Une contribution dans L'Humanité, à propos de la famille

Suite à ma participation au colloque « Famille : le retour d'une question politique », organisé le 12 juin par la Fondation Gabriel Péri, le quotidien L'Humanité m'a demandé de rédiger un texte paru ce jour.

Les interventions au colloque ayant été filmées, elles devraient être prochainement visibles en ligne.

FAMILLE NUCLÉAIRE ? NON MERCI ! (titre originel)

La préservation d’une certaine forme traditionnelle de famille, censée incarner le dernier rempart contre toutes les subversions, est une vieille antienne conservatrice. Et si ce ne sont plus, comme au temps de Marx, les communistes qu’on accuse de vouloir détruire la famille, le « mariage pour tous » est devenu la menace contre laquelle a retenti le tocsin. Le slogan selon lequel une famille, c’est « un papa et une maman » a fait florès, et ses partisans n’ont pas hésité à y voir l’expression d’un ordre naturel – si ce n’est  divin, la bigoterie n’étant jamais très loin en pareille circonstance.

Pourtant, l’ethnologie et l’histoire ont depuis longtemps établi l’extrême diversité des formes de famille. Le modèle nucléaire (« un papa, une maman ») est celui de l’Occident moderne, bien que par un lointain contrecoup de la marchandisation, il soit aujourd’hui fort mis à mal par l’essor des familles monoparentales ou recomposées. Ce modèle fut aussi celui de bien d’autres peuples, jusqu’à des chasseurs-cueilleurs tels que les Inuits ou les pygmées des îles Andaman. Mais bien plus nombreuses furent les sociétés pratiquant la polygynie (« un papa, plusieurs mamans ») – celle-ci est bien connue en Islam ou chez les anciens Hébreux, mais certains Aborigènes australiens pouvaient dépasser la vingtaine d’épouses. Bien que plus rare, la polyandrie (« une maman, plusieurs papas ») est également attestée, notamment dans la zone indo-tibétaine. Chez plusieurs peuples de cette région, il arrivait d’ailleurs que la cellule familiale regroupe les femmes non avec leurs maris, mais avec leurs frères. Les hommes, amants ou maris dits « visiteurs », n’avaient de rapports sexuels avec leurs conjointes qu’à la nuit tombée. Une tribu de Chine, les Na – ou Mosuo –, parfois présentée à tort comme un matriarcat, a poussé cette logique jusqu’à son terme : la notion même de mariage y est inconnue et avec elle, par conséquent, celle de paternité.

Ce foisonnement de formes – dont on pourrait allonger la liste à loisir – s’explique aisément. Si, malgré l’irruption de la science et de la technique modernes, la procréation est fondamentalement restée un phénomène naturel nécessitant l’intervention d’un individu de chaque sexe, la famille, en revanche, cette unité socio-économique chargée en particulier d’élever les enfants, est un phénomène social ; c’est ce qui explique son étonnante plasticité. Quant à la remarquable constante qui lui fait partout rassembler des hommes et des femmes, cela fait bien longtemps qu’elle ne doit plus rien à la nature, si jamais ce fut le cas. L’hétérosexualité de la famille est le produit de la division sexuelle du travail, un autre phénomène social qui se trouve également au fondement de la domination masculine.

Il est impossible de prédire la forme que prendra la famille dans une société débarrassée de la misère et de l’exploitation. Nul doute qu’une telle société s’avèrera soucieuse de développer la prise en charge collective de multiples tâches aujourd’hui assumées dans l’étroit cadre familial – c’est-à-dire, pour l’essentiel, par les femmes. Une chose est toutefois certaine : c’est que la « défense de la famille », au-delà de la volonté de montrer les crocs face à gouvernement dit de gauche ou de la simple bêtise, est un drapeau qui dissimule à peine la volonté farouche de préserver la complémentarité traditionnelle des sexes, c’est-à-dire leur inégalité. La « défense de la famille » s’oppose aux revendications des homosexuels ; mais bien plus largement, elle est un cri de guerre contre l’émancipation des femmes.

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