcat primitif ».
  3. l'absence, ou la quasi-absence, de guerres (avec, là encore, une certaine élasticité de la définition qu'il convient de donner à ce mot).

jeudi 3 août 2017

Des armes et des combats en Australie aborigène

Burgun, un Aborigène de la région de Sydney.
Aquarelle de Richard Browne (vers 1820)
Dans l'épineuse question de l'existence de la « guerre » dans les sociétés sans richesse (je mets des guillemets à dessein pour souligner d'emblée que je n'ignore pas les difficultés liées à ce mot), un des éléments essentiels de la réflexion concerne les moyens matériels d'une telle « guerre », à commencer par les armes. Autrement dit, l'étude des armes nous apprend-elle quelque chose de l'utilisation qui pouvait en être fait dans le cadre de conflits entre êtres humains ? Le cas de l'Australie, comme presque toujours, est particulièrement intéressant, dans la mesure où il représente le plus vaste ensemble de peuples chasseurs-cueilleurs nomades jamais observés, et où l'on a de surcroît pu observer in situ comment les différentes armes étaient nommées et utilisées. Au risque d'abreuver le lecteur de détails (mais, promis, certains sont assez croustillants), je me risque donc à une revue sinon des troupes, du moins de leur équipement, autour de la question (trop) simple : existait-il des armes spécifiques pour la « guerre », ou les mêmes armes servaient-elles à la fois pour la chasse et les conflits inter-personnels ?

Quelques remarques générales

Notre société moderne et son vocabulaire distinguent l'arme de chasse de l'arme de guerre, et l'on serait tenter de penser que cette distinction peut s'appliquer aussi aisément dans n'importe quelle situation. En réalité, la définition contemporaine de l'arme de guerre se présente comme strictement juridique : il s'agit d'une arme dont la détention et l'usage est réservée aux militaires. Dans des sociétés où l'État n'existe pas, cette définition devient aussi utile qu'un fusil sans culasse. Bien sûr, on peut toujours présumer que l'arme de guerre est par nature la plus efficace (et que c'est précisément pour cette raison que son usage est davantage restreint que l'arme de chasse) ; reste à vérifier qu'il en va de même dans d'autres sociétés, ce qui, comme on le verra, n'a rien d'évident.

lundi 10 juillet 2017

La pépite était en toc

Une des illustrations du livre de Perron d'Arc.
La présence d'un short de fourrure,
alors que les Aborigènes allaient nus,
constitue un élément suspect supplémentaire
Toujours en quête de sources et de témoignages sur l'Australie aborigène, j'ai littéralement bondi de joie en dégotant une trouvaille de premier choix : les souvenirs d'un français, Henri Perron d'Arc, parti chercher de l'or en Australie dans les années 1850, et qui a laissé un livre de souvenirs très vivant et bien écrit : « Aventures d'un voyageur en Australie », sous-titré : « Neuf mois de séjour chez les Nagarnooks » (disponible au téléchargement sur le site Gallica). Car là n'est pas le moindre intérêt du récit : Perron d'Arc explique avoir vécu au contact d'une tribu dans une région où il était un des premiers Blancs. Il livre donc de nombreux détails de la vie quotidienne, et rapporte plusieurs épisodes survenus durant son séjour - ces chapitres forment l'essentiel du livre.
J'étais donc tout frétillant à l'idée d'avoir mis la main sur un témoignage d'une valeur comparable à celui de Narcisse Pelletier, par exemple, ce mousse vendéen naufragé en 1857 près du Cap York, qui demeura 17 ans dans une tribu locale avant d'être rapatrié en France et de raconter ses souvenirs. En plus, là où Pelletier, peu instruit, était passé par l'intermédiaire d'un médecin, Constantin Merlan, Perron d'Arc montre une plume alerte, ainsi qu'un sens aiguisé de l'observation. Je me frottais donc les mains, tout heureux d'avoir déniché un second texte ignoré par les spécialistes anglophones des Aborigènes et d'en tirer la substantifique moelle.
Mais lorsque j'ai voulu situer le séjour de l'auteur et identifier la tribu décrite, quelques nuages sombres sont apparus dans ce beau ciel bleu.

samedi 24 juin 2017

L'art de la guerre en Australie

Albert Le Souef (1828 - 1902)
Depuis l'été dernier, j'ai en projet de travailler sur un sujet curieusement négligé, celui des conflits armés dans l'Australie aborigène. Mais, en raison de différentes sollicitations, je n'ai pu passer des intentions aux actes que tout récemment.
La première étape de ce chemin, qui s'annonce long, est la collecte des données. Je dois éplucher des centaines de références bibliographiques pour trouver des éléments sur la question, en particulier ceux dont je suis le plus friand : des témoignages directs décrivant des affrontements entre Aborigènes et fournissant des informations de première main tant sur les techniques militaires que sur les dimensions sociales du phénomène. J'ai déjà eu plusieurs occasions, dans ce blog, de citer de telles sources (voir par exemple ce billet, celui-ci, ou encore celui-là, mais pour les semaines à venir, je tente de dresser un inventaire qui soit le plus large possible ; c'est un travail de bénédictin, avec quelques fausses pistes (certains commentateurs, anciens ou modernes, n'hésitent pas à grossir les faits, voire à les inventer) et quelques frustrations, beaucoup de documents étant indisponibles en France. Mais, magie d'internet, il est tout de même possible de commander (souvent, en Australie) les livres les plus alléchants, et de récupérer des numérisations d'ouvrages ou d'articles anciens – sur ce point, il faut par exemple signaler que l'Australie a numérisé en mode OCR une partie considérable des journaux et magazines publiés depuis leur création, et ces documents sont centralisés sur un site unique. Il y a donc moyen d'accéder à une masse de données considérables, qui plus en effectuant des recherches sur le contenu. De ce point de vue, la France en est encore au pigeon voyageur...

dimanche 11 juin 2017

Quelques réflexions sur le « mode de production domestique »

Avertissement : ce billet s'inscrit dans une recherche menée sous l'impulsion d'une collègue économiste, à propos des théories défendues par le courant du « féminisme matérialiste », en particulier de Christine Delphy. Il s'agit de remarques préliminaires, que je rends publiques au cas où quelques lecteurs soient intéressés, voire souhaitent compléter ou critiquer. J'insiste sur la nécessité de prendre les lignes qui suivent avec toute la distance nécessaire – je suis conscient de l'insuffisance de certaines formulations – d'autant qu'à l'heure où je les écris, je n'ai pas accès aux textes de C. Delphy elle-même, mais seulement à des sources secondaires.
Au début des années 1970, une manifestation du MLF
dont Christine Delphy était une des principales animatrices

Le « mode de production domestique »

Dans les années 1970, constatant que le marxisme traditionnel était aveugle – ou borgne – à la situation spécifique des femmes dans la société capitaliste, C. Delphy avait développé un argumentaire plaçant cette question au centre de son analyse. Selon elle, les femmes n'étaient pas seulement dominées, mais également exploitées dans le cadre du travail domestique ; en cela, le marxisme fournissait un outil d'analyse irremplaçable à un féminisme qui se voulait matérialiste. Mais ce même marxisme avait échoué à reconnaître que cette exploitation ne pouvait être réduite, ou subordonnée, à celle de l'ensemble des salariés par les capitalistes. Les femmes étaient donc victimes d'une exploitation spécifique ; à l'antagonisme de classe entre capitalistes et prolétaires, se superposait un autre antagonisme de classes entre hommes et femmes ; au mode de production capitaliste s'articulait un mode de production dit « domestique », l'un n'étant ni subordonné, ni réductible à l'autre. Ces innovations théoriques allaient évidemment de pair avec des choix politiques revendiqués : si les femmes formaient une classe exploitée par celle des hommes, alors elles devaient s'organiser de manière spécifique – ce que mit en pratique le MLF, dont C. Delphy était une des fondatrices. Sur le plan théorique comme sur le plan pratique, le féminisme matérialiste se tenait donc à égale distance du féminisme bourgeois (indifférent à la question de l'exploitation, celle des femmes comme celle des prolétaires en général) et du mouvement ouvrier (qui dissolvait l'opposition entre hommes et femmes dans celle des capitalistes et des prolétaires).
Je le répète, les lignes qui suivent ne prétendent pas être une évaluation générale de cette thèse, mais simplement apporter quelques éléments, en particulier sur le plan théorique, concernant l'existence de ce « mode de production domestique ».

mardi 30 mai 2017

Une brève histoire de l'anthropologie (Florence Weber) :
un compte-rendu de lecture dans L'Homme

Il y a quelques semaines, la revue L'Homme a publié dans son numéro 117 mon compte-rendu de lecture du livre de Florence Weber, Une brève histoire de l'anthropologie. Je le reproduis ici :
Produire une histoire qui restitue les multiples dimensions d’une discipline aussi vaste et ancienne que l’anthropologie sociale tient de la gageure et ce, d’autant plus si le format de poche de l’édition impose à cette histoire d’être « brève ». C’est pourtant le défi que relève avec brio Florence Weber. L’écriture, simple et directe, évite tout jargon et toute obscurité rebutante ; le propos, appuyé sur une solide érudition, n’en est pas moins très riche et intéressera tant le spécialiste que le profane.
Étant donné ses axes de recherches, le choix opéré par l’auteure ne surprendra guère : cette histoire s’organise au travers de la question-clé de l’enquête : dans quels contextes le savoir anthropologique s’est-il constitué ? Quelles méthodes, quelles pratiques ont-elles été mises en place, par la volonté de leurs promoteurs ou par la simple force des choses ? Comment les conditions de l’enquête ont-elles influencé les savoirs et leur perception ? Quelles démarcations et rapprochements avec les autres disciplines scientifiques ont marqué les différentes périodes ? Telles sont quelques-unes des nombreuses questions abordées au cours de l’ouvrage, qui se présente beaucoup moins comme une histoire des théories anthropologiques que comme une histoire de l’enquête ; plus exactement, la première n’est traitée qu’au travers du prisme de la seconde.

vendredi 19 mai 2017

L'étrange cas Tutchone

« Saviah, chef des Kutcha-Kutchin », dessin de J. Richardson, 1851
Les Kutchin étaient les voisins des Tutchone et partageaient l'essentiel
de leur culture et de leurs structures sociales
J'ai souvent consacré des billets aux sociétés qui, au regard des régularités générales, paraissent marginales ou exceptionnelles, celles dont on est obligé de se demander si elles ne sont que des accidents de l'histoire, ou si elles révèlent que quelque chose de plus profond a échappé à notre compréhension.
J'avais repéré les Tutchone depuis assez longtemps : dès la première édition de mon Communisme primitif, je signalais que l'anthropologue canadien Dominique Legros considérait que ces chasseurs-cueilleurs nomades du Grand Nord américain, qui étaient assez fortement stratifiés et pratiquaient l'esclavage, violaient le théorème selon lequel c'est le stockage qui provoque la naissance des inégalités socio-économiques. Je n'avais malheureusement pas pu creuser le sujet car il est très difficile de se procurer les textes de D. Legros. Ceux-ci, en particulier son principal article (« Réflexions sur l'origine des inégalités sociales à partir du cas de Athapaskans tutchone », Culture II-3, 1982), ont été publiés dans des revues académiques qui n'ont jamais été numérisées et qui sont très difficiles à trouver en France, et je ne dois qu'à un Maurice providentiel d'avoir pu mettre la main sur l'article où il menait cette discussion. Quelques semaines après qu'il m'a transmis ce texte, je trouve enfin le temps de me pencher dessus et de le discuter.

mardi 9 mai 2017

« Qu'est-ce que la science pour vous ? » sur France Inter

Dans l'émission « La tête au carré » du 5 mai dernier, était invité Marc Silberstein, directeur des éditions Matériologiques. Il parle du dernier ouvrage publié par ses soins, Qu'est-ce que la science pour vous ?, auquel j'ai eu le plaisir de collaborer.

C'est entre la 30e et la 41e minute :

dimanche 7 mai 2017

Samedi 13 mai, une conférence-débat

Samedi prochain 13 mai, à 17h, j'aurai le plaisir de présenter mon Profit déchiffré (un peu) et les principaux concepts de l'économie marxiste (beaucoup), dans une conférence-débat organisée par l'association Table Rase.
Qu'on se le dise !

vendredi 5 mai 2017

Un point d'actualité

Il s'est écoulé un temps assez inhabituel depuis mon dernier billet. Non que j'aie abandonné ce blog, ou pire encore, l'anthropologie sociale – au contraire, devrais-je dire. En fait, divers travaux m'ont occupé de telle sorte que j'ai dû m'y consacrer sans guère de répit.
En tête de ces tâches aussi chronophages qu'anxiogènes, le chapitre « Anthropologie » que je devais livrer pour le projet de Handbook of Marxism (« Manuel de marxisme », pour lequel je propose comme slogan « un manuel pour intellectuels ») prévu pour publication aux éditions Sage en 2018.
Ecrire 50 000 caractères sur un sujet aussi vaste et aussi peu délimité soulève déjà bien des questions. De quoi, de qui, faut-il parler ? Quels auteurs faut-il mentionner (avec, d'un côté, le risque d'oublier des contributions importantes, de l'autre celui, sans doute pire, de transformer le texte en un catalogue superficiel de références savantes où aucune idée n'est réellement développée) ? Quelle place accorder à des contributions – celle de Testart, en particulier – qui se situent en-dehors du marxisme, mais dont celui-ci pourrait se nourrir avec grand profit ?
Ces interrogations se doublent de celles qui portent sur les attentes du comité éditorial, avec lequel j'ai eu assez peu d'échanges préalables. Le « marxisme » est devenu un drapeau très large, et dans le monde universitaire il n'est pas rare qu'il recouvre de bien étranges idées. Quoi qu'il en soit, comme il n'était évidemment pas question que je change quoi que ce soit à ce que je voulais écrire en tenant compte d'un tel paramètre, après de longues semaines passées à lire, et à relire, différents travaux qui pouvaient nourrir mon inspiration, j'ai fini par sauter le pas et accoucher d'un texte dont j'espère qu'il présente un peu d'intérêt. On attend donc à présent le retour du comité éditorial... Naturellement, je posterai sur ce blog la version française du chapitre lorsque celui-ci aura été définitivement accepté.
Je profite de l'occasion pour annoncer également la parution, dans un prochain numéro de la revue Artefact, de mon article sur les déterminants socio-économiques du passage aux paiements : en s'appuyant sur les quelques cas de société sans stockage alimentaire ayant développé des inégalités de richesse (Calusa, Asmat), je propose l'hypothèse que le passage aux paiements (de mariage ou de meurtre) aurait été causé par l'existence, sur une certaine échelle, de biens particuliers, que j'appelle les biens W, et dont les stocks alimentaires ne sont qu'un cas particulier. J'ai eu également des nouvelles plutôt encourageantes de mon travail critique sur la « théorie du surplus », proposé dans une revue particulièrement difficile d'accès. Les premiers avis semblent positifs, mais un expert extérieur a été sollicité... suspense.
Je compte toujours me plonger dans les délices des guerres aborigènes en Australie pour rassembler la matière d'un prochain bouquin... mais auparavant, il me faudra régler deux questions d'économie politique : la première, une revue académique a accepté de publier un article tiré de mon Profit déchiffré, sous réserve que j'y apporte quelques modifications. La seconde, un peu dans la même veine, tient à un projet de co-écriture d'un article sur  la question du travail domestique, de son statut théorique et des raisonnements qui en ont été tirés dans les travaux féministes. Si l'on ajoute à cela le fait que je compte bien, parallèlement, alimenter ce blog, on voit que je n'ai pas d'oisiveté exagérée en perspective.
Pour clore ce billet en forme de bulletin d'actualité, je propose une image attrapée sur les réseaux sociaux, et dont chacun pourra apprécier la pertinence en ces temps de mauvais vents politiques et idéologiques.



samedi 8 avril 2017

Note de lecture: La demeure des esprits (Tobias Schneebaum)

Ce livre, paru initialement en anglais sous le titre Where the Spirits Dwell, est un récit issu des différents séjours qu'un globe-trotter féru d'art et de découvertes, Tobias Schneebaum, passa en pays Asmat, sur la côte sud de la Nouvelle-Guinée dans les années 1970.
Après une première visite en 1973 et un coup de coeur pour l'art si particulier de cette région, T. Schneebaum repartit obtenir les diplômes nécessaires et revint entre 1975 et 1981, chargé de constituer un musée local.
Au cours de ces années, il a fréquenté les seuls Occidentaux à vivre de manière permanente au milieu des Asmat : les missionnaires catholiques membres de l'ordre des Croisiers, présents depuis le milieu des années 1950. Ceux-ci sont ainsi campés au travers de quelques portraits plutôt chaleureux (même si l'ambiguité de leur action vis-à-vis des Asmats est soulignée : les missionnaires apparaissent à la fois comme les défenseurs de cette population vis-à-vis des empiétements et des prévarications des affairistes étrangers et de l'État indonésien, et comme les farouches adversaires de bon nombre de coutumes locales, au nom de la morale chrétienne). En ce qui me concerne, j'ajoute que ces portraits prennent une saveur particulière, puisque ces derniers mois, j'ai passé d'assez longues heures à éplucher les écrits de ces missionnaires, qui forment la principale, sinon la seule, source ethnographique sur cette région. J'avais ainsi l'impression de redécouvrir les figures familières de Frank Trenkenshuh ou d'Alphonse Sowada – dont j'ai appris qu'à 36 ans, il fut le plus jeune évêque jamais nommé par l'Église – sous un angle nouveau et assez inattendu.
Publié dans une collection de poche, le récit de Schneebaum est écrit dans une langue très simple, directe et accessible, et ce n'est pas la moindre de ses qualités. On est à mille lieues du jargon technique ou pédant affectionné par certains anthropologues professionnels, et le livre se dévore tel une suite de souvenirs de voyages ou d'exploration.

mardi 28 mars 2017

Parution : Qu'est-ce que la science pour vous ?

Vient de paraître aux éditions Matériologiques, et sous la houlette de Marc Silberstein, un livre auquel j'ai eu le plaisir de collaborer, parmi une cinquantaine d'auteurs : Qu'est-ce que la science pour vous ?
Le défi proposé était original : il s'agissait, dans une brève contribution, de livrer un rapport personnel avec la science. Je me suis donc laissé aller à l'exercice... et laissé aller tout court, en rédigeant un texte mi-sérieux, mi-parodique, autour d'une métaphore textile (qui m'interdira, dorénavant, de prétendre que je travaille sans filer).
Le titre navrant de cette contribution qui ne l'est pas moins :

jeudi 23 mars 2017

Une conférence à Toulouse

Hier, j'étais à Toulouse pour une conférence à deux voix avec Jean-Marc Pétillon, à propos de l'histoire et de la préhistoire de la domination masculine. Chapeau aux organisateurs – l'Université Populaire de Philosophie –, avec une organisation au millimètre, une salle comble (peut-être 150 personnes ?) et un débat de très bonne qualité (pour ce qui est des questions ; il ne m'appartient pas de juger les réponses...)
L'association, qui organise très régulièrement de telles conférences, devrait mettre prochainement en ligne le podcast de la soirée.
Merci encore !

mardi 21 mars 2017

Note de lecture : Préhistoire du sentiment artistique (Emmanuel Guy)

Les ouvrages d'archéologie peuvent se révéler d'une lecture ingrate pour plusieurs raisons. Soit parce qu'ils se perdent dans des détails d'une grande technicité qui ont tôt fait de décourager le non-spécialiste. Soit parce qu'ils avancent des interprétations sociales sur une base dépourvue de rigueur, laissant l'impression d'un brassage de généralités ou d'une élaboration scénaristique gratuite et forcée. Le livre d'Emmanuel Guy évite totalement ces deux écueils, en proposant au lecteur un raisonnement tout à la fois accessible et, dans ses développements principaux, très solidement argumenté. On rencontre certes quelques termes techniques, mais ceux-ci sont toujours explicités, et on n'a jamais l'impression de s'y noyer. Et si le cœur du texte traite des aspects formels de l'art paléolithique, les premières pages, et surtout, les dernières, ouvrent vers de passionnantes questions sur les rapports entre cet art et la société qui l'a produit. Voilà donc un ouvrage qu'on a plaisir à lire et, plus encore, à discuter (cette discussion fût-elle, par moments, assez critique).

L'analyse formelle

Le point de départ de l'auteur tient au fait que si l'on s'est souvent interrogé sur la signification de l'art paléolithique – une interrogation condamnée à rester assez spéculative – on a porté trop peu d'attention à son analyse formelle, et c'est à elle que l'essentiel des pages du livre est consacré. Même si divers sites sont évoqués, l'approche s'organise autour de deux pôles principaux : les quelque 5000 gravures du riche ensemble de la Côa, au nord-est du Portugal, datés d'environ -18 000 ans, à la charnière des périodes dites du gravettien et du solutréen et Lascaux, réalisée peut-être quatre millénaires plus tard, au début du magdalénien.

vendredi 10 mars 2017

Un de mes textes traduit en italien

Magie d'internet, je découvre qu'un(e) lecteur anonyme a traduit vers l'italien un des mes textes, en l'occurrence l'article « The sexual division of labour in the origins of male domination: a Marxist perspective » que j'ai publié l'été dernier dans A. García-Piquer et A. Vila-Mitjà (eds), Beyond war: archaeological approaches to violence, Cambridge Scholars Publishing – on peut trouver une version française de l'article à cette adresse. L'article reprend, en actualisant quelques formulations et références, les grandes lignes de mon Communisme primitif, que l'on trouve également dans la brochure proposée en téléchargement sur ce blog.
Merci donc à ce(tte) traducteur / traductrice anonyme, en espérant que cette traduction en appelle d'autres et alimente la discussion !

dimanche 26 février 2017

Sur les pas de « l'homme d'or »

En 1969, dans la petite bourgade d'Issyk, près d'Almaty, un engin de chantier qui déblayait le sol pour construire un parking mit au jour une sépulture qui contenait ce qui allait devenir le symbole national du futur État kazakhstanais. Au pied de la chaîne montagneuse du Tien Shan, l'immense plaine steppique est en effet constellée de tumulus funéraires datant de l'époque scythe, les kourganes. Si la plupart d'entre elles ont depuis longtemps été pillées, celle d'Issyk a livré un trésor inestimable : les restes d'un jeune adulte (peut-être un homme, peut-être une femme ; voir à ce sujet les travaux de J. Davis-Kimball). Quoi qu'il en soit, l'individu était en armes et revêtu d'un habit à l'esthétique étonnante et d'une rare profusion de richesses, puisque au total, le dépôt comptait 4000 éléments en or !
De nouveau en voyage dans la région cette année, j'ai profité d'une journée libre pour me rendre dans le petit musée qui a été construit à deux pas de cette découverte. Le musée n'abrite presque que des copies (les originaux se trouvent dans la nouvelle capitale, Astana) mais il vaut néanmoins la visite.
On peut évidemment apprécier ces découvertes pour leur incontestable valeur esthétique – les incroyables réalisations animalières, dont on trouvera quelques exemples dans la galerie de photos ci-dessous, ont fait la gloire de l'art scythe. Mais on peut s'intéresser aussi à ce que de telles réalisations nous disent de la société qui les a livrées.
N'étant pas particulièrement compétent sur cette période, je me limiterai à quelques références qui pourront guider utilement les lectures de chacun :

vendredi 17 février 2017

Un point sur mes publications

Voilà un court billet pour donner un petit bilan d'étape sur l'état de mes diverses publications. Le rythme des revues académiques étant ce qu'il est, il y a parfois des décalages importants entre les recherches qui donnent lieu à un article et sa parution...
  • dans le prochain numéro de L'Homme (parution imminente), on trouvera un compte-rendu que j'ai rédigé à propos du livre de Florence Weber, Une brève histoire de l'anthropologie
  • un article que j'ai écrit il y a plusieurs mois a été accepté dans la revue Artefact et devrait paraître prochainement. Il évoque les Calusa, les Asmat et les Jivaros et traite des conditions techno-économiques de l'invention des paiements (prix de la fiancée et prix du sang) : je reconsidère l'hypothèse d'Alain Testart qui la situait dans le stockage, et à partir des exceptions précitées, j'avance une réponse un peu différente. 
  • les éditions Matériologiques feront paraître très bientôt un ouvrage collectif intitulé Qu'est-ce que la science pour vous ? Quelques dizaines de chercheurs ont ainsi été invités à donner dans un texte court, leur approche personnelle de la science. Celui que j'ai écrit, intitulé « Le cardeur scientifique », tente une approche humoristico-réaliste autour d'une métaphore filée et de quelques jeux de mots aussi navrants qu'à l'accoutumée.
  • enfin, comme je le signalais dans le blog, j'ai terminé un long article qui traite de la théorie dite du surplus dans l'émergence des inégalités sociales. Il a été confié à une revue académique fort réputée... réponse, sans doute, pas avant plusieurs mois.
Parallèlement à cela, j'ai toujours en tête d'écrire un livre sur la guerre en Australie aborigène, mais pour le moment je n'ai pas eu le temps d'y plonger un orteil : différentes sollicitations m'ont en effet accaparé et en ont repoussé les délais. C'est ainsi que, pour un colloque qui s'est tenu en janvier, j'ai écrit un article sur le lien entre esclavage et paiements. Cette intervention devrait faire l'objet d'une publication, mais pour le moment, rien de précis n'est acté.
Par ailleurs j'ai répondu favorablement à plusieurs sollicitations. La plus notable (mais non la seule) est celle de Patrick Savidan, philosophe qui coordonne un Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale qui paraîtra aux PUF. Il m'a confié la lourde tâche d'en rédiger les entrées « Alain Testart » et « Communisme primitif ». Au travail, donc...

dimanche 5 février 2017

Marx, Engels, Bachofen et une légende urbaine

« Marx et Engels à l'imprimerie
de la Deutsche Rheinische Zeitung »
(détail) 
Depuis quelques dizaines d'années, on a vu fleurir, parmi les commentateurs (universitaires) du marxisme, de multiples variations autour des supposées différences d'idées qui auraient séparé Marx et Engels. La méthode consiste à prendre des paragraphes, des phrases, voire de simples signes de ponctuation (j'en donnerai un exemple) et à en déduire les différences de nuances, voire de contenu ou de méthode, censées opposer les deux auteurs.
Évidemment, on a le droit d'analyser des textes. Mais il n'est pas interdit de le faire avec une certaine prudence (j'allais dire, un certain bon sens), tout exégète doué d'un minimum d'habileté pouvant trouver à bon compte des différences (ou des similitudes) entre n'importe quels extraits, que ceux-ci soient de la main du même auteur ou non. Or, dans le cas de Marx et Engels, on parle de deux intellectuels qui ont collaboré tout au long de leur vie, signé des livres ensemble, écrit à l'occasion des chapitres dans les livres signés de l'autre et, last but not least, partagé tout au long de leurs combats les mêmes positions politiques. Je ne peux pas me flatter de connaître l'intégralité de leur très abondante correspondance, mais dans les quelques centaines de pages que j'ai parcourues, je ne me souviens pas avoir trouvé une seule fois une critique de l'un vis-à-vis de l'autre qui dépasse la simple nuance sur un point précis, et qui porte notamment sur un texte publié.

dimanche 29 janvier 2017

Une cartographie sociale des sociétés à richesse (monde II)

Je poursuis ici les réflexions commencées dans plusieurs billets précédents, autour du triptyque paiements - stockage - esclavage, de ce que l'observation ethnologique fait apparaître et des questions sans réponse. Pour ce faire, il me semble qu’un moyen commode est de situer les sociétés sur un graphique qui figure les différentes combinaisons possibles entre ces trois dimensions Il s’agit donc, en quelque sorte d’une tentative de cartographie sociale du monde II (je rappelle qu'Alain Testart entendait sous ce terme les sociétés dépourvues de classes, mais connaissant la richesse) ; il s'appuie sur le croisement entre les données de l'Ethnographic Atlas et de la base Cartomares, dont les résultats bruts peuvent être observés sur cette carte (se reporter à ce billet pour une discussion sur ces données).

vendredi 20 janvier 2017

Esclavage et paiements : une carte interactive en ligne

Je poursuis ici mes cogitations à propos des relations existant entre l'esclavage et les paiements, commencées dans ce billet. Je rappelle que la question est de savoir comment, dans la classification des sociétés proposée par Alain Testart l'esclavage peut être à la fois caractérisé comme richesse, et pourtant exclu de la définition explicite de l'ensemble des sociétés à richesse. Pour dire les choses autrement : l'existence de paiements (de mariage, pour compenser des dommages...) est-elle une condition nécessaire de l'apparition de l'esclavage, ou celui-ci a-t-il pu naître en-dehors des paiements (et, pourquoi pas, entraîner leur apparition) ?

Un chef Kwakiutl photographié au début du XXe siècle.
Les tribus de la Côte Nord-Ouest étaient structurées par la richesse
et pratiquaient abondamment l'esclavage. 

Rassembler les données

La première chose à faire est de collecter les faits sur la plus large échelle possible, et pour cela, de croiser deux bases de données. La première est l’Ethnographic Atlas (cf. ce billet) ; elle rassemble plusieurs dizaines de variables codées sur plusieurs centaines de sociétés par l’équipe de G. Murdock, dans les années 1960, et reste la référence majeure des vastes études comparatives. Le défaut de cet atlas est que les codages de variables sont souvent trop grossiers, et ne permettent souvent pas une approche fine des phénomènes. L’esclavage n’échappe pas à cette règle ; sans même parler des difficultés objectives de le définir par rapport à d’autres formes lourdes de servitude, les codages proposés par l’Ethnographic Atlas sont assez insatisfaisants, puisqu’ils se limitent à quatre possibilités : « absence ou quasi-absence », « naissant ou non héréditaire », « héréditaire et socialement significatif », et enfin « existant, mais de type inconnu ». Or, en rassemblant l’absence et la quasi-absence dans une seule catégorie, on s’interdit d’appréhender les sociétés pour lesquelles l’esclavage était proscrit, de celles où il était simplement peu pratiqué. Par ailleurs, les catégories assimilent l’ampleur du phénomène esclavagiste et la transmission du statut servile entre les générations, deux dimensions qui ne sont pas nécessairement liées. Quoi qu’il en soit, malgré toutes ces faiblesses, cette base de données a le mérite d’exister et de nous fournir une indication sur plus d’un millier de sociétés (1097 exactement !), ainsi que la bibliographie à partir de laquelle les données ont été codées.

lundi 9 janvier 2017

Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)
C'était il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Branly. Je pensais réunir tranquillement les derniers éléments pour mon intervention du 19 janvier, à propos de l'exploitation, des paiements et de l'esclavage, lorsque j'ai été abordé par quelqu'un dont le visage me semblait vaguement familier. J'avais rencontré cette personne une fois, il y a plus d'un an, lors d'un colloque d'anthropologie, et nous avions échangé quelques mots à la sortie. Comme nous nous informions mutuellement de nos petites actualités personnelles, celle-ci se sont littéralement télescopées : mon interlocuteur, qui s'appelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, intitulée Le service éternel, à propos d'un cas ethnologique pour le moins peu banal. Et voilà comment de nouvelles questions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour...
La thèse de D. Jabin, réalisée comme il se doit après un (long) terrain, porte sur un peuple de chasseurs-cueilleurs de l'ouest de l'Amazonie, les Yuqui. Ces Indiens sont apparentés aux Siriono, connus pour être les « nomades aux longs arcs », d'après le titre de leur ethnographie de référence. Les premiers d'entre eux n'ont été contactés qu'assez récemment : identifiés dans les années 1950, ils ont progressivement été rassemblés autour d'une mission au cours des cinquante dernières années. Ainsi, bien que leurs conditions de vie actuelles n'aient plus grand chose à voir avec ce qu'elles étaient auparavant, il reste possible, par des observations comme par l'enquête auprès des plus âgés, de reconstituer de nombreux traits de leur société. Or, celle-ci présente une particularité véritablement frappante, puisque ces chasseurs-cueilleurs mobiles, à l'équipement technique fort limité et aux groupes réduits, pratiquaient traditionnellement l'esclavage, jusques et y compris sous sa forme la plus dure, celle des morts d'accompagnement (que D. Jabin, au nom d'arguments qui ne me convainquent pas vraiment, préfère appeler « synthanasie »).