dimanche 8 mai 2011

Les Mémoires historiques sur l'Australie, de Rudesindo Salvado

Même si les lois concernant la propriété privée brident ses possibilités, Internet est devenu une mine d'or - je veux parler des informations qu'on peut y trouver, et non des profits sonnants et trébuchants que certains en retirent. Des ouvrages anciens, en particuliers, sont numérisés par milliers, et constituent pour qui parvient à mettre la souris dessus de véritables trésors.

C'est le cas avec l'anthropologie, où l'on peut en quelques clics mettre à jour des ouvrages depuis longtemps introuvables. Si une très grande majorité d'entre eux, en particulier pour ce qui touche aux chasseurs-cueilleurs, sont rédigés en anglais, il existe quelques exceptions. Ainsi, ces Mémoires historiques sur l'Australie, écrites au milieu du XIXe siècle par un missionnaire italien, Salvado, et presque aussitôt traduites en français. Ces mémoires s'avèrent une très précieuse source sur les aborigènes de la région de Perth, à la pointe sud-ouest du continent.

La question des rapport hommes-femmes, en particulier, est abordée à plusieurs reprises (le lecteur pressé se rendra directement au chapitre 5 de la troisième partie, reproduit ci-après, mais plusieurs autres remarques dignes d'intérêt parsèment le texte). On trouvera également de multiples observations sur le mode de vie, les procédures de vengeance, qui corroborent d'autres témoignages. Si la partie concernant les croyances religieuses peut légitimement (et pour cause !) sembler peu digne de foi, l'ensemble des observations sur le quotidien et la vie sociale font de cet auteur un témoin globalement très appréciable.

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PARTIE III - CHAPITRE 5

MŒURS DOMESTIQUES



1. Avant de pousser plus loin la description des mœurs des sauvages, j'ai jugé convenable d'entrer ici dans le détail de leur vie domestique, en commençant par les circonstances qui accompagnent leur naissance. Quand une femme sent approcher le temps de sa délivrance, elle a soin de ne pas s'éloigner beaucoup dans les courses journalières, afin de se trouver au besoin près d'une source ou d'un réservoir d'eau ; et cela dans le double but d'avoir de l'eau à portée, et de conférer à son enfant le droit de naissance sur le territoire où se trouve cette eau. L'heure arrivée, la femme va loin de tous s'asseoir devant quelques restes de tisons enflammés ; et là elle ne jette point de hauts cris, ni de plaintes douloureuses, elle gémit seulement. L'enfant venu au monde, la mère elle-même lui donne les premiers soins, et ensuite elle saupoudre le nouveau-né de cendre ou de terre pulvérisée, pour le nettoyer, l'enveloppant ensuite dans des peaux d'opossum et de kanguroo. La couleur de la petite créature est rougeâtre dans les premiers jours, et brunit ensuite de manière à prendre la teinte de sa mère avant qu'il se soit écoulé un mois.

2. À peine les hommes entendent-ils le vagissement qu'ils demandent à la mère quel est le sexe ; si elle répond c'est une fille, ils ne bougent pas d'auprès de leur feu ; mais si c'est un garçon chacun donne des signes d'allégresse ; les hommes faits se mettent à chanter, et les enfants courent porter au nouveau-né des racines de choix el tout ce qu'ils ont sous la main de meilleur à manger. Au bout peut-être de deux ou trois heures l'accouchée se lève et porte le fils à son père, qui lui donne un nom emprunté à quelque événement récent. Par exemple, au moment de la naissance d'un enfant passa tout auprès un perroquet noir appelé mànaci ; le nom donné à l'enfant fut Conacii en changeant une syllabe.

3. On ne trouve chez les sauvages ni homme, ni femme, qui soient estropiés ou difformes ; j'ai entendu dire que l'enfant qui présente quelque défectuosité est mis à mort aussitôt après sa naissance, comme c'était autrefois l'usage chez les Spartiates. Quant aux aliénés, s'ils ne sont pas tués au moment de leur naissance, c'est par l'impossibilité de les reconnaître à cette époque, mais ils le seront plus tard, parce que leurs extravagances ne pourraient être souffertes de ceux qui ne comprennent pas cette infirmité. La terrible destinée de la troisième fille est de périr de la main de sa propre mère, et ils en donnent pour raison qu'il ne convient pas de laisser se multiplier les femmes. La seconde fille elle-même est mise à mort, si l'enfantement a été laborieux, ou si l'enfant donne trop de mal à apaiser. Les mères consomment ces actes de barbarie ou en compagnie, ou seules, et, souvent après qu'elles ont tué une seconde fille, elles disent qu'elle a été tuée par un Boglia et lui donnent tranquillement la sépulture. Lorsqu'elles manifestent l'intention de la tuer en présence de plusieurs autres femmes, il arrive plus d'une fois que quelqu'une de celles-ci, plutôt que de laisser commettre l'infanticide, adopte l'enfant. J'ai connu plus d'une de ces femmes au cœur plein de bonté et de philanthropie, et aussi plusieurs petites filles sauvées par elles d'une mort certaine. La mère d'Upuméra est du nombre des premières, et Càchina, dont j'ai eu occasion de parler dans la deuxième partie, est du nombre des secondes.

4. Elles aiment d'ailleurs éperdument leurs fils et aussi celles de leurs filles qui ont échappé à la mort. S'il arrive que quelqu'un de leurs enfants s'éveille en sursaut ou se fasse du mal, ses gémissements sont couverts par ceux de la mère, qui ne se donne aucun repos jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le moyen de guérison, quelque fatigue qu'il doive lui en coûter. Elles nourrissent avec soin leurs petits enfants et les veulent toujours propres et bien tenus, autant que le permet leur position. Elles les allaitent pendant plus de quatre ans ; aussi n'est-il pas rare de voir de petits garçons jouer et faire des armes avec leurs petits ghicis, et puis courir se restaurer au sein de leur mère, qui souvent allaite ainsi deux enfants à la fois. J'ai vu des enfants de six ans prendre encore le sein, et les mères non seulement s'y prêter, mais les caresser et se priver des meilleurs morceaux pour les leur donner. De là vient que les enfants, tant de l'un que de l'autre sexe, sont bien nourris, forts, robustes et bien conformés de tous leurs membres.

5. On ne peut s'empêcher de déclarer blâmable la déférence des pères pour les enfants. Quelque faute que les enfants commettent, ils ne les châtient jamais, déclarant qu'ils ne comprennent pas pour quelle raison il conviendrait de les châtier à cet âge. Si un petit garçon veut obtenir quelque chose du père ou de la mère, il se met à pleurer, à les mordre, à les battre, jusqu'à ce qu'il obtienne ce qu'il veut. Toute la punition que les pères infligent à leurs enfants désobéissants, c'est une fâcherie plus ou moins remarquée par eux, et cela encore après leur avoir accordé tout ce qu'ils demandent. Ne semble-t-il pas que ce soit absolument la même éducation que donnent les pères à leurs enfants dans certaines sociétés qui se glorifient de leur haute civilisation ? J'en fais juge le lecteur. D'ailleurs c'est le père qui prépare pour son fils des armes proportionnées à son âge ; il se plaît à lui en apprendre le maniement ; il le baise avec tendresse, mais au rebours des Européens, c'est-à-dire en exsufflant au lieu d'aspirer l'air. Pour tout l'or du monde un sauvage ne donnerait pas son fils n'importe à qui que ce soit. Quelques-uns font un reproche aux Australiens de ce qu'ils ne confient pas leurs enfants aux colons, pour être élevés par eux. Faudrait-il aussi blâmer un Européen, parce qu'il ne confie pas son fils à un autre européen qu'il ne connaît pas et qui n'a pas sa confiance ? Or, tel est à peu près le cas des Australiens : ils confieraient, et ils confient effectivement leurs enfants à ceux qui ont su gagner leur affection ; mais, dans le cas contraire, ils aiment mieux les garder sans éducation, et en leur compagnie, que d'en être privés et se voir exposés à les perdre pour toujours. On accuse aussi les enfants de ne vouloir pas abandonner leurs père et mère ! Je voudrais bien voir si le fils de la plus misérable européenne demeurerait volontiers en la compagnie de la plus puissante reine de la terre, à lui inconnue, dès qu'il se verrait abandonné de sa mère ! Voudrait-on par hasard obtenir des sauvages ce qu'on ne saurait obtenir des Européens ? Néanmoins je puis assurer à mes lecteurs que beaucoup de sauvages nous ont apporté à la mission leurs enfants afin qu'ils fussent élevés auprès de nous, et beaucoup d'enfants refusèrent de suivre leurs parents dans les bois, et voulurent demeurer à la mission. Il n'est pas difficile d'expliquer le pourquoi.

6. Reprenant la suite de mon récit, je dirai que les fils adultes payent de retour l'affection de leurs parents. S'ils sont vieux, ils réservent pour eux les meilleures pièces de gibier, ou de tout autre mets, et se chargent de venger leurs offenses. Enfin ils leur témoignent leur amour au delà de la tombe, en tuant un ou deux sauvages quand leur père vient à mourir. Les jeunes Australiens ont coutume d'appeler marna ou maman (c'est-à-dire père) tous les vieillards, comme aussi N-angan (ou mère) les femmes avancées en âge.

7. Il est défendu à un Australien, comme je l'ai déjà dit, de se marier avant au moins 28 à 30 ans, et la mort est le châtiment de tout infracteur de la loi ; cette loi est cause que les jeunes gens témoignent une indifférence remarquable pour les femmes. Arrivés à l'âge fixé par la loi traditionnelle, il leur est pareillement défendu d'épouser une femme de leur propre famille. L'usage ordinaire est d'avoir deux femmes ; beaucoup de sauvages n'en ont qu'une seule, et je n'en ai connu aucun qui en eût plus de deux, à moins peut-être que par générosité un homme ne prenne sous sa protection la femme de son ami ou parent absent ; ou bien que par voie d'hérédité il n'adopte les veuves de son frère mort sans enfants [1], ou même ayant laissé des enfants. Le sauvage demande la jeune personne qu'il veut épouser au père de celle-ci, et si celui-ci ne l'a promise à aucun autre, et n'y voit pas d'empêchement, il la lui accorde. Dès ce moment la jeune personne appartient au sauvage qui l'a demandée, quoiqu'elle reste en compagnie de sa famille, jusqu'à l'âge de la puberté. Cet engagement est inviolable, et si jamais un père y manquait, ce serait la cause de beaucoup de sang répandu. Le sauvage pourtant quand il demande une jeune personne en mariage, s'il ne se fie pas à la parole du père, l'emmène avec lui. et lui tient lieu de frère, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge convenable. Dans aucun cas on ne demande à la jeune personne son consentement. Néanmoins j'ai entendu dire à des fiancés : « Je l'aime et elle m'aime aussi. » L'autre manière de prendre femme est de la ravir à son père, ou à son mari, soit à cause de sa rare beauté, soit parce que son mari la maltraite. Mais ensuite si celui-ci la trouve, il la tue sans pitié ; aussi le ravisseur l'emmène-t-il au loin, et tâche de se soustraire à tout jamais à la présence de l'offensé.

8. La beauté est pour la jeune Australienne une source de mésaventures et pour son pays natal une vraie calamité. Après avoir peut-être passé ses premières années en compagnie d'un homme âgé, elle risque d'être furtivement enlevée par un jeune homme qui ne manque pas de la tuer, s'il la trouve récalcitrante ; ou bien à peine se sont écoulés quelques mois depuis son enlèvement, qu'un second ravisseur la transporte encore plus loin parmi des peuplades inconnues et à des centaines de milles de ses parents. De là il résulte que celui qui a une belle femme ne lui permet jamais de s'éloigner d'un pas. Dans les réunions nocturnes il ne souffre pas qu'un autre lui adresse la parole ; en somme il est sur ses gardes autant que le peut être un mari vieux et jaloux, et la méthode qu'il emploie pour la corriger est si barbare, qu'il arrive bien souvent que, pour un seul regard indiscret, il lui traverse une jambe de son ghici, qu'il lui casse la tête de son dauac et lui prodigue mainte autre tendresse de ce genre. Souvent de grands désastres et des pertes considérables dans les combats occasionnés par l'enlèvement de ces Hélènes sauvages, retombent sur le pays d'où elles viennent ; il faut dire néanmoins, pour l'honneur de la vérité, que le plus souvent elles n'en sont que les causes innocentes, et pour elles la beauté n'est qu'un don fatal. L'état d'esclavage dans lequel toutes sont retenues est vraiment déplorable. La seule présence de leurs maris les fait trembler, et la mauvaise humeur de ceux-ci se décharge souvent sur elles par des coups et des blessures. Je me suis trouvé souvent dans l'obligation de m'interposer pour sauver la vie à quelqu'une de ces infortunées. Si la femme d'un sauvage a été offensée par une autre femme, l'affaire se débrouille entre elles sans l'intervention des hommes. Si l'offense est venue de la part du sauvage (mais non en matière de mœurs), alors bien souvent la femme de l'offenseur, toute innocente qu'elle est, paye pour son mari. Comme aussi fort souvent la mère ou la sœur d'un Australien expient chèrement l'offense que celui-ci a faite à la mère ou à la sœur d'un autre. En pareil cas le ressentiment est exercé par le père, par le mari, ou par qui que ce soit de la famille de l'offensée.

9. Le sauvage ne pardonne jamais l'insulte faite à la pudeur des femmes qui lui appartiennent ; c'est un outrage qui se paye cher et le plus souvent par la mort : les premiers Européens qui se rendirent coupables de tels méfaits en ont su quelque chose. Nos voyageurs ne trouveront certainement pas dans le voisinage des établissements européens des mœurs aussi sévères, parce que réduits à la misère et subjugués par la force, les pauvres sauvages sont contraints par le désir de leur propre conservation de prendre en patience l'opprobre, de peur de pire ; c'est tout autre chose pourtant parmi ceux qui loin du contact européen vivent au milieu des forêts. Dans les trois années de mon séjour, je n'ai jamais observé autour de nous un seul acte tant soit peu indécent ou déshonnête parmi eux : au contraire je trouvai des mœurs louables au plus haut point. Lorsqu'une famille se dispose à dormir, les garçons qui ont passé l'âge de sept ans dorment seuls autour du feu commun, les plus petits avec le père, et les enfants à la mamelle, aussi bien que les filles, quel que soit leur âge, avec la mère. Les femmes jouissent du droit d'ancienneté, la première dort plus près du mari et ainsi de suite.


[1] Ainsi l'ordonnait la loi de Moïse, Deutéronome, ch. xxv, v. 5. « Lorsque deux frères demeureront ensemble et que l'un d'eux sera mort sans enfants, la femme du défunt n'en épousera point d'autre que le frère de son mari, qui la prendra pour femme et suscitera des enfants à son frère. Et il donnera le nom de son frère à l'aîné des fils qu'il aura d'elle, afin que le nom de son frère ne se perde point en Israël. »

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