À propos de la côte sud de la Nouvelle-Guinée

La Nouvelle-Guinée est une mine inépuisable de matériel ethnologique ; j'avais (un peu) lu sur les Hautes-terres, cette région où l'on trouve, à l'extrémité orientale, les célèbres Baruyas, leur société sans richesse à la domination masculine incroyablement codifiée, et à l'ouest, les sociétés à Big Men, avec leur échanges cérémoniels de porcs. Mais je ne connaissais rien de la côte sud. J'ai commencé à combler cette lacune avec la lecture (bien insuffisante, mais il faut bien commencer...) de l'article de Pierre Lemonnier : « Le porc comme substitut de vie — formes de compensation et échanges en Nouvelle-Guinée » et celle du livre de Bruce Knauft, South coast New Guinea cultures : history, comparison, dialectic.

Cette première revue des sociétés de la région m'a apporté une série de confirmations sur la question de la situation des femmes. Pour mémoire, ces sociétés possèdent des économies qui comportent toutes une part d'horticulture. Pour certaines, celle-ci n'est qu'un complément relativement mineur des activités de chasse et de cueillette. Pour d'autres, cette activité est essentielle et donne lieu à des pratiques assez intensives.

On ne pratique pas le prix de la fiancée ou le wergeld d'une manière aussi généralisée que dans l'ouest des Hautes-terres. Toutefois, même si elles apparaissent limitées, ces deux institutions sont bien réelles et traduisent des sociétés dans lesquelles la richesse a commencé à jouer son rôle. Ainsi, l'ensemble de la région est marqué par la pratique dite des « échanges compétitifs », où un groupe s'emploie à donner à un autre un monceau de produits végétaux afin d'affirmer sa supériorité de la manière la plus ostentatoire qui soit.

La zone est également connue tant pour la pratique généralisée de la chasse aux têtes, que par ses initiations et ses rites de fertilités homosexuels — Knauft insiste cependant sur le fait que cette homosexualité rituelle n'était le fait que de certains peuples, et que globalement, les rapports rituels hétérosexuels étaient beaucoup plus fréquents.

Le livre de Knauft s'intéresse notamment à la condition féminine, à laquelle il consacre un chapitre spécifique. Une fois de plus, j'ai été frappé par la considérable variété de cette condition dans des sociétés par ailleurs très voisines.

Un Purari en tenue de guerre
À une extrémité du spectre on trouve les Purari, où le statut des femmes apparaissait relativement élevé. Les unions respectaient les souhaits des deux partenaires, et les femmes jouissaient, tant avant leur mariage qu'après, d'une assez grande liberté sexuelle. En particulier, la coutume voyait d'un œil favorable que les femmes monnayent leurs faveurs auprès des hommes de leurs choix. Williams écrit :
« Si une femme souhaite une aventure avec un autre homme que son mari, ils concluent l'affaire tous les trois, sous réserve de l'accord du mari. Celui-ci dort dans la maison des hommes, les deux amants passent la nuit dans celle de la femme. Elle reçoit invariablement un cadeau, comme un collier. Une prostitution de ce genre, ainsi que des échanges de femmes peuvent intervenir à tout moment. Durant la cérémonie de licence sexuelle qui suit la prise d'une tête ennemie, on s'y adonne avec quelque cérémonie. Les aspects essentiels étaient tout d'abord, que le consentement du mari était nécessaire ; ensuite, qu'il y ait paiement. Celui-ci, il faut le noter, était réellement versé à la femme, et non à son mari, bien que les profits eussent été réputés leur en revenir à tous deux. »
Les femmes étaient très fières des bijoux ainsi gagnés. Ajoutons que battre sa femme était mal vu, et qu'en cas de fuite d'une femme avec son amant, le problème se réglait par un simple dédommagement, consistant à verser le prix de la fiancée au mari dépossédé.

Plusieurs indices montrent toutefois qu'on était loin d'une authentique égalité des sexes : répétons-le, les infidélités de leurs femmes étaient soumises à l'aval de leur mari, sans qu'il existe rien de tel en sens inverse. Et comme partout en Nouvelle-Guinée, les femmes étaient globalement exclues des cultes principaux et de la maison des hommes. La société Purari pratiquait volontiers la polygynie (on recense le cas d'un homme ayant possédé huit femmes) et la relation maritale possédait une certaine dimension d'exploitation, le travail des femmes bénéficiant en partie au mari.

Une femme Trans-fly
À l'autre bout du spectre, B. Knauft mentionne les Trans-fly. Là, les femmes, promises dès l'enfance à leur futur époux, devaient subir des rapports sexuels multiples à titre rituel avant même la puberté. Une fois mariées, leur sexualité était à disposition du mari qui pouvait à son gré la mettre à disposition d'un autre, afin de s'assurer une amitié ou de payer une dette. La fuite d'une épouse était sévèrement réprimée : celle-ci était rendue à son époux légitime par sa parenté, et collectivement violée par les membres du clan de son mari afin de « dompter son esprit récalcitrant ». Les femmes ne possédaient pas de propriété hors des biens élémentaires. Et elles subissaient le poids de fortes croyances sur la pollution que leur corps était censé véhiculer.

En conclusion de son chapitre, Knauft reste relativement perplexe sur la possibilité de relier la condition féminine à d'autres dimensions sociales. Contre certaines opinions jadis avancées, il affirme que la condition féminine n'est pas liée à la présence de rites d'initiation homosexuels ; elle ne l'est pas davantage au fait que le mariage soit conclu par échange de sœurs ou par paiement d'un prix de la fiancée, ni au fait que les hommes tirent leur prestige de la guerre. La seule corrélation qu'il perçoit (tout en admettant qu'elle se heurte elle aussi à certaines exceptions) est celle entre le bas statut des femmes et le fait que leur travail serve au prestige masculin : « le statut des femmes est plus élevé là où le prestige masculin n'est pas défini par des activités qui dépendent de l'appropriation du travail féminin. » Cette corrélation me paraît elle-même très contestable :
  1. elle est en partie tautologique : si le produit du travail des femmes sert le prestige des hommes, il s'agit a priori autant une conséquence qu'une cause de leur faible statut. 
  2. parmi les hautes terres, un premier contre-exemple vient des Baruyas, la société dite « la plus machiste du monde », où les hommes ne dépendent pas particulièrement du travail féminin pour les deux activités les plus prestigieuses, à savoir la guerre et la production de barres de sel. 
  3. Du côté des sociétés à Big Men, où partout la richesse par excellence qu'est le porc est élevée par les femmes, la situation de celles-ci est très variable. 
Je ne peux donc que répéter ce que j'écrivais dans mon Communisme primitif : la condition des femmes dans les sociétés primitives est une variable très largement indépendante, qui ne semble directement déterminée par aucune autre dimension de la vie sociale (je mets de côté les raisons pour lesquelles dans aucune société connue, ce sont les femmes qui prennent le pas sur les hommes). J'avais tenté de donner une explication de cette indétermination qui heurte le « sens marxiste commun », qui a spontanément tendance à déduire les positions politiques des groupes sociaux de leur influence économique. Il y aurait sans doute beaucoup à dire pour approfondir cette analyse, mais globalement, elle ne me paraît pas devoir être remise en cause.

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