mercredi 3 juin 2015

Une lettre à propos de questions de méthode

Je reçois un courrier qui pose d'intéressantes questions de méthode, et auquel je réponds ici avec l'accord de son auteur :
Cher Christophe,
Ayant découvert récemment votre blog par le biais d'un camarade, je me suis plongé dans quelques articles avant de m'attaquer à votre brochure sur l'histoire de la domination masculine.

Deux questions me titillent que je ne saurais résoudre seul n'ayant que peu de connaissances dans ces domaines. Peut être pourriez-vous m'indiquez des pistes de compréhension et/ou de lecture.

1- considérant le peu de sources matérielles, comment parvient on à conclure dans une société donnée que la chasse était une activité exclusivement masculine ainsi que le maniement des armes ?

2- vous écrivez que nous ne connaissons pas de sociétés pré-capitalistes où les femmes auraient tentées de s'organiser collectivement pour obtenir des droits identiques aux hommes. Or, compte tenu de l'absence de sources matérielles ou de l'emprise des hommes sur la parole et la représentation vers l'extérieur, pourrait-on imaginer que le souvenir de ces tentatives, par exemple, aient été méthodiquement étouffé ?

Cela dit, j'en profite pour vous remercier pour la rigueur de vos travaux et votre style, à la fois pédagogue et ludique (par moments), qui me permet de replonger avec bonheur dans ces disciplines souvent dures d'accès.

Au plaisir de vous lire,

Benjamin
En ce qui concerne la première question, il faut distinguer deux cas. Le plus trivial est celui de l'ethnologie portant, par définition, sur des sociétés d'un niveau technique pré-industriel. Dans ce cas, la division du travail n'est pas un raisonnement, mais une observation. Sur les sociétés disparues, c'est l'archéologie qui entre en scène. Là, les indices sont de trois sortes :
  1. les représentations, lorsqu'elles sont suffisamment informatives 
  2. les biens laissés dans les tombes, avec toutes les réserves nécessaires à ce sujet 
  3. des traces laissées par des activités différenciées sur les cadavres.
Vous trouverez un résumé de ce que peut raconter l'archéologie à propos de la division sexuelle du travail dans le dernier chapitre de mon Communisme primitif ou, mieux encore, en écoutant l'exposé de Jean-Marc Pétillon dans une conférence que nous avions donnée il y a quelques temps à Toulouse (environ 30 mn à partir de 38'). Sinon, j'ai aussi écrit quelques billets sur le sujet dans ce blog, comme celui-là.

Pour votre deuxième question, je dirais bien que votre hypothèse est formellement acceptable, mais en pratique, extrêmement peu probable. Même si bien des aspects nous en demeurent à jamais fermés, les sociétés primitives sont beaucoup moins mal connues qu'on ne l'imagine généralement. Même dans le cas de sociétés destructurées par le contact, les ethnologues ont longuement interrogé des anciens (et des anciennes). Et puis, un peu partout dans le monde, on dispose de témoignages de première qualité, récoltés par des Occidentaux s'étant retrouvés isolés, parfois durant des décennies, dans des tribus qui n'avaient aucune relation avec les Blancs. La plupart de ces tribus exhibaient une domination masculine nette, parfois extrême. Si les femmes avaient aspiré à l'égalité des sexes dans son sens moderne, il me semble impossible que nous n'en ayons aucun écho – alors que nous connaissons des centaines de résistance sous forme de plaintes, de révolte individuelle, de fuites ou de vengeance. Mais si, avant le contact, cette résistance avait dans un certain nombre d'endroits débouché sur des aspirations égalitaristes, je ne vois pas comment nous n'en saurions rien. Je crois donc beaucoup plus raisonnable de supposer que le silence des sources n'est pas dû à leur faiblesse, mais à un trait caractéristique de ces sociétés elles-mêmes. 

Pour terminer par un parallèle un peu osé, mais que je crois foncièrement juste, à ce que je sache on ne connaît pas non plus un seul auteur de l'Antiquité qui ait été abolitionniste en matière d'esclavage. On pourrait, là aussi, imaginer que les intellectuels abolitionnistes existaient, mais qu'ils ont été réduits au silence. Cependant, pour les mêmes raisons, je crois plus sage de conclure que ces intellectuels abolitionnistes n'existaient pas, parce que les structures sociales de cette époque ne pouvaient pas les produire.

N'hésitez pas à revenir vers moi si cette réponse ne vous satisfait pas...

1 commentaire :

  1. Il n'y a chez les Grecs anciens aucun abolitionnisme, à ma connaissance. Mais il est intéressant de noter qu'il n'y a pas non plus la moindre justification, autre que le pur état de fait : "esclave", c'est l'état de celui qui a perdu une guerre ; le fait, c'est la seule force... "Quia nominor leo", disait Phèdre. Personne chez les Grecs anciens ne cherche de justifications morales, juridiques, religieuses ou autre. Il n'y a qu'une exception, à ma connaissance : Aristote, qui explique que les esclaves sont esclaves car il ne peuvent se gouverner eux-mêmes (et je crois que c'est justement une conséquence de la conception athénienne de la démocratie). Mais le plus intéressant dans ce que raconte Aristote, et d'ailleurs Marx en parle quelquepart je crois (et là je rejoins l'idée des "structures sociales qui ne pouvaient pas produire" l'abolitionnisme) c'est quand il explique, grosso-modo, qu'il n'y aurait aucunement besoin de l'esclavage s'il y avait des machines pour faire le travail. Ce n'est pas de l'abolitionnisme, mais c'est déjà une porte possible : la reconnaissance que "l'esclavage" n'est pas une institution nécessaire, immuable. Pour abattre (en partie...) l'esclavage et ses justifications idéologiques, il fallait un capitalisme et une bourgeoisie jeunes et conquérents (l'esclavage, quelles que soient les lois, se perpétue dans bien des parties du monde, en Mauritanie ou Sénégal, par exemple). "Je saute du coq à l'âne", mais on peut penser également que la perspective d'abattre l'oppression sexiste est une porte ouverte seulement par le capitalisme, qui dans ce domaine a permis des progrès immenses... (quelles que soient les limites et la nécessité de les dépasser, c'est-à-dire d'en finir avec le capitalisme).

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