Note de lecture :
Une histoire populaire de l'humanité, de Chris Harman

Le livre de Chris Harman, Une histoire populaire de l’humanité, paru en 1999 et traduit en français en 2011, se propose de fournir une synthèse planétaire de l’aventure humaine « de l’âge de pierre au nouveau millénaire », en revendiquant ouvertement un point de vue marxiste. Pour louable que soit l’ambition, le résultat prête le flanc à un certain nombre de critiques ; en ce qui me concerne, celles-ci porteront uniquement sur la première partie (soit une quarantaine de pages sur les 700 que compte l’ouvrage), qui traite de l’évolution qui a conduit des premières sociétés humaines à l’apparition des classes.

Il ne s’agit évidemment pas d’intenter de mauvais procès. Résumer en quelques paragraphes des processus aussi divers que mal connus, sans même parler de les éclairer par des raisonnements corrects, tient bien entendu de la gageure. On ne saurait donc reprocher à l’auteur d’avoir payé le prix de toute vulgarisation, et d’avoir commis ici certaines généralisations un peu hâtives, là certaines approximations ou certaines omissions mineures. On est en droit en revanche d’attendre que ces simplifications ne faussent pas le tableau général. Or, c’est là que le bât blesse, et que l’image qui est donnée de l’évolution sociale préhistorique est entachée de biais qui la rendent difficilement acceptable. 


1. Le communisme primitif 

Chris Harman s’élève – à très juste titre – contre le préjugé visant à imputer à une prétendue « nature humaine » les travers de l’organisation sociale actuelle. Dénonçant l’idée que la hiérarchie ou l’appât du gain auraient en quelque sorte été inscrits dans nos chromosomes par la sélection naturelle, il affirme avec force l’existence, durant la majeure partie du développement de l’espèce humaine, de sociétés dépourvues d’inégalités et de structures de commandement, le « communisme primitif ». Ce faisant, il n’évite cependant pas le travers inverse, consistant à présenter ce stade social comme une sorte de jardin d’Eden, au prix d’arrangements coupables avec les connaissances actuelles.

Passons sur des aspects relativement mineurs, quoique significatifs des choix de l’auteur ; ainsi, celui de présenter la chasse comme une activité nécessairement collective (p. 24) ou la distribution de ses produits ou de ceux de la cueillette comme l’effet de la seule générosité (p. 24) là où elle était le produit de règles strictes et contraignantes, découlant notamment de la division sexuelle du travail. L’impression générale peut être résumée ainsi : « Une somme d’éléments scientifiques démontre que ces sociétés n’étaient aucunement caractérisées par la compétition, l’inégalité et l’oppression (…) » (p. 19) 

Soit – encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est censée signifier l’absence de « compétition ». Si l’on en juge par les exemples de sociétés de chasseurs-cueilleurs étudiés par l’ethnologie, qui sont le seul modèle à partir duquel on puisse raisonner, il n’existait certes nulle lutte au sujet des biens matériels ou de positions de commandement (qui n’existaient pas). En déduire pour autant que toute inégalité, toute oppression, et même toute forme de compétition, en était absente est une proposition beaucoup plus discutable. Poursuivons : « La vie dans ces ‘sociétés de bandes’ n’était certainement pas plus dure que celle des millions de personnes ayant évolué dans des sociétés agricoles ou industrielles plus ‘civilisées’ » (p. 22). Et l’auteur de se ridiculiser la vieille affirmation selon laquelle la vie des chasseurs-cueilleurs était « répugnante, brutale et courte ». Là encore, la critique justifiée d’une certaine caricature entraîne, fut-ce par omission, une caricature inverse. Peut-être la vie des chasseurs-cueilleurs n’était-elle peut-être pas « plus dure » que celle de bien des gens des sociétés postérieures. Mais elle ne l’était certainement pas moins – les Occidentaux qui entrèrent en contact avec de telles sociétés furent unanimement surpris par la résistance de leurs membres à des privations auxquelles ils étaient fréquemment confrontés. La mortalité infantile était redoutable et l’espérance de vie fort limitée. 

Il en va de même en ce qui concerne la violence ; la volonté – légitime – de dénoncer l’imagerie de la brute sauvage et de la guerre permanente de « tous contre tous » conduit Chris Harman à évacuer toute allusion à l’usage de la force armée chez les chasseurs-cueilleurs, présentant ceux-ci comme des sociétés nécessairement pacifiques. À l’appui de cette idée, on trouve une citation d’E. Friedl : « les contestations territoriales entre les hommes issus de groupes de chasseurs-cueilleurs existent […] mais dans l’ensemble, la quantité d’énergie que les hommes consacrent à l’entraînement au combat ou à des expéditions guerrières n’est pas élevée chez les chasseurs-cueilleurs […] les conflits internes aux bandes se règlent généralement par le retrait d’une des parties. » (p. 23, tiré de Women and Men

Cet extrait passe à côté du problème essentiel. Chez les chasseurs-cueilleurs, les conflits inter-personnels, qui se menaient pour l'essentiel avec les mêmes instruments que la chasse, avaient peu de raisons de donner lieu à un entraînement spécifique - encore qu'il existe au moins une exception célèbre : tout Aborigène australien apprenait ainsi dès son plus jeune âge à utiliser un bouclier pour dévier les sagaies. Par ailleurs,  ces affrontements étaient vraisemblablement très rarement « internes aux bandes » (comment parler de « guerre » en pareil cas ?), pas plus qu’ils n’avaient pour objet des revendications territoriales. L’ethnologie n’en a pas moins fourni de nombreux exemples qui traduisaient la réalité et l'importance sociale de la violence armée dans des sociétés égalitaires. Quant à l’archéologie, malgré les difficultés liées à la rareté des indices, elle confirme l’existence de véritables massacres de masse dès le Mésolithique au moins. Encore une fois, il ne s’agit pas de prétendre que tous les groupes de chasseurs-cueilleurs du passé, pour toutes les époques et sous toutes les latitudes, ont nécessairement vécu dans un état d’hostilité permanente avec leurs voisins. Mais bien des éléments indiquent qu’en l’absence de tout mécanisme d’unification politique, les affrontements armés entre groupes, occasionnels ou fréquents, tout comme les conflits d’ordre privé (liés en particulier aux droits sur les femmes), étaient une réalité somme toute banale. 

C'est peut-être sur les rapports entre hommes et femmes, justement, que l'ouvrage commet le déni le plus flagrant de faits pourtant bien établis. La position de C. Harman sur ce point n’étonnera pas ceux qui connaissent ses précédents écrits, en particulier sa brochure Engels et les origines de l’humanité. L’auteur, suivant en cela des anthropologues tels qu’Eleanor Leacock, nie de manière catégorique que les femmes aient pu être opprimées dans quelque société que ce soit avant que les classes sociales aient fait leur apparition. Ainsi, « Engels avait raison de proclamer avec insistance qu’il n’existait pas de mise sous tutelle systématique des femmes dans ces sociétés ». (p. 68) 

Mais si la position d’Engels, élaborée sur la base d’informations ethnologiques fragmentaires et d’une généralisation du cas iroquois, était à l’époque pleinement défendable, elle ne peut être maintenue de nos jours qu’au mépris des innombrables contre-exemples ethnologiques qui l’ont depuis longtemps rendue caduque. De manière attendue, sont convoqués les témoignages de R. B. Lee sur les Bushmen, de même que ceux de C. Turnbull sur les Mbuti. Mais le cas des Inuits, de l’Australie ou de la Terre de Feu, sont passés sous silence. Pas un mot non plus des cultivateurs égalitaires d'Amazonie ou de Nouvelle-Guinée, où les exemples de domination masculine franche et avérée se comptent par dizaines. Chris Harman n’hésite ainsi pas à écrire que « l’unité conjugale elle-même était faiblement structurée. Les épouses pouvaient se séparer sans compromettre leur bien-être ni celui de leurs enfants. » (p. 25) – au mépris du fait que les femmes australiennes, dans bien des tribus, risquaient le viol collectif ou la mort si elles s’enfuyaient avec un amant. Pour une époque ultérieure (mais se situant encore avant l'apparition des classes), on lit également que « Vers 4000 avant JC, (…) et même dans la « période protohistorique » (vers 3000 avant J.-C.) (…) Il n’y a pas non plus de preuves de la domination masculine. » (p. 29) – le lecteur curieux pourra s’interroger sur ce pourrait être une « preuve » archéologique de la domination masculine, et sur la fiabilité d’une conclusion qui repose sur sa seule absence. 

Pour la défense de Chris Harman, on ne peut même pas plaider son ignorance des sources. Celui-ci cite en effet à plusieurs reprises le livre d'Ernestine Friedl, Women and Men, qui consiste précisément en une étude comparative de différentes sociétés de chasseurs-cueilleurs, dans le but de comprendre pourquoi certaines exhibent une domination masculine et d’autres non. Mais les morceaux choisis par Chris Harman évacuent soigneusement la première catégorie, et son lecteur non averti pourra penser en toute bonne foi qu’E. Friedl, elle aussi, considère comme un fait établi l’inexistence de toute domination masculine dans ces sociétés. 

Je ne peux que renvoyer le lecteur intéressé par ce point aux différents éléments que j’ai pu présenter à ce propos, et en premier lieu, à mon Communisme primitif… qui, on l’aura compris, s’il n’est plus ce qu’il était, ne ressemble pas davantage à la description qu’en donne Chris Harman. 


2. L’évolution vers les classes sociales 

L’autre problème majeur concerne la manière dont est présentée la transition aux sociétés de classes ; celle-ci est en effet décrite comme un basculement soudain, marqué par l’apparition plus ou moins brutale d’un certain nombre de maux sociaux (pêle-mêle : l’inégalité matérielle, l’Etat, la guerre, l’oppression des femmes ou l’esclavage). Selon l’auteur, qui s’appuie là encore sur R. B. Lee, l’histoire de l’humanité se diviserait donc en deux grandes périodes : le communisme primitif, durant lequel tous ces phénomènes étaient inconnus, et les sociétés de classes. 

On vient de voir ce qu’il en était de la guerre et de l’oppression des femmes. Concédons bien volontiers que l’État est effectivement un phénomène largement, sinon totalement, corrélé aux classes ; il reste que ses prémisses, tout comme les inégalités matérielles – et l’esclavage, qui en représente une forme particulière –, sont très loin d’avoir attendu les classes sociales achevées pour apparaître. Elles les ont même souvent précédées de plusieurs millénaires, définissant un type social à part entière, aussi éloigné du communisme primitif (économiquement égalitaire) que des sociétés de classe, mais empruntant des traits à ces deux catégories fondamentales. 

Ces sociétés qu’Alain Testart désigne sous le vocable de « Monde II », et que l’on peut qualifier d’inégalitaires, malgré le flou de cette désignation, ont été largement étudiées par l’ethnologie. Elles ont apparues dès que le stockage a pris une place centrale dans la subsistance – ce qui ne se confond pas nécessairement avec la « révolution néolithique » : il a existé, parfois durant des millénaires, des peuples de chasseurs-cueilleurs sédentaires, stockeurs, et donc inégalitaires. Inversement, certains agriculteurs (par exemple, dans la plaine amazonienne) cultivaient des végétaux ne nécessitant aucun stockage, et restaient ainsi des sociétés sans inégalités matérielles. 

Tout cela disparaît totalement dans le texte de Chris Harman, où le vocable de « communisme primitif » est étendu jusques et y compris aux sociétés nettement stratifiées que l’ethnologie américaine qualifie de « chefferies ». Pour les besoins de sa cause, l'auteur se voit contraint d'affirmer que leurs personnages proéminents n'y possédaient pas de réels privilèges matériels, étant pour ainsi dire uniquement de purs redistributeurs : « Les ‘chefferies’ et les ‘grands hommes’ firent leur apparition, certains individus ou lignages jouissant d’un plus grand prestige que d’autres. Cela pouvait culminer dans l’installation de chefs héréditaires et de lignages de chefs. Mais cela n’avait rien de commun avec les distinctions de classes que nous considérons aujourd’hui comme allant de soi, avec une fraction de la société qui consomme le surplus que d’autres produisent par leur travail. L’égalitarisme et le partage restaient dominants. Les individus qui avaient un statut élevé devaient servir le reste de la communauté, non en profiter » (p. 32-33). 

Il n’est pourtant qu’à consulter n’importe quel témoignage ethnologique pour confirmer ce que dicte le bon sens : dans la plupart de ces sociétés (sinon toutes), si ces « chefs » ou ces « grands hommes » jouaient un rôle centralisateur et redistributeur, c’est parce qu’ils bénéficiaient de ressources plus grandes que celles du commun des mortels, ressources qu’ils captaient en exploitant leurs prochains. Les exploités pouvaient notamment être les femmes (par exemple, dans ces sociétés de Nouvelle-Guinée où l’épouse est avant tout une « paire de bras »), des « gens de rien », réfugiés, orphelins, privés du soutien de leur parenté et à la merci d'un de ces puissants, ou des jeunes gens en âge de se marier qui s’endettaient pour acquérir de quoi régler les paiements obligatoires et très élevés exigés pour un mariage. 

Parmi certains de ces peuples qui n’étaient pourtant pas encore constitués en classes (la terre y restait libre d’accès pour tout membre de la tribu), la quête de la richesse qui animait les indigènes avait frappé les observateurs. Voici ce que Kroeber, un spécialiste des Indiens d’Amérique, écrivait des Yurok de Californie : « La vie d’un Yurok (et celle des Indiens qui les entourent) tourne essentiellement autour de ses possessions. Lorsqu’il a un moment de loisir, il pense à l’argent. Lorsqu’il en manque, il en demande. Il scrute en permanence les occasions de déposer une réclamation, ou d’esquiver une obligation. Aucun moyen n’est trop bas ou trop retors pour atteindre ses buts. » Et d’autres témoins de rapporter, par exemple, comment certains hommes se jetaient sur d’autres qui se trouvaient dans un ruisseau avec de l’eau jusqu’aux genoux, afin d’exiger ensuite l’indemnité coutumière pour les avoir sauvés de la noyade ; ou comment les indemnités pour viol, adultère, ou simple tentative d’adultère, étaient manipulées par les maris avec une « un sens de l’intrigue et une rouerie toute particulières » (cité par R. Gould, « The Wealth Quest among the Tolowa Indians of Northwestern California », Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 110, 1966, p. 80) 

Écrire ainsi que « l’égalitarisme restait dominant » revient à donner une vision totalement faussée de ces sociétés. Il est d’ailleurs significatif que le principal exemple, sinon le seul, invoqué à l’appui de la thèse du chef « non profiteur » soit le peuple Nambikwara… qui fait précisément partie de ces sociétés égalitaires d’Amazonie qu’aucun ethnologue n’a jamais considéré comme une « chefferie » ou une société à « grands hommes ». 

Le traitement de l’esclavage procède de la même démarche. Le mot fait sa première apparition au chapitre intitulé « Les premières divisions de classe ». Le lecteur est ainsi clairement invité à comprendre que l’esclavage ne remonte pas à une époque antérieure : « L’existence de l’esclavage – la possession physique de certaines personnes par d’autres est une preuve de ce développement [celui des classes et de l’État] » (p. 39). Là encore, les faits sont déformés afin de rendre les sociétés néolithiques plus aimables et plus conformes au « communisme primitif » qu’elles sont censées incarner. Pourtant, dès l'apparition d'économies fondées sur le stockage des denrées alimentaires, l’esclavage représente une institution extrêmement répandue et souvent majeure. S’il restait certes inconnu dans certaines zones (comme en Nouvelle-Guinée) il pouvait aussi atteindre des proportions tout à fait considérables : on estime que les tribus de chasseurs-cueilleurs sédentaires de la Côte Nord-Ouest, cette bande de terre littorale qui s’étend de l’Alaska à la Californie possédaient de 5% à 20% d’esclaves, un pourcentage comparable à celui des États du Sud avant la guerre de Sécession. Et les Iroquois eux-mêmes, l'exemple emblématique sur lequel Engels avait fondé ses raisonnements, pratiquaient l'esclavage (ce qu'Engels, induit en erreur par Morgan sur ce point, ignorait).

La naissance, puis le développement de l’esclavage (et plus généralement de l’exploitation) dans les pores de la propriété collective du sol et des structures héritées du « communisme primitif » demanderait d’être soigneusement étudié, et considéré comme le problème central de la marche aux classes sociales. Dans l'ouvrage de C. Harman, cette question est tout bonnement évacuée. La naissance des classes apparaît comme un phénomène soudain, consécutif à un bouleversement des méthodes de production et à la formation d’un surplus et de stocks… surplus et stocks qui avaient pourtant fait leur apparition dès la sédentarisation, plusieurs millénaires auparavant !

Une synthèse marxiste de la préhistoire des sociétés, depuis le communisme primitif jusqu’à la formation des classes, tenant compte des nombreux acquis de l’archéologie et de l’ethnologie, serait un précieux apport pour tous ceux qui œuvrent pour la transformation radicale de la société, et qui en cela se heurtent aux préjugés ambiants. Le texte de Chris Harman, malheureusement, combat trop souvent ces préjugés par d’autres qui, s'ils peuvent apparaître plus attrayants, ne sont manifestement pas plus fondés.

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