samedi 30 mars 2013

Note de lecture : La ligne noire des bisons, de John Tanner

Le salon du livre, qui s'est tenu le week-end dernier, a été l'occasion pour moi d'une double découverte. Celle d'un éditeur, Le passager clandestin, dont la collection « les transparents » est riche de plusieurs récits sur des sociétés primitives, rédigés par des témoins qui en étaient eux-mêmes membres. Et celle d'un personnage, John Tanner (1780-1846 ?), et de son livre de souvenirs, La ligne noire des bisons — Trente années d'errance avec les Indiens ojibwa.

Tanner fait partie de ces quelques Occidentaux qui furent immergés pour une longue période dans des sociétés pré-étatiques, et qui finalement regagnèrent le monde des Blancs et publièrent leurs mémoires. J'ai déjà eu l'occasion sur ce blog de parler de plusieurs d'entre eux (voir par exemple ce billet pour l'Amérique, celui-ci ou celui-ci pour l'Australie). Mais je n'avais jamais entendu parler de John Tanner, qui fut enlevé par les indiens Shawnee à l'âge de neuf ans et vécut ensuite durant trente ans parmi les Ojibwa (à l'ouest des Grands lacs, à cheval sur le territoire des États-unis et du Canada). Même s'il se perd parfois dans les péripéties et le détail d'évènements personnels un peu fastidieux, le récit de Tanner est une source de première qualité sur plusieurs dimensions essentielles de cette société indienne.

1. Un monde sous influence

En ce tout début de XIXe siècle, la société Ojibwa reste une entité formellement indépendante. Ses membres ne sont pas parqués dans des réserves ; ils ne sont soumis à nulle autorité politique en-dehors d'eux-mêmes, et arpentent librement leurs territoires de chasse (les Ojibwa pratiquent également une très maigre agriculture, à laquelle Tanner fait de brèves allusions). Mais l'ombre de l'Occident plane déjà sur eux, et sa main a déjà assuré son emprise au travers des compagnies qui se livrent au commerce des fourrures. Les indiens chassent certes pour se nourrir, mais aussi pour vendre les peaux à des « traiteurs » (des commerçants) qui ne se privent pas d'utiliser toutes les ficelles possibles pour rouler leurs fournisseurs dans la farine. En échange, les Indiens reçoivent fusil et balles (sauf erreur, la seule mention de l'arc au cours du livre concerne une scène de guerre ; pour la chasse, le fusil est alors devenu irremplaçable). Ils reçoivent aussi de l'alcool, et plusieurs scènes saisissantes décrivent comment les gains d'un hiver entier sont dilapidés en une ou deux soirées d'ivrognerie. Des Blancs, les Indiens ont aussi reçu, depuis bien longtemps, des chevaux et des germes infectieux. Les premiers semblent jouer dans cette région froide et boisée un rôle moins essentiel que dans les Plaines. Quant aux seconds, ils continuent de tuer, à intervalles réguliers, un certain nombre de gens.


2. La faim

S'il est un thème omniprésent dans le récit de Tanner, c'est celui de la disette, voire de la famine, et des privations endurées lors des longs et rigoureux hivers. La faim est le plus fidèle compagnon de l'Indien, quand bien même celui-ci, bon chasseur (comme Tanner) peut à l'occasion réaliser de véritables massacres. Mais ceux-ci ne suffisent pas à assurer un approvisionnement régulier, et encore moins sûr.

Un village ojibwa à Sault Sainte-Marie en 1846.
Peinture de Paul Kane (1810-1871)
Revue non exhaustive : « la famine devint intolérable » (p. 95), « la faim nous réduisit à de telles extrémités que nous jugeâmes nécessaire d'avoir recours à une médecine [magie] de chasse. » (p. 224)  « Je mourais presque de faim. » (p. 265) « Nous finîmes par former une bande considérable que la faim ne tarda pas à faire souffrir [une jeune fille en meurt, un homme en devient fou]. » (p. 288) Plus généralement, à propos des Ojibwa du nord, « Leur stérile et inhospitalière contrée leur fournit si parcimonieusement les moyens de subsistance qu'il leur faut la plus grande activité pour soutenir seulement leur vie, et il arrive souvent que les hommes les plus robustes et les plus habiles chasseurs finissent par mourir de faim. » (p. 290). Et à propos d'un ami, Tanner écrit encore qu'il « a subi, quelques temps plus tard, le sort destiné à presque tous les Ojibwa, bons et mauvais. Il est mort de faim ! » (p. 299)

On est là très loin des « sociétés d'abondance » parfois présentées comme la règle chez les chasseurs-cueilleurs. Il faudrait certes pousser l'investigation plus avant : cet état de fait était-il séculaire, ou résultait-il de l'avancée de l'Occident, de l'arrivée du fusil ou du commerce des fourrures ? Mon intuition me guiderait plutôt vers la première option, mais tout cela demanderait une vérification soigneuse.


3. Une société sans État

Un autre grand thème du livre est celui de l'absence de l'État. Rien de bien original ou d'inattendu dans ce fait, certes, mais il donne lieu à plusieurs descriptions fort vivantes de la manière dont s'organisent les rapports sociaux en pareil cas.

Un Ojibwa peint par George Catlin en 1835
C'est tout d'abord en ce qui concerne la vengeance : par définition, les sociétés sans États sont celles où l'on se fait soi-même justice. Plusieurs épisodes de vengeance sont ainsi mentionnés, que celle-ci soit accomplie par la victime elle-même, par ses parents ou par ses amis (pour ces deux dernières catégories, assez indistinctement, semble-t-il). Et Tanner peut affirmer : « Un Indien attend toujours mal pour mal. (...) et l'homme qui ne sait pas se venger n'est guère estimé parmi eux. » (p. 263)

Mais c'est sans doute à propos de la guerre que les faits rapportés sont le plus éclairants. La guerre est endémique : les Ojibwa se trouvent aux prises avec leur ennemi désigné, les Sioux, en de multiples reprises. Ce sont 180 chevaux volés lors d'une « campagne de sept mois [au cours de laquelle] les guerriers avaient détruit un village, enlevé 150 chevelures et fait des prisonniers. » (p. 123). C'est un accrochage au cours duquel vingt Ojibwa sont tués (p. 180). C'est un massacre par les Sioux de « toute une bande » (p. 231).

Périodiquement, les guerriers s'assemblent, plus ou moins nombreux, afin de partir en campagne martiale. Mais cette troupe ne connaît aucune structure de commandement ; c'est une simple agrégation de combattants individuels : « De ces quatorze cents guerriers, nul ne voulait reconnaître aucune autorité supérieure à sa volonté. (...) le plus souvent, [leur] obéissance [aux chefs] ne dure qu'autant que la volonté du chef correspond entièrement aux inclinations de ses guerriers. » (p. 259). La conséquence immédiate est que la débandade intervient à tout moment, le plus souvent avant même que les premiers combats soient engagés. L'armée fond ainsi comme neige au soleil, au point d'être si réduite que les opérations doivent être annulées (p. 180, p. 261).

Le plus intéressant peut-être est la description des efforts de ces « chefs » (on ne sait trop comment appeler ces personnages dénués de tout moyen de contrainte) pour lutter contre ce phénomène. Tanner rapporte deux tentatives, aussi peu couronnées de succès l'une que l'autre :
  1. « Il régnait alors, parmi nos jeunes guerriers, une propension manifeste à déserter ; les chefs travaillaient à la prévenir en plaçant quelques hommes de confiance en sentinelles dans les campements et dans les marches ; mais cette mesure, que l'on emploie le plus souvent, est bien loin de produire d'heureux effets ; elle semble même augmenter de beaucoup le nombre des désertions, peut-être parce que les jeunes guerriers ne peuvent supporter aucune espèce de contrainte. » (p. 184).
  2. « Pour arrêter [la désertion, ils] placèrent à l'arrière-garde cinquante des jeunes guerriers les plus déterminés ; mais cette mesure n'eut aucun succès. » (p. 262)
On sent là un projet, une volonté totalement impuissante, car elle n'a pas les moyens de sa réalisation. Les chefs veulent, mais ils ne peuvent pas. Il leur manque pour cela un appareil, un « détachement spécial d'hommes armés » capable d'imposer par la force leurs décisions à l'ensemble de la société, capable de contraindre et de punir. Il leur manque l'État.


Pour conclure

Il y aurait encore bien des choses à dire sur le récit de Tanner, qui  fourmille d'éléments intéressants, même s'ils restent parfois peu développés, sur la religion, les berdaches, le suicide, le mariage, l'initiation, les pratiques d'hospitalité, et bien d'autres choses encore. Et l'on ne peut que se réjouir du fait qu'un éditeur ait souhaité rendre public ce type de témoignages, trop rares en français. Sur la piste des bisons en est un de tout premier choix.

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