vendredi 8 septembre 2017

Une recension de Qu'est-ce que la science pour vous ?

Une courte mais belle recension du livre collectif des éditions Matériologiques auquel j'ai eu le plaisir de participer, paru dans la revue Espèces.

dimanche 3 septembre 2017

Qu'est-ce que le partage ?

Les Hadza de Tanzanie,
des chasseurs-cueilleurs égalitaires... et partageurs ?
En réaction à un billet déjà ancien, un internaute appelé Fred m'envoie la question suivante :
Bonjour, j'ai lu récemment votre article et d'autres de Testart sur ces sujets du don, de la réciprocité, de l'échange. Je les ai lu en même temps qu'un autre qui me questionne. Il est issu d'une conférence de et rédigé par l'anthropologue Charles Mac Donald et se trouve ici.
Le connaissez-vous? Il porte sur la notion de "partage" et s'appuie notamment sur Woodburn. "C’est [...] à Wooddburn, le spécialiste des Hadza, que revient le mérite d’avoir été un des tout premiers à avoir mis en lumière aussi fortement la distinction entre échange et partage, dans son article intitulé « Le partage n’est pas une forme d’échange ». Il n’y a pas en effet de réciprocité impliquée par la transaction, écrit Mac Donald : il n’y a pas d’obligation à rendre, pas de contre-don. Il est donc inadéquat d’appliquer la notion de réciprocité à cette forme de répartition des biens."
Mac Donald écrit aussi : "Mauss, Sahlins et pratiquement tous les autres anthropologues ont manqué une autre dimension importante dans les transactions et les prestations ; cette dimension est celle du partage qui s’est dissimulée sous les traits du don gratuit ou de la générosité pure. On a confondu le partage comme forme de redistribution avec la réciprocité généralisée ou « pooling ». Ce n’est absolument pas la même chose."
J'aimerais connaître votre point de vue sur la place du partage vis-à-vis de la typologie que vs travaillez, et sur cette notion elle-même.
Merci. Fred.
Comme l'idée d'un billet sur ce point me trottait dans la tête depuis quelques temps, l'occasion a fait le larron.

samedi 19 août 2017

Le marxisme et le pacifisme primitif : questions sur un lieu commun

La guerre chez les Timucua (Floride)
Aquarelle de Jacques Lemoyne de Morgues (XVIe siècle) 
Ce billet pose une question à laquelle je n'ai pas de réponse assurée ; je caresse donc l'espoir que des lectrices ou lecteurs avisés sauront l'éclairer. Cette question est la suivante : à quel moment, et sur quelle base, s'est forgée l'opinion commune dans les milieux marxistes, selon laquelle la guerre ayant été une invention somme toute récente, les sociétés de chasse-cueillette étaient pacifiques ?
On peut en effet dire que pour la plupart de ceux qui se réclament du marxisme, les sociétés humaines, avant que n'apparaissent l'agriculture et l'élevage, se caractérisaient par trois traits principaux :
  1. le collectivisme des moyens de production et un ensemble de coutumes imposant ou recommandant le partage des biens, à commencer par la nourriture. Ces sociétés étaient donc non seulement dépourvues de classes sociales, mais aussi d'inégalités matérielles – ce qu'on appelle le « communisme primitif ».
  2. l'absence de domination masculine, avec un rapport entre les sexes parfois qualifié de « matriarcat primitif ».
  3. l'absence, ou la quasi-absence, de guerres (avec, là encore, une certaine élasticité de la définition qu'il convient de donner à ce mot).

jeudi 3 août 2017

Des armes et des combats en Australie aborigène

Burgun, un Aborigène de la région de Sydney.
Aquarelle de Richard Browne (vers 1820)
Dans l'épineuse question de l'existence de la « guerre » dans les sociétés sans richesse (je mets des guillemets à dessein pour souligner d'emblée que je n'ignore pas les difficultés liées à ce mot), un des éléments essentiels de la réflexion concerne les moyens matériels d'une telle « guerre », à commencer par les armes. Autrement dit, l'étude des armes nous apprend-elle quelque chose de l'utilisation qui pouvait en être fait dans le cadre de conflits entre êtres humains ? Le cas de l'Australie, comme presque toujours, est particulièrement intéressant, dans la mesure où il représente le plus vaste ensemble de peuples chasseurs-cueilleurs nomades jamais observés, et où l'on a de surcroît pu observer in situ comment les différentes armes étaient nommées et utilisées. Au risque d'abreuver le lecteur de détails (mais, promis, certains sont assez croustillants), je me risque donc à une revue sinon des troupes, du moins de leur équipement, autour de la question (trop) simple : existait-il des armes spécifiques pour la « guerre », ou les mêmes armes servaient-elles à la fois pour la chasse et les conflits inter-personnels ?

Quelques remarques générales

Notre société moderne et son vocabulaire distinguent l'arme de chasse de l'arme de guerre, et l'on serait tenter de penser que cette distinction peut s'appliquer aussi aisément dans n'importe quelle situation. En réalité, la définition contemporaine de l'arme de guerre se présente comme strictement juridique : il s'agit d'une arme dont la détention et l'usage est réservée aux militaires. Dans des sociétés où l'État n'existe pas, cette définition devient aussi utile qu'un fusil sans culasse. Bien sûr, on peut toujours présumer que l'arme de guerre est par nature la plus efficace (et que c'est précisément pour cette raison que son usage est davantage restreint que l'arme de chasse) ; reste à vérifier qu'il en va de même dans d'autres sociétés, ce qui, comme on le verra, n'a rien d'évident.

lundi 10 juillet 2017

La pépite était en toc

Une des illustrations du livre de Perron d'Arc.
La présence d'un short de fourrure,
alors que les Aborigènes allaient nus,
constitue un élément suspect supplémentaire
Toujours en quête de sources et de témoignages sur l'Australie aborigène, j'ai littéralement bondi de joie en dégotant une trouvaille de premier choix : les souvenirs d'un français, Henri Perron d'Arc, parti chercher de l'or en Australie dans les années 1850, et qui a laissé un livre de souvenirs très vivant et bien écrit : « Aventures d'un voyageur en Australie », sous-titré : « Neuf mois de séjour chez les Nagarnooks » (disponible au téléchargement sur le site Gallica). Car là n'est pas le moindre intérêt du récit : Perron d'Arc explique avoir vécu au contact d'une tribu dans une région où il était un des premiers Blancs. Il livre donc de nombreux détails de la vie quotidienne, et rapporte plusieurs épisodes survenus durant son séjour - ces chapitres forment l'essentiel du livre.
J'étais donc tout frétillant à l'idée d'avoir mis la main sur un témoignage d'une valeur comparable à celui de Narcisse Pelletier, par exemple, ce mousse vendéen naufragé en 1857 près du Cap York, qui demeura 17 ans dans une tribu locale avant d'être rapatrié en France et de raconter ses souvenirs. En plus, là où Pelletier, peu instruit, était passé par l'intermédiaire d'un médecin, Constantin Merlan, Perron d'Arc montre une plume alerte, ainsi qu'un sens aiguisé de l'observation. Je me frottais donc les mains, tout heureux d'avoir déniché un second texte ignoré par les spécialistes anglophones des Aborigènes et d'en tirer la substantifique moelle.
Mais lorsque j'ai voulu situer le séjour de l'auteur et identifier la tribu décrite, quelques nuages sombres sont apparus dans ce beau ciel bleu.

samedi 24 juin 2017

L'art de la guerre en Australie

Albert Le Souef (1828 - 1902)
Depuis l'été dernier, j'ai en projet de travailler sur un sujet curieusement négligé, celui des conflits armés dans l'Australie aborigène. Mais, en raison de différentes sollicitations, je n'ai pu passer des intentions aux actes que tout récemment.
La première étape de ce chemin, qui s'annonce long, est la collecte des données. Je dois éplucher des centaines de références bibliographiques pour trouver des éléments sur la question, en particulier ceux dont je suis le plus friand : des témoignages directs décrivant des affrontements entre Aborigènes et fournissant des informations de première main tant sur les techniques militaires que sur les dimensions sociales du phénomène. J'ai déjà eu plusieurs occasions, dans ce blog, de citer de telles sources (voir par exemple ce billet, celui-ci, ou encore celui-là, mais pour les semaines à venir, je tente de dresser un inventaire qui soit le plus large possible ; c'est un travail de bénédictin, avec quelques fausses pistes (certains commentateurs, anciens ou modernes, n'hésitent pas à grossir les faits, voire à les inventer) et quelques frustrations, beaucoup de documents étant indisponibles en France. Mais, magie d'internet, il est tout de même possible de commander (souvent, en Australie) les livres les plus alléchants, et de récupérer des numérisations d'ouvrages ou d'articles anciens – sur ce point, il faut par exemple signaler que l'Australie a numérisé en mode OCR une partie considérable des journaux et magazines publiés depuis leur création, et ces documents sont centralisés sur un site unique. Il y a donc moyen d'accéder à une masse de données considérables, qui plus en effectuant des recherches sur le contenu. De ce point de vue, la France en est encore au pigeon voyageur...

dimanche 11 juin 2017

Quelques réflexions sur le « mode de production domestique »

Avertissement : ce billet s'inscrit dans une recherche menée sous l'impulsion d'une collègue économiste, à propos des théories défendues par le courant du « féminisme matérialiste », en particulier de Christine Delphy. Il s'agit de remarques préliminaires, que je rends publiques au cas où quelques lecteurs soient intéressés, voire souhaitent compléter ou critiquer. J'insiste sur la nécessité de prendre les lignes qui suivent avec toute la distance nécessaire – je suis conscient de l'insuffisance de certaines formulations – d'autant qu'à l'heure où je les écris, je n'ai pas accès aux textes de C. Delphy elle-même, mais seulement à des sources secondaires.
Au début des années 1970, une manifestation du MLF
dont Christine Delphy était une des principales animatrices

Le « mode de production domestique »

Dans les années 1970, constatant que le marxisme traditionnel était aveugle – ou borgne – à la situation spécifique des femmes dans la société capitaliste, C. Delphy avait développé un argumentaire plaçant cette question au centre de son analyse. Selon elle, les femmes n'étaient pas seulement dominées, mais également exploitées dans le cadre du travail domestique ; en cela, le marxisme fournissait un outil d'analyse irremplaçable à un féminisme qui se voulait matérialiste. Mais ce même marxisme avait échoué à reconnaître que cette exploitation ne pouvait être réduite, ou subordonnée, à celle de l'ensemble des salariés par les capitalistes. Les femmes étaient donc victimes d'une exploitation spécifique ; à l'antagonisme de classe entre capitalistes et prolétaires, se superposait un autre antagonisme de classes entre hommes et femmes ; au mode de production capitaliste s'articulait un mode de production dit « domestique », l'un n'étant ni subordonné, ni réductible à l'autre. Ces innovations théoriques allaient évidemment de pair avec des choix politiques revendiqués : si les femmes formaient une classe exploitée par celle des hommes, alors elles devaient s'organiser de manière spécifique – ce que mit en pratique le MLF, dont C. Delphy était une des fondatrices. Sur le plan théorique comme sur le plan pratique, le féminisme matérialiste se tenait donc à égale distance du féminisme bourgeois (indifférent à la question de l'exploitation, celle des femmes comme celle des prolétaires en général) et du mouvement ouvrier (qui dissolvait l'opposition entre hommes et femmes dans celle des capitalistes et des prolétaires).
Je le répète, les lignes qui suivent ne prétendent pas être une évaluation générale de cette thèse, mais simplement apporter quelques éléments, en particulier sur le plan théorique, concernant l'existence de ce « mode de production domestique ».

mardi 30 mai 2017

Une brève histoire de l'anthropologie (Florence Weber) :
un compte-rendu de lecture dans L'Homme

Il y a quelques semaines, la revue L'Homme a publié dans son numéro 117 mon compte-rendu de lecture du livre de Florence Weber, Une brève histoire de l'anthropologie. Je le reproduis ici :
Produire une histoire qui restitue les multiples dimensions d’une discipline aussi vaste et ancienne que l’anthropologie sociale tient de la gageure et ce, d’autant plus si le format de poche de l’édition impose à cette histoire d’être « brève ». C’est pourtant le défi que relève avec brio Florence Weber. L’écriture, simple et directe, évite tout jargon et toute obscurité rebutante ; le propos, appuyé sur une solide érudition, n’en est pas moins très riche et intéressera tant le spécialiste que le profane.
Étant donné ses axes de recherches, le choix opéré par l’auteure ne surprendra guère : cette histoire s’organise au travers de la question-clé de l’enquête : dans quels contextes le savoir anthropologique s’est-il constitué ? Quelles méthodes, quelles pratiques ont-elles été mises en place, par la volonté de leurs promoteurs ou par la simple force des choses ? Comment les conditions de l’enquête ont-elles influencé les savoirs et leur perception ? Quelles démarcations et rapprochements avec les autres disciplines scientifiques ont marqué les différentes périodes ? Telles sont quelques-unes des nombreuses questions abordées au cours de l’ouvrage, qui se présente beaucoup moins comme une histoire des théories anthropologiques que comme une histoire de l’enquête ; plus exactement, la première n’est traitée qu’au travers du prisme de la seconde.

vendredi 19 mai 2017

L'étrange cas Tutchone

« Saviah, chef des Kutcha-Kutchin », dessin de J. Richardson, 1851
Les Kutchin étaient les voisins des Tutchone et partageaient l'essentiel
de leur culture et de leurs structures sociales
J'ai souvent consacré des billets aux sociétés qui, au regard des régularités générales, paraissent marginales ou exceptionnelles, celles dont on est obligé de se demander si elles ne sont que des accidents de l'histoire, ou si elles révèlent que quelque chose de plus profond a échappé à notre compréhension.
J'avais repéré les Tutchone depuis assez longtemps : dès la première édition de mon Communisme primitif, je signalais que l'anthropologue canadien Dominique Legros considérait que ces chasseurs-cueilleurs nomades du Grand Nord américain, qui étaient assez fortement stratifiés et pratiquaient l'esclavage, violaient le théorème selon lequel c'est le stockage qui provoque la naissance des inégalités socio-économiques. Je n'avais malheureusement pas pu creuser le sujet car il est très difficile de se procurer les textes de D. Legros. Ceux-ci, en particulier son principal article (« Réflexions sur l'origine des inégalités sociales à partir du cas de Athapaskans tutchone », Culture II-3, 1982), ont été publiés dans des revues académiques qui n'ont jamais été numérisées et qui sont très difficiles à trouver en France, et je ne dois qu'à un Maurice providentiel d'avoir pu mettre la main sur l'article où il menait cette discussion. Quelques semaines après qu'il m'a transmis ce texte, je trouve enfin le temps de me pencher dessus et de le discuter.

mardi 9 mai 2017

« Qu'est-ce que la science pour vous ? » sur France Inter

Dans l'émission « La tête au carré » du 5 mai dernier, était invité Marc Silberstein, directeur des éditions Matériologiques. Il parle du dernier ouvrage publié par ses soins, Qu'est-ce que la science pour vous ?, auquel j'ai eu le plaisir de collaborer.

C'est entre la 30e et la 41e minute :