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Marx, ennemi de la raison ?

Le journal La Tribune vient de faire paraître le 31 mai dernier un article étonnant, intitulé « Pourquoi le débat scientifique est devenu impossible : le spectre de Karl Marx ». Les auteurs en sont Ferghane Azihari et Laurent Pahpy, analystes en politiques publiques à l'Institut de recherches économiques et fiscales. 
L'idée centrale de l'article est la suivante : aujourd'hui, bon nombre de gens, à gauche ou à l'extrême-gauche, réfutent l'idée même du débat scientifique, en tranchant toute question par le camp que défendent, ou que sont supposés défendre, les thèses en présence. Ainsi :
Impossible de questionner l'homéopathie sans être accusé d'être à la solde du lobby pharmaceutique. Rappeler le consensus académique sur les risques associés aux pesticides de synthèse – dans les conditions normales d'utilisation – vous vaut d'être assimilé à de sinistres collaborateurs de l'agrochimie. Critiquer les énergies renouvelables peut même faire de vous un valet de l'industrie nucléaire.
Or, une telle attitude trouverait ses origines directes dans la pensée de Marx lui-même. Celui-ci, en effet, parlait notamment de « science économique bourgeoise » (pour disqualifier les théories de ses adversaires), par opposition à une science prolétarienne (pour valoriser la sienne). Ce faisant, il aurait signifié que les idées ne valent pas par leur proximité avec la vérité objective, mais par les intérêts qu'elles défendent. Cette attitude aurait donc signifié un profond recul par rapport aux Lumières, par le rejet de toute rationalité et de toute connaissance scientifique. Après un développement où l'on apprend, entre autres, l'admiration des auteurs pour von Mises ou Hayek (des économistes pour qui la moindre loi protégeant un peu les salariés procédait d'une dictature communiste rampante), et l'authenticité du marxisme de Lyssenko (prouvé ipso facto par l'absurdité de ses théories), la conclusion tombe telle un couperet :
Renoncer à l'obscurantisme marxiste semble plus que jamais nécessaire pour retrouver la sérénité du débat scientifique argumenté au pays des Lumières.
Je ne sais pas si ceux qui ont écrit ces lignes ont jamais lu Marx, ou s'ils l'ont lu et n'y ont rien compris ; je ne sais pas non plus laquelle de ces deux hypothèses est la plus indulgente. Toujours est-il que Marx et Engels, qui ont maintes fois proclamé que pour s'émanciper, le monde du travail avait besoin d'une théorie scientifique de l'évolution sociale, et que son combat exigeait la plus claire compréhension des rapports sociaux et du monde en général, étaient d'ardents défenseurs de la raison. Tous leurs écrits qui traitent de philosophie, depuis Feuerbach jusqu'à l'Anti-Dühring, saluent l'œuvre émancipatrice des Lumières. Et si les fondateurs du matérialisme historique avaient critiqué Hegel, c'est en raison des éléments de mysticisme qui encombraient sa pensée, et pour ne pas avoir appliqué de manière conséquente sa propre maxime selon laquelle « tout ce qui est réel est rationnel ».
Mais alors, comment expliquer qu'en matière sociale, Marx et Engels aient pu parler de « science bourgeoise » ? Cette affirmation n'entre-t-elle pas en contradiction avec leurs positions résolument rationalistes ? En fait, autant demander si le fait de dénoncer la médecine chamanique traduit un relativisme en matière de science médicale ! Si Marx dénonçait comme « vulgaires » les théories de certains économistes de son temps, c'est précisément parce qu'il les accusait de n'être qu'une fausse science qui, au lieu d'éclairer quoi que ce soit sur la réalité du monde et des rapports sociaux, les dissimulait sous un épais brouillard. En matière économique, Marx faisait d'ailleurs une différence radicale entre les ancêtres du courant néo-classique et de l'école autrichienne (à laquelle se rattachent von Mises et Hayek) et certains auteurs, en particulier Smith et Ricardo, à qui il reconnaissait la volonté de faire œuvre scientifique et sur les découvertes desquels il prenait appui. Smith et Ricardo n'avaient pourtant rien de communistes. Ils étaient des partisans convaincus du capitalisme et l'ordre bourgeois, et Marx l'ignorait moins que quiconque. Comment expliquer, dès lors, l'intérêt manifesté par Marx pour leurs travaux ? Ce paradoxe, insoluble si l'on porte les lunettes déformantes de Ferghane Azihari et Laurent Pahpy, se résout pourtant de la manière la plus simple qui soit lorsqu'on prend les choses par le bon bout : contrairement à ce qu'ils prétendent, Marx n'a jamais fait des intérêts sociaux défendus par une théorie le critère de sa validité scientifique.
Chez Smith, et surtout chez Ricardo, la théorie de la valeur-travail, que Marx identifiait comme une découverte de la plus haute importance, était une arme intellectuelle dans le combat contre les propriétaires fonciers et la rente qui bridait la croissance du jeune capitalisme britannique. La bourgeoisie était alors, sous certains aspects, encore une classe oppositionnelle, à qui la vérité pouvait rendre un service dans sa lutte contre les classes dominantes du passé. Si la bourgeoisie, une fois installée au pouvoir sans partage, rejeta la théorie de la valeur travail, ce ne fut certainement pas pour ses insuffisances scientifiques, mais au contraire parce qu'elle jetait une lumière trop crue sur l'exploitation dont elle-même bénéficiait. Elle se mit alors à faire la promotion de la théorie la moins scientifique et la plus idéologique qui soit, parce que cette théorie légitimait son ordre social à la manière dont la théorie des trois ordres justifiait la position de la noblesse médiévale.
De manière plus globale, comme par exemple en ce qui concerne la lutte contre les préjugés religieux, ce que Marx reprochait à la bourgeoisie n'était pas d'avoir jadis brandi le drapeau des Lumières, mais au contraire de l'avoir abandonné. Et sous bien des aspects, la position qu'il revendiquait par rapport aux découvertes des intellectuels de la bourgeoisie en matière de théories scientifiques sur l'évolution sociale ou le fonctionnement du capitalisme était de les avoir dépassées et non de leur avoir tourné le dos.
On pourrait bien sûr contester les analyses de Marx et, contre lui, plaider par exemple que la théorie de la valeur-utilité serait scientifiquement plus pertinente que celle de la valeur-travail. À ma connaissance, personne n'a jamais pu fournir un argumentaire convaincant en ce sens – et pour cause. On peut aussi pointer du doigt les divers problèmes de cohérence que soulève la théorie de valeur-travail ou celle du matérialisme historique et y chercher des solutions : c'est à cette tâche que se sont attelées des générations de marxistes, à la suite de Marx lui-même. Mais affirmer qu'aux yeux de Marx, la validité d'une théorie dépendait non de son adéquation à la réalité, mais des intérêts sociaux qu'elle défendait relève d'une profonde ignorance ou de la foi la plus mauvaise qui soit.
Alors, c'est un fait : dans le camp que l'on appelait jadis progressiste, on assiste aujourd'hui à une inquiétante montée du rejet du rationalisme, et beaucoup croient « anticapitaliste » de disqualifier la démarche scientifique. Mais cette démarche (et ceux qui la promeuvent le revendiquent d'ailleurs généralement sans ambages) ne s'inscrit certainement pas dans l'héritage du marxisme : elle se situe au contraire en rupture ouverte avec lui. 
Pour finir sur une note plus positive, j'invite Ferghane Azihari et Laurent Pahpy à se rendre le week-end prochain à la fête de Lutte Ouvrière, à Presles (95). Outre le fait de pouvoir écouter de l'excellente musique – et je ne parle pas que des Moonlight Swampers – ils y verront comment les plus intransigeants des « obscurantistes » marxistes y font, comme chaque année, la promotion de la science et de la culture scientifique auprès d'un large public populaire (au chapiteau scientifique,  au préhisto parc et au carrousel de la connaissance),  avec le concours enthousiaste de nombreux et éminents chercheurs.

7 commentaires:

  1. Bof, les deux auteurs, Ferghane Azihari et Laurent Pahpy,confondent manifestement marxisme et stalinisme. Un grand classique qui montre leur inculture.
    Ceci étant, cet article est une publicité non déguisée pour la fête de LO et, surtout, pour cet excellent groupe, les Moonlight Swampers. A quoi mène la science !:-))

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  2. Bonjour,
    Vous écrivez : "on assiste aujourd'hui à une inquiétante montée du rejet du rationalisme, et beaucoup croient « anticapitaliste » de disqualifier la démarche scientifique."

    D'où vient cette affirmation ?

    D'une étude par laquelle a été mesurée au fil des décennies la part de rejet du rationalisme dans le camp des progressistes ?

    Ou d'une impression personnelle ?

    La moindre des choses, quand on est si critique contre les démarches non-scientifiques, c'est d'être irréprochable soi-même dans ses assertions.

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    1. Allez savoir pourquoi, je soupçonne cette remarque sur un point somme toute secondaire de ce billet de dissimuler quelques très rugueux désaccords de fond. Quoi qu'il en soit, je vous le concède, j'aurais dû user d'une formulation plus prudente.

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  3. "On pourrait bien sûr contester les analyses de Marx et, contre lui, plaider par exemple que la théorie de la valeur-utilité serait scientifiquement plus pertinente que celle de la valeur-travail. À ma connaissance, personne n'a jamais pu fournir un argumentaire convaincant en ce sens – et pour cause."

    Oui on peut contester, et oui cela a largement été fait de manière convaincante, par la conception subjective de la valeur.

    - Théorie de la valeur travail: comment expliquer que transporter un parpaing à la main et à pied d'un bout à l'autre de la France nécessite beaucoup plus de travail que de le transporter dans une voiture, et que pourtant la valeur apportée par ce transport soit strictement la même?
    - Théorie de la valeur objective intrinsèque: comment expliquer qu'un même verre d'eau soit davantage valorisé dans un désert qu'à Paris? Qu'une même oeuvre d'art soit détestée par l'un et adorée par l'autre?
    - Théorie de la valeur subjective: la seule théorie qui à ma connaissance comble toutes les lacunes des autres.

    Après, à voir dans l'histoire de la pensée économique si la théorie subjective de la valeur était contemporaine de Karl Marx et qu'il a délibérément choisi de l'ignorer, auquel cas il est pertinent de l'accuser d'être anti rationnalité/science, ou il ne la connaissait simplement pas et on peut juste l'accuser d'ignorance.

    https://en.wikipedia.org/wiki/Theory_of_value_(economics)#Subjective_theory_of_value

    "The subjective theory of value is a theory of value that believes that an item’s value depends on the consumer. This theory states that an item’s value is not dependent on the labor that goes into a good, or any inherent property of the good. Instead, the subjective theory of value believes that a good’s value depends on the consumers wants and needs. The consumer places a value on an item by determining the marginal utility, or additional satisfaction of one additional good, of that item and deciding what that means to them.

    The modern subjective theory of value was created by William Stanley Jevons, Léon Walras, and Carl Menger in the late 19th century. The subjective theory contradicted Karl Marx’s Labour Theory which stated an item's value depends on the labour that goes into production and not the ability to satisfy the consumer.

    The subjective theory of value helped answer the "diamond–water paradox," which many believed to be unsolvable. The diamond-water paradox questions why diamonds are so much more valuable than water when water is necessary for life. This paradox was answered by the subjective theory of value by realizing that water, in total, is more valuable than diamonds because the first few units are necessary for life. The key difference between water and diamonds is that water is more plentiful and diamonds are rare. Because of the availability, one additional unit of diamonds exceeds the value of one additional unit of water."

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    1. Votre réponse contient deux arguments, et pas un de plus, sous forme de questions, censés disqualifier la théorie de la valeur travail.

      1) « comment expliquer que transporter un parpaing à la main et à pied d'un bout à l'autre de la France nécessite beaucoup plus de travail que de le transporter dans une voiture, et que pourtant la valeur apportée par ce transport soit strictement la même? ».
      Tout simplement parce que les marchandises similaires sur un marché donné ont un prix unique, bien qu'elles soient produites dans des conditions possiblement différentes. C'est pourquoi la théorie de la valeur-travail distingue le temps de travail privé dépensé par chaque producteur, du temps de travail moyen ou « social », qui seul, détermine la valeur et donc le prix. Au demeurant, ce constat statique explique aussi la loi dynamique selon laquelle les producteurs dont le temps de travail privé, pour une marchandise donnée, se situe trop au-delà du temps de travail moyen sont éliminés par le processus de la concurrence. Je ne sais pas quelle théorie cet argument est censé réfuter, mais ce n'est certainement pas celle de Marx.

      2) « Comment expliquer qu'un même verre d'eau soit davantage valorisé dans un désert qu'à Paris ? Qu'une même œuvre d'art soit détestée par l'un et adorée par l'autre ? »
      Nul besoin d'avoir fait de longues études d'économie pour savoir qu'il faut davantage de travail pour amener de l'eau à la bouche du consommateur dans le désert qu'à Paris. Loin de contredire la théorie de la valeur-travail, cet exemple l'illustre au contraire à merveille.
      Quant au fait que chacun apprécie différemment une oeuvre d'art, quel rapport avec la question ?

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    2. Par ailleurs, à propos du passage suivant :
      « Après, à voir dans l'histoire de la pensée économique si la théorie subjective de la valeur était contemporaine de Karl Marx et qu'il a délibérément choisi de l'ignorer, auquel cas il est pertinent de l'accuser d'être anti rationnalité/science, ou il ne la connaissait simplement pas et on peut juste l'accuser d'ignorance. »

      Pour commencer, il n'est pas difficile de vérifier que la théorie de la valeur subjective est bien plus ancienne que Marx. Sans même remonter jusqu'à Aristote, on peut en trouver les premières formulations au XVIIIe, chez les utilitaristes ou chez Condorcet. Et d'éminents économistes bien antérieurs à Marx, tels que Smith ou Ricardo, l'ont réfutée (par exemple, le paradoxe de l'eau et du diamant que vous rapportez dans votre citation en anglais, a été formulé par Smith, presque un siècle avant Marx).
      Dès lors, accuser Marx d'avoir ignoré, volontairement ou non, la théorie de la valeur utilité, ne manque pas de sel. Marx n'a pas plus « ignoré » cette théorie que Newton (ou ceux qui l'ont suivi) n'avait « ignoré » les spéculations d'Aristote sur les corps lourds : il l'a écartée, comme l'avaient fait les meilleurs cerveaux de l'économie avant lui depuis un siècle.

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