dimanche 7 juillet 2013

Les Natchez et les « morts d'accompagnement »

« Le transport du grand soleil »
Histoire de la Louisiane, Le Page du Pratz, 1758
Les Natchez sont un des nombreux peuples évoqués dans ma Conversation.... Vivant le long du cours inférieur du Mississippi, ils étaient remarquables à plus d'un titre. Tout d'abord, ils sont représentatifs de ces sociétés du sud-est du continent nord-américain, caractérisées tout à la fois par leur agriculture intensive, leurs villages construits en dur, leurs mounds (ces éminences artificielles de terre, parfois considérables) et surtout, peut-être leur hiérarchie sociale extrêmement formalisée. Ensuite, ils sont fort bien documentés, les Français ayant établi une présence permanente dans la région au début du XVIIIe siècle. Plusieurs récits disponibles aujourd'hui en ligne, dont celui de Du Pratz (en anglais) et de Charlevoix, donnent de leur société une image particulièrement détaillée.

Les quelques milliers de Natchez se divisaient en quatre classes sociales — plus exactement, quatre ordres juridiquement définis. Au sommet de la hiérarchie, on trouvait les Soleils ; parmi eux, le chef suprême, le Grand Soleil, qui disposait d'un pouvoir despotique, ne se déplaçant qu'en chaise à porteurs et pouvant d'un seul mot faire mettre à mort n'importe quel membre de la tribu. En-dessous des Soleils, venaient les Nobles, puis les Honorables, et enfin les gens du commun, appelés Puants par les membres de l'aristocratie... hors de leur présence.

L'extrême originalité des Natchez tenaient au fait que leurs coutumes matrimoniales obligeaient les membres de l'aristocratie à se marier exclusivement avec des gens du commun. Le Grand Soleil, de même que sa sœur, la Dame Blanche (« femme-chef » sous la plume de Charlevoix), étaient donc mariés à des « Puants ». Bien que les règles qui présidaient à la transmission du statut aient fait l'objet d'une discussion serrée, on peut en donner une première approche en disant que :
  • les femmes de l'aristocratie transmettaient leur statut à leurs enfants : les enfants des femmes Soleil étaient donc des Soleils, ceux des femmes Nobles des Nobles, et ceux des Honorables des Honorables.
  • les enfants des hommes de l'aristocratie possédaient un statut immédiatement inférieur à celui de leur père : les pères Soleils avaient donc des enfants Nobles, les pères Nobles des enfants Honorables, les pères Honorables des enfants Puants.
  • les enfants des couples Puants étaient, cela va de soi, eux aussi Puants.
Les gens du commun pouvaient, par certains actes de bravoure ou de dévouement, s'élever dans l'échelle sociale et acquérir le statut d'Honorables.

Si leur système matrimonial était incontestablement fort original, une autre de leurs coutumes, en revanche, fait écho à des pratiques largement répandues dans les sociétés sans classes, mais déjà pourvues d'une forte différenciation sociale : celle consistant, lors du décès d'un personnage important, à mettre à mort un certain nombre d'autres individus, volontaires ou non — ce qu'Alain Testart a appelé les « morts d'accompagnement » dans le livre qu'il a consacré à la question.

Je reproduis ici ce qu'en écrit Charlevoix :
Lorsque le Chef, ou la Femme-Chef, meurt, tous leurs Alloués [les serviteurs à vie qui leur avaient été affectés] sont obligés de les suivre dans l'autre monde, mais ils ne sont pas les seuls, qui ont cet honneur : car c'en est un, et qui est fort recherché. (...)
[Voici le récit] des obsèques d'une femme-chef, que je tiens d'un voyageur, qui en fut témoin, et sur la sincérité duquel j'ai tout lieu de compter.
Le mari de cette femme n'étant pas noble, c'est-à-dire de la famille du Soleil, son fils aîné l'étrangla, selon la coutume ; on vida ensuite la cabane de tout ce qui y était, et on construisit une espèce de char de triomphe, où le corps de la défunte et celui de son époux furent placés. Un moment après, on rangea autour de ces cadavres douze petits enfants, que leurs parents avaient étranglé par ordre de l'aînée des filles de la femme-chef, et qui succédait à la dignité de sa mère. Cela fait, on dressa dans la place publique quatorze échafauds ornés de branches d'arbres et de toiles, sur lesquelles on avait peint différentes figures. Ces échafauds étaient destinés pour autant de personnes, qui devaient accompagner la femme-chef dans l'autre monde. Leurs parents étaient tout autour d'elles, et regardaient comme un grand honneur pour leurs famille la permission, qu'elles avaient eue, de se sacrifier ainsi. On s'y prend quelquefois dix ans auparavant pour obtenir cette grâce, et il faut que ceux, ou celles, qui l'ont obtenue, filent eux-mêmes la corde avec laquelle ils doivent être étranglés.
Ils paraissent sur les échafauds revêtus de leurs plus riches habits, portant à la main droite une grande coquille. Leur plus proche parent est à leur droite, ayant sous son bras gauche la corde qui doit servir à l'exécution, et à la main droite un casse-tête. De temps en temps, il fait le cri de mort, et à ce cri les quatorze victimes descendent de leurs échafauds et vont danser tous ensemble au milieu de la place (...)
Enfin, on se mit en marche. Les pères et les mères, qui portaient leurs enfants morts, paraissaient les premiers, marchant deux à deux, et précédaient immédiatement le brancard où était le corps de la femme-chef, que quatre hommes portaient sur leurs épaules. Tous les autres venaient après dans le même ordre que les premiers. De dix pas en dix pas, ceux-ci laissaient tomber leurs enfants par terre ; ceux qui portaient le brancard marchaient dessus, puis tournaient tout autour d'eux, en sorte que quand le convoi arriva au temple, ces petits corps étaient en pièces.
Tandis qu'on enterrait dans le temple le corps de la femme-chef, on déshabilla les quatorze personnes, qui devaient mourir, on les fit asseoir par terre devant la porte, chacun ayant deux sauvages, don l'un était assis sur ses genoux, et l'autre lui tenait les bras par derrière. On leur passa une corde au col, on leur couvrit la tête d'une peu de chevreuil, on leur fit avaler trois pilules de tabac et boire un verre d'eau, et les parents de la femme-chef tirèrent des deux côtés les cordes en chantant, jusqu'à ce qu'ils fussent étranglés. Après quoi on jeta tous ces cadavres dans une même fosse, qu'on couvrit de terre.
Je revendrai sur les Natchez dans un prochain billet...

3 commentaires :

  1. Y avait-il institution de l'esclavage pour dettes dans cette société ?

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    1. Excellente question... à laquelle j'ai peur qu'il soit difficile de répondre. À ma connaissance, il n'existe aucune donnée dans ce sens. J'ai parcouru rapidement Charlevoix et Du Pratz : ce dernier mentionne l'esclavage de guerre, mais ne dit rien d'un éventuel esclavage pour dettes. Je ne trouve rien non plus dans la base mondiale qu'avait établie Alain Testart ; dans son livre Les morts d'accompagnement, semble même douter de l'existence d'esclaves chez les Natchez (p. 131).
      Mon intuition est que les Natchez, comme toutes les sociétés de la région, étaient assez fortement structurés selon des statuts de naissance, et de manière secondaire selon la richesse. Si je peux oser cette formule sans doute très critiquable, c'étaient des Iroquois aristocratiques et stratifiés.
      Donc, les rares indices poussent à répondre par la négative, mais en gardant en tête le caractère parcellaire de nos informations.

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  2. Merci pour votre réponse.

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