vendredi 25 janvier 2013

Réponse à un commentaire sur Avant l'histoire, d'Alain Testart

« Lions en chasse », grotte Chauvet, -36 000.  
Tout d'abord, merci à Cemaire de son (double) commentaire au sujet de mon compte-rendu de lecture sur le dernier ouvrage d'Alain Testart (AT), commentaire aussi informé que pénétrant, et qui appelle de riches échanges. Cher Cemaire, je m'adresse donc directement à vous dans ce message.

Vos remarques se situent à deux niveaux (que je reprends ici dans l'ordre inverse de celui du commentaire) :
  • Le fait que je mette en doute la classification opérée par AT parmi les sociétés « sans richesse » (type A versus type B).
  • Le fait que je conteste la démonstration d'AT, selon laquelle l'art pariétal paléolithique serait nécessairement l'émanation d'une société de type B.


1. Classification A / B et niveaux techniques 

En ce qui concerne le premier point, vous écrivez que ma position ne peut guère emporter l'adhésion « sauf autres arguments relatifs aux rapports sociaux (et aux rapports sociaux de production en particulier) qui viendraient contredire cette correspondance - mais que vous ne développez guère ! ». Je ne peux (hélas !) que vous donner raison. Mes lectures d'ethnologie m'ont fait douter de la typologie établie par AT ; je crois que bien des sociétés réputées de type B exhibent des institutions censément propres aux A, et que même parmi les A, les choses sont beaucoup moins uniformes et tranchées que ne le présente AT. Je suis du même coup très sceptique sur le raisonnement consistant à lier structures A et blocage du progrès technique. Mais je partage entièrement votre remarque : pour être en mesure de présenter un réel contre-argumentaire, je devrais réunir un dossier beaucoup plus fourni que celui dont je dispose. Un jour peut-être...

Au passage, vous avez bien noté mon désir (qui était déjà celui de Marx) d'établir des corrélations entre les niveaux de développement technique et les rapports sociaux. Moyennant quoi, vous vous étonnez que je conteste l'assimilation des rapports sociaux paléolithiques à ceux de l'Australie, au nom du fait que les deux cultures ignoraient l'arc et devraient donc, selon ma propre conception, posséder les mêmes structures sociales. Il me semble qu'il y a là un malentendu. Je n'ai jamais défendu l'idée qu'à un niveau technique donné correspondait nécessairement une forme unique de rapports sociaux. En considérant comme valide la classification proposée par AT, l'absence d'arc est compatible tant avec une société de type A qu'avec une société de type B qui n'aurait pas encore parcouru tout le chemin de l'évolution technique dont elle était capable (à moins qu'on considère que la structure A aurait partout et toujours précédé la structure B ; cette hypothèse restrictive autoriserait alors à poser l'équation absence d'arc = structure B. Mais AT n'a jamais, je crois, défendu ce point de vue - il reste d'ailleurs bien silencieux sur la manière dont en Europe, le supposée succession entre structure A et B se serait produite).


2. L'art de la preuve

J'en viens à présent au second point : les arguments présentés par AT à propos de l'art paléolithique permettent-ils raisonnablement de conclure qu'on est en présence d'une société de type A ? La discussion se ramène presque entièrement à une question de logique, que votre commentaire résume fort bien :

Si une même religion peut s’exprimer au travers de modes et de styles artistiques distincts, voire parfois opposés, on ne peut alors arguer d’une différence dans leur art pour affirmer qu’elle relève de deux religions et de visions du monde dissemblables ! 

C'est très vrai... mais ce n'est pas ce que je dis. Je n'ai pas écrit que la différence entre l'art pariétal paléolithique et l'art australien contemporain prouverait que les sociétés qui les ont produits sont différentes. Je dis simplement (mais c'est déjà beaucoup) que le parallèle établi par AT entre art pariétal paléolithique et structures sociales de type A (pour Australie) n'est pas prouvé de manière solide, et que la comparaison avec l'art australien souligne cette fragilité. Pour prendre une métaphore médicale, je ne dis pas que les analyses du patient contredisent le diagnostic du médecin, mais simplement qu'elles ne permettent pas de l'établir. Et j'indique quelles analyses complémentaires il faudrait effectuer, à mon avis, pour en avoir le coeur (plus) net.

Certes, une même religion (ou une même structure sociale) peut se traduire par des formes artistiques distinctes. Mais la première réaction, lorsqu'on observe des formes artistiques distinctes (et, en l'occurrence, fort distinctes) ne doit pas certainement pas être de conclure à une origine sociale commune !

En fait, chacun sait l'immense difficulté qu'il y a à reconstituer la signification d'un art et à en déchiffrer les symboles en l'absence de toute clé, orale ou écrite. C'est d'ailleurs cette diffculté qui, depuis longtemps, permet toutes les spéculations au sujet de l'art de peuples éteints. Aussi faut-il se poser la question de ce qui permettrait de dépasser la simple spéculation (fut-elle séduisante), et d'augmenter les probabilités de tomber juste. Le premier point est, je crois, qu'une preuve fondée sur la seule interprétation « sémantique » (je ne trouve pas de meilleur terme) de l'art sera toujours, par la force des choses, une preuve fragile. Parce que cette interprétation est un raisonnement, une reconstitution, dont il nous manque les clés. Et parce que les formes artistiques ne traduisent parfois qu'avec beaucoup de distance et de conventions les idées, ou les valeurs, qu'elles veulent exprimer. Dès lors, un esprit brillant pourra toujours forger un raisonnement montrant que telle ou telle caractéristique d'un art pourrait logiquement exprimer telle ou telle valeur ou croyance sociale (il n'est qu'à voir les discussions actuelles sur l'art pariétal en tant que manifestation du « chamanisme » et les objections fort légitimes d'AT, comme d'autres, à ce sujet). Mais comment départager de manière rationnelle les différentes interprétations purement « sémantiques » ? Je crois qu'un moyen privilégié serait de faire intervenir une autre catégorie d'indices.

Reprenons l'exemple des arts roman, gothique et baroque que vous évoquez dans votre commentaire. Et tentons de nous mettre dans la peau d'un archéologue qui ignorerait tout du christianisme, de l'islam ou du bouddhisme, qui serait privé de tout document écrit à ce sujet, et qui n'aurait que les statues, l'architecture et les peintures pour bâtir ses hypothèses. Il me semble que celui qui soutiendrait que ces trois arts relèvent d'une source (religieuse) commune ne pourrait faire l'économie du raisonnement suivant : cette source commune se traduit probablement par un (ou plusieurs) traits communs, présents dans ces trois formes au-delà de leurs spécificités. Et ce trait commun est très probablement absent des productions des autres cultures. Il se peut qu'un tel trait commun et caractéristique n'existe pas ; mais alors, la probabilité que ces trois arts possèdent un fonds culturel commun s'affaiblit d'autant, et la preuve devient extrêmement difficile à administrer. Mais si on parvient à l'identifier, ce trait commun pourra être ensuite soumis à interprétation, et l'on devra s'interroger en quoi il exprime quelque chose d'essentiel (puisque indépendant des variations locales) dans la culture étudiée.

Dans l'exemple des arts romans, gothiques et baroques, ce trait commun existe. Il n'est ni le marbre, ni l'or, ni la représentation de la souffrance du Christ. Mais il est, au minimum, le symbole de la croix. Ainsi, le raisonnement de notre archéologue pourrait être : « De grandes différences opposent ces trois types de restes archéologiques. J'ai toutefois identifié un élément récurent et apparemment de grande importance, commun à ces trois types, et absent partout ailleurs. Cet élément commun - la croix, que l'on trouve parfois  seule, parfois supportant un supplicié - me permet de supposer légitimement un fonds culturel commun à ces trois styles artistiques. Et d'ailleurs, on peut penser que la croix fait référence à... » (suivrait l'interprétation sémantique, qui mettrait certainement en relief le fait qu'un personnage central de cette culture a été crucifié, mais qui aurait sans doute bien du mal à deviner qu'il s'agit du fils du Dieu... tout en étant un peu Dieu lui-même. Ce qui importe, c'est que même sans qu'on puisse en pénétrer le sens, la croix elle-même établit une forte présomption en faveur d'un soubassement culturel commun aux arts roman, gothique et baroque, qui les distingue d'autres arts, religieux ou profanes.

C'est cet élément à la fois commun à l'art pariétal paléolithique et à l'Australie, et absent de l'art des sociétés de type A qu'AT n'a pas cherché. Peut-être existe-t-il, et pourrait-il en ce cas appuyer sa démonstration. Mais il n'en fait pas état. Or, et c'était là le sens de ma remarque, une rapide comparaison entre art pariétal paléolithique et art australien (je devrais d'ailleurs dire « arts australiens », car l'art aborigène a connu de grandes variations de styles dans l'espace et dans le temps), ne laisse apparaître aucun point commun évident - je précise à toutes fins utiles que l'élément commun (et typique) dont je parle n'a nul besoin d'être un symbole pictural, comme dans le cas de la croix. Il pourrait s'agir d'une technique de réalisation, d'une manière de composer les représentations, etc.

Je continue donc de penser qu'AT a émis une hypothèse, ouvert une piste de recherche, mais que l'indice décisif, s'il doit être trouvé, ne pourra  l'être que par une étude comparative et systématique de l'art paléolithique avec celui de toutes les autres cultures de sociétés sans richesses.


Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire