mercredi 14 novembre 2012

Note de lecture :
Warless societies and the origins of war (Les sociétés sans guerre et l'origine de la guerre), de Raymond C. Kelly.

La question des origines de la guerre est un sujet passionnant, qui connaît depuis une trentaine d’années un fort regain d’intérêt de la part des milieux scientifiques. De très nombreux (et souvent, fort épais) ouvrages ont été publiés, au croisement des connaissances sur l’ethnologie, la paléontologie et la socio(bio)logie. Ayant déjà eu l’occasion de me familiariser avec ce problème, j’avais été intrigué (à vrai dire, avec quelques préventions) par le compte-rendu écrit par Daniel Tanuro sur l’ouvrage de Raymond C. Kelly, Warless societies and the origins of war (les sociétés sans guerres et l’origine de la guerre). Je m’étais donc promis de lire l’ouvrage en question… ce qui est maintenant chose faite. Et cette lecture a confirmé les réserves que m’avaient inspiré les lignes écrites par D. Tanuro.

Avec ses 180 (grandes) pages, le livre est d’un volume solide, mais on est loin des pavés monumentaux que ce genre de thème suscite parfois. Il s’appuie sur des données ethnologiques sérieuses, même s’il exploitant d’une manière qui me paraît parfois discutable. La seule discussion circonstanciée concerne les îles Andaman. Les autres cas abordés ne le sont qu’à titre de représentants de tel ou tel « type », avec des arguments d’ordre quantitatif et statistiques.
Même s’il n’est pas le point le plus problématique, le faible échantillon statistique sur lequel s’appuient les raisonnements  soulève néanmoins quelques réserves (les sociétés classées « sans guerre » sont moins d’une dizaine, et leur discussion est souvent réduite à la portion congrue). Surtout, cette dizaine de sociétés est considérée comme appartenant à la catégorie globale des « chasseurs-cueilleurs » quand bien même certaines d’entre elles sont en réalité des éleveurs (les Abipon ou les Comanche) ou des stockeurs inégalitaires (sociétés de la Côte Nord-Ouest).

À titre plus général, les problèmes de typologie constituent le talon d'Achille de la thèse défendue dans le livre.

En ce qui concerne la guerre, R. Kelly écrit, à juste titre, que toute forme de violence (fut-elle armée) n’est pas une guerre. Et il souligne tout aussi justement que les sociétés sans guerres ne sont pas nécessairement des sociétés sans violence. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque la guerre se trouve définie comme « un conflit armé […] entrepris de manière collective » (p. 3), conflit censé différer des formes précédentes par le fait que les participants emploient « des armes mortelles, de manière à tuer » (p. 4). La guerre est ainsi une activité organisée et planifiée, considérée comme légitime par la collectivité (p. 4). Surtout, au cœur de la guerre, se trouve selon Kelly le principe de « substituabilité sociale » : un membre d’un groupe peut être tenu pour responsable du crime commis par un autre membre, et attirer ainsi sur lui la violence des réparateurs de torts. Kelly considère ainsi que la coutume largement répandue dans les sociétés primitives et connue sous le nom de feud constitue une forme de guerre à part entière. Inversement, lorsque la vengeance d’un meurtre s’applique exclusivement au meurtrier, à l’exclusion de l’un de ses parents, on n’est selon Kelly pas devant une guerre, mais devant une « peine capitale ».

Or, cette double définition soulève au moins quatre problèmes.
  1. Les expéditions punitives menées contre un meurtrier réel ou supposé (ces sociétés sont souvent réticentes à admettre le concept de mort naturelle, et attribuent volontiers la responsabilité d’un décès à un acte de sorcellerie) ne sont pas moins violentes, préméditées, et menées dans l’intention de tuer lorsqu’elles visent le meurtrier lui-même que lorsqu’elles visent un membre de son groupe de parenté.
  2. Kelly laisse totalement de côté la question de savoir si un acte de violence est commis à titre privé (fut-ce par un groupe d’individu) ou s’il l’est au nom de la collectivité (fut-ce par un seul individu). En qualifiant toute exécution d’un meurtrier de « peine capitale », il suppose que cette exécution est nécessairement le fruit de la volonté collective – nous dirions en termes modernes, une décision publique. Or rien n’est moins vrai. Les sociétés primitives, y compris les moins stratifiées, connaissent parfaitement la différence entre une exécution accomplie à titre collectif et une exécution relevant de la vengeance privée. Qu’il s’agisse des Inuits ou des Australiens, un meurtrier (ou celui qui a enfreint un interdit religieux) pourra être mis à mort suite à une décision de la collectivité. Dans ce cas, le bras armé sera souvent celui d’un parent du coupable, précisément pour affirmer clairement que cette exécution, étant accomplie au nom de tous, ne peut appeler de vengeance. Mais dans bien d’autres situations, les meurtriers, réels ou supposés, sont exécutés par les parents de leur victime. Il s’agit là d’une procédure de vengeance, menée à titre privé. Elle appelle ou non une contre-vengeance, selon que les parents de l’exécuté reconnaissent ou non comme légitime l’exécution. Parler donc indifféremment de « peine capitale » dans les deux cas, c’est gommer cette distinction essentielle.
  3. On retrouve le même problème quand il s’agit de définir la guerre. Celle-ci est totalement assimilée au feud, susceptible de frapper à la place du meurtrier, n’importe quel membre de son groupe de parenté tenu pour également responsable. Bien  sûr, R. Kelly use à plusieurs reprises de formulations qui laissent entendre que le feud n’est qu’un cas particulier de guerre. Mais cette concession reste purement verbale : tout le raisonnement est fondée sur l’identité entre guerre et feud. Or, si l’on peut soutenir l’idée d’une certaine continuité entre les deux phénomènes, tout feud n’est pas une guerre et toute guerre n’est pas un feud. La deuxième proposition est évidente : elle ne concerne pas seulement les guerres modernes, menées entre Etats, mais nombre de guerres primitives où l’objectif était la rapine, en esclaves, en richesses ou en têtes humaines. De manière symétrique, tout feud ne dégénère pas en guerre : dans une société qui admet ce type de coutumes, si un groupe de parents abat le frère d’un meurtrier, la suite des évènements dépendra de la légitimité de cette vengeance aux yeux du groupe visé. En clair, le feud n’est une condition ni nécessaire, ni suffisante, de l’existence des guerres.
  4. Ce n’est pas uniquement sur les guerres que les définitions utilisées par Kelly posent problème, mais aussi lorsqu’elles traitent des sociétés. Celles-ci sont en effet divisées en deux grands groupes, les « segmentaires » et les « non-segmentaires ». Or, si le terme de « segmentaire » a couramment été utilisé en anthropologie pour désigner un certain type de sociétés (dites aussi lignagères), Kelly en étend implicitement la portée à toutes les sociétés comportant des organisations qui dépassent le groupe familial. La « segmentation » est assez nettement assimilée à un progrès évolutif : les sociétés segmentées sont censées avoir succédé aux sociétés non segmentées, avec en particulier, l’argument que toutes les sociétés ayant franchi l’étape technique du stockage seraient segmentées. Or, il existe des sociétés « segmentées » quoique égalitaires et non stockeuses (l’Australie aborigène, que la discussion menée Kelly néglige presque totalement) de même qu’en sens inverse, certaines sociétés stockeuses, certes minoritaires, ne sont pas segmentées, malgré les affirmations de Kelly (les Ifugao des Philippines et, sous réserve de vérification, les Inuits de l’Alaska).
Au final, la classification des sociétés opérée par Kelly (l’existence de groupes constitués) recoupe de si près sa classification des guerres (une guerre oppose des groupes, et non de simples individus) que la démonstration frôle tout du long la simple tautologie : les affrontements entre groupes existent... là où existent des groupes constitués, et ils sont absents là où de tels groupes n’existent pas.

Alors, on peut certes lire Warless societies and the origins of war pour les informations ethnographiques qu’il contient et l'intérêt des questions qu’il soulève. Mais on y cherchera en vain une théorie globale et convaincante du phénomène guerrier.

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