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Dark Emu : la science contre-attaque (enfin !)

Il y a quelques mois, sur ce blog, je m'étais fait l'écho très critique d'un livre qui a cristallisé un véritable phénomène de société en Australie : Dark Emu, écrit par Bruce Pascoe. Cet ouvrage prétendait démontrer que les peuples aborigènes (ou, tout au moins, une large partie d'entre eux) lors du contact avec le colonisateur, n'étaient pas de « simples » chasseurs-cueilleurs, mais qu'ils pratiquaient certaines formes d'agriculture, voire d'élevage, qu'ils stockaient des grains ou des poissons à grande échelle et vivaient dans des résidences permanentes. Selon Bruce Pascoe, la reconnaissance de ce fait avait été occultée, dès l'origine de la colonisation et sans discontinuer depuis lors, par la volonté de nier les droits des premiers occupants : pour pouvoir s'approprier leur terre, on avait prétendu qu'ils ne la travaillaient pas.

Sur le strict plan de la méthode scientifique, et sans même rien connaître au sujet, les circonstances même de cette révélation avaient de quoi susciter le scepticisme des esprits les mieux disposés. Ainsi, un individu isolé, qui n'est pas lui-même un chercheur – Bruce Pascoe est auteur de romans –, sans disposer du moindre élément nouveau et en s'appuyant sur des sources connues de tous, aurait-il invalidé par ses découvertes deux siècles de savoir constitué par des générations d'archéologues et d'anthropologues, savoir biaisé par un intense aveuglement collectif. De telles révélations sont d'autant plus improbables que le milieu de la recherche, qu'il s'agisse de sciences humaines ou naturelles, n'est pas uniquement façonné par le conformisme (parfois bien réel). Les chercheurs sont aussi parfois (souvent ?) des individus avides de gloire et de reconnaissance, et un des meilleurs moyens d'y parvenir est précisément de réaliser une découverte sensationnelle (ou de prétendre l'avoir fait). Si, réellement, des éléments probants indiquaient dès le début du XIXe siècle que les premiers occupants du continent australien pratiquaient l'agriculture et l'élevage, on peut être certain que bien des scientifiques s'en seraient emparés pour contredire l'opinion dominante et tenter ainsi, en même temps que la vérité, de servir leur propre gloire. À vrai dire, il y en a eu un, et un seul, décédé il y a quelques années : Rupert Gerritsen, sur les travaux duquel s'appuient la plupart des développements de Pascoe. Mais Gerritsen était lui-même un outsider dont les arguments, au demeurant plus soigneusement élaborés que ceux de son successeur, n'avaient à l'époque pas convaincu grand-monde... et pour cause.

Toujours est-il que l'impact du livre de Pascoe a dépassé tout ce que l'on pouvait imaginer. Vendu à des centaines de milliers d'exemplaires, décliné en de multiples versions, il a même fait une entrée triomphale dans les programmes scolaires. Comme on s'en doute, ce succès doit beaucoup moins à la solidité de ses arguments qu'au contexte politique dans lequel ils sont émis. Largement pour les mêmes mauvaises raisons, la thèse d'Aborigènes cultivateurs séduit tout autant le milieu progressiste qu'elle hérisse le milieu réactionnaire (qui, en Australie, ne manque pas de troupes bruyantes – je dois confesser avoir moi-même reçu les félicitations d'un organe classé très à droite pour ma critique de Dark Emu). Par des mécanismes qui rappellent ceux par lesquels, dans nos contrées, la thèse d'un matriarcat primitif, cent fois réfutée, renaît sans cesse de ces cendres parce qu'elle donne une assise et une dignité fictives au combat féministe, la thèse d'Aborigènes qui n'auraient été qualifiés de « chasseurs-cueilleurs » qu'injustement et de manière intéressée, a donc déferlé sur l'Australie.

Face à cela, et pour autant que je puisse en juger depuis ma lointaine fenêtre, le milieu scientifique s'est longtemps senti paralysé, pris en tenaille entre la nécessité de défendre la vérité et celle de ne pas apporter de l'eau au moulin des conservateurs et des racistes. De fait, il semble s'être longtemps partagé entre (majoritairement) un silence gêné, et quelques réactions favorables qui ont fini d'apporter aux thèses de Pascoe la caution savante qui pouvait leur manquer. Pour des raisons dont je ne connais pas les tenants et aboutissants précis – mais qui tiennent peut-être tout simplement à la prise de conscience que rien de bon ne peut sortir de contre-vérités proclamées à tue-tête – les choses sont en train de changer.

Certains des plus éminents spécialistes de l'anthropologie et de l'archéologie australiennes commencent en effet à s'exprimer ouvertement afin de dénoncer ce qu'il faut bien appeler une falsification des faits. Un livre va prochainement paraître aux presses universitaires de Melbourne, co-écrit par l'anthropologue Peter Sutton et l'archéologue Keryn Walshe, qui démonte pied à pied, et avec toute l'érudition que possèdent ces deux collègues, les affirmations de Bruce Pascoe. En attendant, c'est Ian Keen, une autre figure majeure de l'anthropologie australienne (il a notamment publié un livre de référence, Aboriginal Economy and Society. Australia at the Threshold of Colonisation, Oxford University Press, 2003), qui est monté au créneau. Keen a tenu en 2020 plusieurs conférences sur ce thème et vient de faire paraître dans la revue académique Anthropological Forum une réfutation serrée et implacable des thèses de Dark Emu (maheureusement accessible en ligne seulement moyennant paiement).

Ce texte aussi précis qu'érudit, et dont le seul défaut est une prise de distance bien inutile avec un « évolutionnisme » dont on ne sait au juste ce qu'il recouvre, affirme sans ambages :

Bien que la limite entre la chasse-cueillette et l'agriculture soit indécise, au moment de la colonisation britannique de l'Australie, les Aborigènes étaient bel et bien des chasseurs, des cueilleurs et des pêcheurs.

Quant à la dimension politique du débat, elle n'est pas oubliée, avec une prise de position aussi sobre que nette :

Bien des critiques de Dark Emu sont venues de la droite de l'échiquier politique. (...) Malheureusement, à mes yeux, ces critiques sur la manière dont Pascoe traite ses sources historiques sont largement fondées (p. 1).

Je ne reviendrai pas ici sur les dizaines d'arguments présentés dans l'article de Ian Keen, ou ceux qui sont développés dans le livre de Peter Sutton et Keryn Walshe. Leur nombre et leur solidité, en théorie, devraient trancher le débat et discréditer définitivement la vision fantasmée promue par Pascoe. Pourtant, quel sera leur impact auprès du grand public en général, et de sa fraction de gauche en particulier ? Je ne peux évidemment pas le savoir, mais il est permis d'être pessimiste. D'une manière générale, l'engouement que les thèses de Pascoe ont soulevé malgré leurs faiblesses criantes n'est pas pour rassurer sur la capacité de leurs promoteurs à y renoncer – je me hasarderai sur ce plan à un parallèle avec l'enthousiasme constaté sous nos latitudes pour hydroxychloroquine, dont bien peu de ses zélateurs ont admis après coup le caractère irraisonné, malgré l'accumulation des preuves de son inefficacité.

Le mythe d'Aborigènes cultivateurs sert une vision du combat politique qu'on ne peut guère appeler autrement qu'identitaire. En l'absence de toute perspective d'émancipation fondée sur une solidarité de classe et non d'appartenance ethnique ou culturelle, les réfutations de Ian Keen et de ses collègues risquent fort d'être accueillies par ceux à qui elles s'adressent comme des conseils de sevrage par un alcoolique dans le déni. Ce qui rend la défense de ces arguments d'autant plus nécessaire, et plus louable.

Ian Keen (en haut à droite) photographié en 2005 avec des membres du peuple Gupapuyngu

6 commentaires:

  1. Bonjour,
    Le problème de cette revendication qui fait des Aborigènes des cultivateurs est d’autant plus complexe qu’il sert à combattre une injustice – pour ne pas dire un crime - historique. C’est sur cette constatation d’un peuple qui n’utilisait pas la terre (du moins pas productivement, c’est-à-dire grâce à l’élevage et l’agriculture) que les colonisateurs ont décrété que les terres étaient « vierges » - Terra Nullius – donc que les Blancs pouvaient s’en emparer et que les Aborigènes devaient être parqués. Les revendications actuelles ont non seulement pour but de retrouver leur honneur à des peuples qui sont méprisés mais aussi de leur permettre de récupérer une part de leurs terres ancestrales. Mais est-il possible de réparer une injustice avec des contre-vérités ? Le risque évident est que lorsque celles-ci sont dévoilées, une injustice et un mépris plus grands sont inévitables.

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    1. Je m'avance un peu, mais je crois me souvenir que cet argument est lui-même très douteux. Depuis des décennies, les communautés aborigènes ont fait reconnaître divers droits sur les terres sans utiliser l'argument (moisi) selon lequel elles les auraient cultivées avant 1788. Si je me souviens bien, tout cela est rappelé dans le bouquin à paraître de Sutton et Walshe. Tout indique que la campagne de Pascoe est à tous égard un faux-semblant, qui ne peut donc même pas prétendre à être un mensonge utile sur le terrain politico-juridique (ce qui n'enlève rien, évidemment, au drame historique dont les Aborigènes ont été victimes, et au racisme qui continue de pourrir la situation actuelle).
      Sur Facebook, j'ai eu des échanges très intéressants avec Patrick Caudal, un collègue du CNRS qui connaît bien la situation locale. Je me permets de recopier une de ses interventions :
      « c'est un problème récurrent en Australie. On a toute une classe de "middlemen" indigènes qui se sont accaparés la légitimité politique (voire les maigres ressources financières accessibles aux communautés), et qui souvent ne sont pas les plus grands démocrates du monde, disons. Beaucoup de ces gens dans le sud du pays sont sérieusement acculturés et sont souvent dans une forme de "fictive kinship" et de délires identitaires - Pascoe en est un exemple flamboyant. A l'inverse, on a parfois des représentants indigènes très bons dans leur boulot, par ex. à l'assemblée législative du NT, où ils mènent un combat pour le multilinguisme, y compris dans l'assemblée en question (et ça n'est pas gagné du tout...). Des gens dont certains sont tout à fait terre à terre, et beaucoup moins dans une quête identitaire. Ils ne s'accordent pas très bien avec les gens comme Pascoe, dans mon expérience. Ce qui n'empêche pas d'autres types de mauvais comportements, par ailleurs, notamment sur un plan financier.
      Ce phénomène des "middlemen" comme Pascoe ou autres, c'est un soubresaut de la colonisation aussi. Lorsque l'on travaille dans les communautés, on voit bien les analogies historiques avec les colonies à plantation où de similaires classes d'intermédiaires ont émergé (parfois en lien à du métissage, dans la moitié sud du pays en particulier) - avec confiscation par un petit groupe des miettes de pouvoir politique et financier que leur laissent les institutions fédérales ou du NT/WA/QLD. Les communautés et leurs "t.o.'s" ont un aspect totalement pathologique à cet égard. »

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    2. Salut Christophe,
      Je te fais confiance pour ce qui concerne l’Australie : « Depuis des décennies, les communautés aborigènes ont fait reconnaître divers droits sur les terres sans utiliser l'argument (moisi) selon lequel elles les auraient cultivées avant 1788 ». Pour ce qui concerne la Côte Nord-ouest de l’Amérique du Nord, les ouvrages qui développent (de façon tout à fait exceptionnelle) la thèse d’un développement d’une culture avant le contact le font dans le cadre juridique de revendication de conseils de tribus. Tout ceci évidemment dans un climat très général de reconnaissance par les États des exactions commises au XIXe et XXe siècles.

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    3. The Aboriginal Protector was lucky to have a staff of one. Who was doing the herding?

      A common complaint from missions is they could not get Aborigines to stay. There were no fences as images from the times reveal. Where were they herded?

      Aborigines within a few years of settlement were British subjects with rights in law.

      This is yet another myth amongst many.

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    4. @Christophe Darmangeat,

      It is important to remember that most of the roughly 700,000 Australians who register Aboriginal ancestry are minimal in that ancestry and mostly Anglo-European. In some parts of the country it is an Asian majority.

      There are very few who are 100% and most of those are in remote communities. The range goes down to less than 1%which is ridiculous. Most Australians with Aboriginal ancestry are doing fine, many better than most and the majority are in mixed marriages.

      The 350 plus different groups here in 1788, descended from different waves of migration and colonisation have now morphed into thousands of variations on that theme. The tribal differences and 'skin traditions' still tear communities apart so it is fanciful to think this diverse group across Australia, is united in any way.

      The fully aboriginal minority look askance at the urban Lites who run the show, or appear to do so. The days of colonisation are far behind us. As indeed they are for most countries on the planet.

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  2. Je ne connais pas grand chose sur le monde australien et l'anthropologie.
    Par contre, le poids (médiatique) de l'enthousiasme ou de l'indignation sur toutes sortes de sujets, ça m'interpelle.
    Face à ça, le peu de poids de la perplexité, le "silence gêné" (l'autocensure) face à ces phénomènes d'enthousiasme ou d'indignation.
    Mais la recherche de vérité mérite de laisser sa foi au vestiaire.
    L'anticolonialisme a certes besoin de réflexions historiques, mais ces travaux doivent obéir à une éthique scientifique.
    Si les résultats scientifiques nous confortent dans nos opinions, c'est tant mieux.
    S'ils ne nous confortent pas dans nos opinions, c'est tant pis, mais ça ne veut pas non plus dire que nos opinions ne sont pas valables et il faut juste chercher d'autres moyens pour les faire progresser.

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