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Note de lecture : Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire (Jean-Paul Demoule)

Avertissement : ayant acheté le livre en édition électronique, je ne peux donner les références des citations de manière plus précise qu'en spécifiant le chapitre dont elles sont tirées.
L'oeuvre prolixe de l'archéologue Jean-Paul Demoule – elle compte, en plus de nombreuses publications scientifiques, plusieurs ouvrages destinés au grand public – possède deux qualités rarement réunies. D'une part, la volonté de prendre de la hauteur vis-à-vis du matériau brut qu'elle traite et de proposer une lecture générale de l'évolution sociale ; d'autre part un parti-pris pédagogique et vulgarisateur, dans le meilleur sens de ces termes. Son dernier livre, tout récemment paru, ne déroge pas à cette règle. Le sujet en est passablement ambitieux, puisqu'il entend présenter une histoire mondiale des dix millénaires qui séparent le Paléolithique de l'Antiquité – dix millénaires « oubliés » tant dans les programmes d'Histoire que dans la culture collective. Or, ces dix millénaires ont eu un impact décisif sur le cours des sociétés humaines, ce que résume le sous-titre un peu simplificateur : « Quand on inventa l'agriculture, la guerre et les chefs ».
Le texte fait le choix de ne pas suivre un ordre chronologique ; il n'est pas non plus structuré par zones géographiques. Le pari de l'auteur – disons-le d'emblée, globalement très réussi – est d'aborder la période au travers d'une dizaine de thèmes, sous l'angle de l'interrogation récurrente « Qui a inventé... ? » (l'agriculture, les villages, les dieux, la guerre, les chefs, etc.). Une série de questions plus spécifiques sert d'exergue pour chaque chapitre, qui est ensuite divisé en une demi-douzaine de courtes sous-parties. À chaque fois, la synthèse s'étend, d'un côté, à la période antérieure (le Paléolithique, pour remonter parfois très loin, jusqu'aux premières espèces humaines), de l'autre, aux sociétés historiques, voire contemporaines : c'est en particulier le cas lors de chaque conclusion partielle (« Et maintenant ? ») qui vient à chaque fois ponctuer l'exposé et le mettre en perspective.
On le disait, le livre est une réussite. En particulier, il atteint l'objectif ô combien délicat de livrer une masse considérable d'informations (l'érudition de l'auteur transpire à chaque page) sans jamais sacrifier la simplicité et la clarté. 
Certains aspects me semblent néanmoins appeler quelques remarques d'ordres divers. En voilà quelques-unes, qui portent sur les aspects qui me sont les plus familiers.

Quelques approximations

Sur les chasseurs-cueilleurs mobiles, il est toujours très difficile de procéder à des généralisations. Il y a, d'une part, le problème bien connu de savoir jusqu'à quel point les groupes observés dans le « présent ethnologique » sont représentatifs des innombrables tribus qui ont essaimé sur des continents entiers durant des dizaines de millénaires, et qui ne nous ont laissé que quelques traces matérielles éparses. D'autre part, l'ethnologie elle-même a souvent eu bien du mal à caractériser les structures sociales qu'elle observait, et qui se sont avérées aussi subtiles que diverses.
Aussi, il n'aurait je crois pas été inutile de faire preuve d'un peu plus de prudence en traitant du totémisme (précisons que je ne suis pas expert sur ce sujet, et que mes remarques se fient à ce que ma mémoire croit avoir retenu de ses lectures). On lit ainsi :
« Les chasseurs-cueilleurs se perçoivent souvent comme une espèce animale parmi d’autres, se donnent des animaux totems comme ancêtres et se pensent à travers les animaux, comme le montrent les peintures des grottes préhistoriques » (ch 1)
Or, une telle affirmation aurait sans doute mérité un adverbe tel que « peut-être » ou, à la rigueur, « probablement » – nul ne peut se targuer de savoir à coup sûr ce que montrent les grottes préhistoriques européennes. De même, l'affirmation selon laquelle c'est en raison de ces croyances totémiques que :
« avant de tuer un animal à la chasse, il faut s’en excuser auprès d’un être surnaturel, esprit ou dieu, régnant sur les animaux, et l’en remercier ensuite »
Un chasseur San
...paraît contenir plusieurs erreurs. Pour commencer, il me semble que les éventuelles excuses ne sont pas présentées à un esprit, mais à l'animal lui-même ; ensuite, je suis à peu près certain que ce type d'attitude est justement le faits des sociétés non totémiques (telles que les San [Bushmen] du sud de l'Afrique). Ensuite, chez les chasseurs-cueilleurs où le totem animal est considéré comme un ancêtre, à savoir en Australie aborigène, nul esprit n'était censé régner sur les animaux et l'animal totem, frappé d'un tabou, ne pouvait être chassé.
Une autre approximation concerne le temps de travail des chasseurs-cueilleurs. Je suis tout disposé à croire que celui-ci n'était pas excessivement élevé et que les êtres humains, dans ce type de société, étaient loin d'être astreints à un labeur incessant. Cependant, affirmer que :
« les chasseurs-cueilleurs qui ont pu être observés avant leur anéantissement ne consacraient en moyenne que trois heures par jour à l’acquisition de leur nourriture, soit vingt et une heures par semaine, le reste du temps étant voué aux loisirs »
...procède d'une lecture trop hâtive des études disponibles. Le chiffre de trois heures quotidiennes relevait d'une définition très stricte de la production de nourriture (excluant, par exemple, le traitement et la cuisine de celle-ci). Et la nourriture n'étant pas le seul motif de travail, on estime plus généralement le temps de travail réel environ au double de ce nombre (voir ce billet).
Abordant le thème de la violence, Jean-Paul Demoule consacre quelques paragraphes à la coutume si répandue des « morts d'accompagnement », qui consiste, à la mort d'un puissant, à tuer certains de ses dépendants afin qu'ils restent à son service dans l'au-delà. Il est dommage, cependant, que malgré la démonstration magistrale d'Alain Testart (qui, le premier, a pointé du doigt l'importance sociologique de cette pratique), Jean-Paul Demoule la qualifie de manière répétée de « sacrifice » et affirme qu'elle se développe avec les États.
La qualification des formes sociales est, elle aussi, trop souvent absente ou approximative. Empruntant au néo-évolutionnisme américain, le texte mentionne ainsi des  « chefferies » qu'il peine à définir. Remarquant qu'aux impôts étatiques correspondent des dons aux chefs qui sont parfois « forcés » (l'oxymore n'est pas signalé comme tel), la question se résout par le simple constat que ce qui démarque la chefferie de l'État serait simplement la taille de la société concernée – un critère sociologiquement peu recevable.
Dans un autre ordre d'idées, si le régime albanais d'Enver Hoxha est sans doute le seul à avoir voulu interdire toute pratique religieuse, on ne saurait dire pour autant qu'il fut « le seul État qui ait jamais été officiellement laïc » (ch. 4) – la laïcité désigne tout autre chose qu'une telle politique.

La question des armes

Pour clore cet inventaire, qui ne porte que sur des aspects relativement mineurs, il faut discuter une question aux implications plus importantes (et qui, je l'avoue bien volontiers, me tient particulièrement à cœur en ce moment !) : celle de la période à laquelle auraient été inventés et fabriqués des outils spécifiquement destinés à combattre d'autres êtres humains.
Le premier problème, flagrant, est que selon les passages, Jean-Paul Demoule situe cette innovation à des époques différentes. À deux reprises, il s'agit de l'âge du Bronze :  
« À partir du IIIe millénaire, l’adjonction d’étain à hauteur de 10  % environ crée un alliage nouveau, le bronze, beaucoup plus résistant et permettant des formes nouvelles, pour les parures (bracelets, torques), les instruments de musique à percussion ou à vent, mais surtout pour les armes (...) Épées, casques et cuirasses sont les premiers objets inventés spécifiquement comme armes, pour tuer des humains ou s’en défendre – outre les poignards en silex, sans doute davantage des armes d’apparat, qui apparaissent à la fin du Chalcolithique. Jusque-là on avait, pour ce faire, utilisé des objets créés à d’autres fins  : les haches polies, qui servaient normalement à travailler le bois, mais qui ont parfois été utilisées pour défoncer des crânes, comme sur le site néolithique allemand de Talheim, les flèches en silex destinées à la chasse, mais que l’on retrouve aussi fichées dans des vertèbres humaines. » (ch. 3)
Et un peu plus loin :
« Ainsi est créée l’épée, grâce à laquelle on peut désormais tuer son prochain de plus loin, mais aussi la lance, ou encore la hallebarde. Ce qui suscita en réaction, grâce à la tôle de bronze, l’invention défensive du casque, de la cuirasse, des jambières et du bouclier, amorçant une course aux armements qui, quatre mille ans plus tard, n’est toujours pas prête de s’achever… » (ch. 7)
Mais ailleurs, cette même invention des armes de combat est située deux millénaires plus tôt, à l'Âge du cuivre :
« En revanche, à partir du milieu du Ve millénaire, et au-delà, les signes de tensions et de violences entre communautés humaines deviennent patents et se multiplient. (...) C’est en effet l’époque où les premières armes sont fabriquées en tant que telles. Jusque-là on utilisait pour la violence entre humains des outils fabriqués dans d’autres buts  : arcs, flèches et javelots pour la chasse, haches ou herminettes pour travailler le bois. Si les flèches continueront d’être utilisées (et jusqu’au XXe siècle par des sociétés traditionnelles d’Amazonie ou de Nouvelle-Guinée, sans compter l’archerie sportive), on invente les poignards, inconnus jusque-là. (...) On façonne aussi des haches en pierre qui ont tout de suite été interprétées par les archéologues comme des haches de bataille. »
Un aborigène en tenue de combat...
avec son bouclier
(photo H. Basedow, début du XXe siècle)
Une telle discordance, en elle-même, est déjà gênante. Mais plus fondamentalement, le problème est de savoir sur quelle base, et de quelle manière, il convient de raisonner. Le sujet est traditionnellement épineux. Pour commencer, il est en effet extrêmement délicat, pour ne pas dire virtuellement impossible, d'identifier à coup sûr et a posteriori celles des armes offensives qui étaient éventuellement spécialisées dans la guerre. Ensuite se pose le problème de la conservation : des équipements paléolithiques ou néolithiques tels que des armures ou des boucliers, s'ils n'étaient pas métalliques, n'ont qu'une chance infime de pouvoir être retrouvés aujourd'hui. Or, l'ethnologie a montré l'existence d'armes de guerre spécifiques, non seulement dans des populations « néolithiques », mais même chez des chasseurs-cueilleurs. Sur la côte nord-ouest, les Indiens, chasseurs-cueilleurs villageois, possédaient des armures (dont je ne sais si elles étaient d'os ou de bois). Quant aux musées australiens, qui rassemblent les productions des chasseurs-cueilleurs considérés comme les moins avancés au monde sur le plan technique, ils sont remplis de ces poignards (de pierre), de ces épées et de ces boucliers (de bois) censés n'être apparus qu'aux âges des métaux, sans parler des modèles de boomerangs ou des fameuses « lances de mort » conçues spécialement pour la guerre (voir ce billet, où je traitais du sujet en détail).
Si l'existence d'armes spécifiques ne saurait faire aucun doute en Europe à partir de l'âge des métaux, on ne peut donc en aucun cas écarter la possibilité que cette existence soit beaucoup plus ancienne – cette possibilité apparaît même comme largement la plus probable (la même remarque s'applique au qualificatif de « première bataille européenne » pour les événements de Tallense, vers -1200).
On ne peut que s'étonner de trouver un tel biais sous la plume d'un chercheur aussi avisé, et je ne m'explique cette erreur que par la prégnance du motif du « bon sauvage », qui pousse à glisser sous le tapis une partie des faits qui le contredisent trop ouvertement ; c'est d'ailleurs sur le sujet de la guerre dans son ensemble, une fois n'est pas coutume, que le livre louvoie, laissant tantôt entendre qu'elle n'est apparue qu'à une époque assez récente, tantôt qu'elle a pu exister dès le Paléolithique sous des formes différentes des formes modernes. Dans la même veine, le texte apparaît bien affirmatif lorsqu'il conclut, à titre général :
« Mais c’est avec la généralisation de la sédentarité entraînée par l’agriculture, puis l’augmentation continue de la population humaine qui en est l’une des autres conséquences, que la violence organisée –  autrement dit la guerre  – se systématise et prend des proportions qui ne cesseront de croître. »
Or, outre l'assimilation un peu hâtive de la violence organisée à la guerre, et au risque de heurter certaines évidences, il ne me paraît pas aller de soi que celle-ci ait été plus systématique et, proportionnellement, plus importante, à mesure de la sédentarité et de l'accroissement des populations. Pour forger un avis qui dépasse les simples intuitions, il faudrait procéder à un inventaire soigneux des traces archéologiques en les rapportant non seulement à la magnitude de chaque population (car davantage de morts violentes dans une société plus nombreuse peut fort bien correspondre à une diminution du phénomène guerrier...), mais aussi aux conditions de conservation des indices (on retrouve a priori davantage les morts dans une société sédentaire que nomade). Je ne sais s'il est possible de parvenir à des conclusions fermes sur ce point, mais il me semble qu'on aurait plus intérêt à insister sur les doutes qu'à présenter comme établies des vérités plus fragiles qu'on ne le croit.

À propos de l'évolution sociale

Robert L. Carneiro (né en 1927)
Le livre appelle une seconde série de critiques, qui se situent sur un plan différent ; je veux parler de son regard sur l'évolution sociale – ce qu'on pourrait aussi appeler la philosophie de l'Histoire.
C'est tout le mérite du texte que de savoir prendre de la hauteur, de replacer sa matière dans une perspective de temps très long, et de tenter de souligner les tendances de fond parmi le dédale des faits particuliers. On pourra regretter, au passage, l'accent parfois trop mis sur la seule Europe, même si le reste du monde n'est pas oublié. L'existence de sédentarisations (et d'inégalités sociales) effectuées en-dehors de tout recours à l'agriculture, de même que l'existence d'agricultures sans stockage, est sans doute trop peu évoqué. Mais surtout la naissance, puis l'accroissement des inégalités économiques et de la hiérarchie sociales ne sont envisagées que du strict point de vue de la densification de la population. On reconnaît la théorie dite de la « conscription », formulée il y a une cinquantaine d'années par l'américain Robert Carneiro, selon laquelle la stratification sociale résulterait de la contrainte opérée sur une population (quand bien même cette contrainte, pour partie, fabrique du consentement et de la « servitude volontaire »). Pour le dire à l'envers, la possibilité pour la population d'échapper par la fuite ou la migration constitue un frein radical à l'émergence des élites. Voilà pourquoi la stratification sociale apparaît historiquement dans des milieux circonscrits : vallées fluviales des déserts, oasis, ou milieux côtiers.
Cette théorie correspond assez bien aux faits observés, et elle met sans aucun doute le doigt sur un élément important de la réalité. On peut néanmoins penser que la conscription ne représente, au mieux, qu'une condition nécessaire, et non suffisante, de la stratification : elle explique en quelque sorte pourquoi celle-ci peut, dans certaines circonstances, ne pas émerger, mais elle n'explique pas véritablement ce qui, ailleurs, la fait naître. Et l'on ne peut manquer d'être frappé par le recours récurrent de Jean-Paul Demoule à l'idée qu'au fond, c'est la densité démographique qui est l'ultime deus ex machina de l'évolution sociale, ce qui est affirmé dès l'introduction :
« Cet accroissement démographique indéfini, et qui est toujours hors de contrôle, va provoquer concentrations humaines, tensions sociales, guerres, inégalités croissantes. »
...et réitéré à plusieurs reprises, par exemple :
« C'est donc au Néolithique, au cours des millénaires zappés, avec l’accroissement continu de la population dû à une alimentation sécurisée et à la sédentarité, que sont apparues hiérarchies et inégalités sociales. » (ch. 6)
Que l'accroissement démographique doive nécessairement entraîner l'émergence de formes nouvelles, et plus performantes, d'organisation, paraît assez facilement acceptable ; mais que ces formes nouvelles se soient nécessairement accompagnées de hiérarchies et d'inégalités matérielles croissantes, voilà qui ne tombe pas sous le sens. Les travaux d'Alain Testart ont souligné, par exemple, le rôle décisif joué dans ce processus par la naissance de la richesse – c'est-à-dire l'instauration des paiements, de mariage ou pour dommages corporels –, un point sur lequel je suis revenu à de très nombreuses reprises dans ce blog. Or, le livre ne souffle mot de ces questions, ce qu'on ne peut que regretter.

Un peu de politique pour conclure

En plus de l'intérêt intellectuel, il faut le souligner, le regard que porte Jean-Paul Demoule sur l'histoire humaine, sous bien des aspects, suscite la sympathie. L'auteur des Dix millénaires oubliés... est un esprit progressiste, c'est-à-dire humaniste. Révolté par la violence des inégalités, il ne s'incline pas non plus devant la bêtise et la médiocrité nationalistes – les développements sur les migrations, la ridiculisation des prétentions à l'éternité des nations sont autant de moments fort salutaires. Cependant, Jean-Paul Demoule n'est pas marxiste ; c'est évidemment son droit le plus strict, mais cela handicape à la fois certaines de ses analyses sur le passé et ses perspectives futures. Les premières versent parfois dans des explications psychologisantes, comme dans les chapitres sur la domination masculine ou sur le fait religieux. Quant aux secondes, contre le capitalisme, son cortège de catastrophes présentes et de menaces futures, le livre ne propose guère que la notion peu convaincante de « choix » que feraient les sociétés (les classes sociales sont les grandes absentes du texte), ainsi que la conviction que des retours en arrière sont possibles. Mais si profonds qu'ils aient pu parfois être, ces retours en arrière circonstanciels n'ont jamais empêché la marche globale de l'évolution sociale. Plutôt que d'une hypothétique marche à rebours de la roue de l'Histoire, ceux qui veulent aujourd'hui préparer l'avenir doivent à l'inverse appuyer leur action – et c'était toute la force de Marx que de l'avoir compris –, sur les acquis apportés par le capitalisme, cette forme sociale triomphante, mais objectivement dépassée.
Quoi qu'il en soit, et au-delà des quelques réserves qu'il peut susciter, Les dix millénaires oubliés... représentent une référence que tout esprit curieux, spécialiste comme profane, pourra avec profit intégrer à sa bibliothèque.

11 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je n'ai pas lu le livre de Demoule et je n'ai pas du tout envie de le lire après ta recension. Celle de Sylvestre Huet dans le blog du Monde m'a fait dresser les quelques cheveux qui me restent. Le sujet de l'origine de l'agriculture, qui est un des points focaux de la période examinée, semble traité comme il l'était il y a bien des décennies. Apparemment, il n'a pas connaissance des analyses de Testart sur le stockage (pas plus que de bien d'autres analyses du même auteur), ce qui est stupéfiant. Mettrais-tu de l'eau dans ton vin ? Je n'ose y croire !

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    1. Wow. Quand Momo fâché, lui toujours faire ainsi ? Bon, rassure-toi, je ne suis pas près de mettre de l'eau dans mon vin, ni au propre, ni au figuré.
      C'est effectivement une des faiblesses du livre de ne signaler les sociétés de chasseurs-cueilleurs stockeurs qu'en passant, sans y attacher beaucoup d'importance – j'y fais allusion dans mon billet. C'est donc un reproche qu'on peut adresser à l'auteur (dont me petit doigt me souffle qu'il viendra peut-être s'en expliquer prochainement ici-même). Et peut-être aurais-je dû insister plus lourdement sur cette lacune, dont il me semble qu'elle provient surtout de son indifférence à la question des paiements, c'est-à-dire de cette première phase des inégalités peu visibles en archéologie.

      Après, c'est comme toujours : face à un livre qui n'est certes pas parfait, on peut retenir surtout les points qui posent problème, ou au contraire les qualités. Il me semble que les secondes l'emportent ici nettement sur les premières – d'autant qu'il ne s'agit pas d'un livre spécifiquement sur l'agriculture, qui n'est traitée que dans un seul des onze chapitres.

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  2. Jean-Paul Demoule15 octobre 2017 à 22:36

    Je remercie très vivement Christophe Darmangeat pour sa lecture exigeante et détaillée. Il représente, depuis la disparition d’Alain Testart, l’un des rares interlocuteurs directs que les archéologues peuvent compter parmi l’anthropologie sociale, outre Maurice Godelier et Pierre Lemonnier. Je tiendrai compte des imperfections ou des ambigüités qu’il signale dans mon livre. Un plan transversal et thématique est, à cet égard, plus complexe à tenir qu’un plan chronologique. Les premières armes attestées en tant que telles sont bien les poignards, en cuivre ou en pierre (Ötzi, l’homme des glaces, s’est bien servi du sien), mais le bronze permettra de passer à la vitesse supérieure. Les trois heures de travail par jour sont une moyenne, et l’un des points de l’argumentation de Marshall Sahlins sur l’abondance chez les chasseurs-cueilleurs. Et le totémisme mériterait d’être développé.

    Christophe Darmangeat pointe deux thèmes essentiels, la violence et les inégalités. Le débat sur la violence remonte à Hobbes et Rousseau au moins, et il existe deux lignées de préhistoriens, dans la descendance de l’un ou de l’autre, avec des évolutions au cours du temps. La violence préhistorique est ainsi revenue en force dans les années 1980, notamment avec le livre de l’archéologue américain Lawrence Keeley, en parallèle avec des visions plus pessimistes qu’auparavant, de la part de nos propres sociétés, sur les sociétés humaines en général – sinon avec la multiplication des interventions américaines armées, pourrait-on dire aussi (voir le tout récent article de Vincent Blouet, « Ni anges ni démons : de la guerre chez les premiers agriculteurs de l’Europe du nord-ouest » in https://www.sidestone.com/books/european-archaeology-identities-migrations). Il y a indéniablement des violences dès le paléolithique et chez les chasseurs-cueilleurs – « parce qu’ils aiment ça ! » m’avait confié oralement un jour Alain Testart, lors de l’une de nos discussions. Archéologiquement, ce n’est qu’au cours du néolithique que les villages se fortifient de plus en plus (même si l’ethnologie connaît de la guerre sans fortifications). Et la première grande bataille européenne archéologiquement attestée, avec des centaines de morts et donc sans doute des milliers de combattants, est pour l’instant celle de la Tollense, dans le Meklembourg, vers – 1200 avant notre ère (ou l’ère commune).

    Quant à l’émergence des inégalités, j’ignore si je suis ou non marxiste, en tout cas s’agissant des sociétés pré-étatiques – puisque mon livre parle fort peu des sociétés à Etats, si ce n’est pour rappeler ce qui, venu du néolithique ou d’avant, est toujours présent dans les sociétés d’aujourd’hui. Je n’ai pas été convaincu par l’argumentation critique de Testart contre les « chefferies », terme qui reste, du moins pour l’archéologie, une notion descriptive commode. De même, la théorie de la « conscription » reste un critère utile pour décrire les différences d’évolutions entre le Proche-Orient et l’Europe. Toutefois, le but de cet ouvrage était plus de mettre à la portée du grand public intéressé les données et les débats archéologiques en cours, avec toutes leurs implications jusqu’à nos jours, plutôt que de résoudre la question théorique de l’origine des inégalités, sur laquelle je tâche de réfléchir plus avant, mais sous une autre forme. Je n’ignore pas les travaux de Testart sur les paiements (je le cite à plusieurs reprises sur d’autres sujets, y compris le stockage), mais il s’agit d’éléments qui sont archéologiquement beaucoup plus complexes à saisir. Par ailleurs, concernant aussi bien le pouvoir et la domination (masculine) que la servitude volontaire, il me semble qu’il n’est pas inutile de faire également appel au psychisme humain, même si c’est une matière plus mouvante.

    Quant aux transformations sociales à venir, je n’ai pu que m’appuyer sur les exemples passés d’effondrements de systèmes politiques et sociaux visiblement trop oppressifs. Aller plus loin quant au devenir des sociétés futures sortirait effectivement de mon domaine de compétence.

    Jean-Paul Demoule

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    1. Bonjour
      Je suis en train de lire le livre de M Demoule. Il me semble qu'il est le premier livre ambitieux d'histoire sur la préhistoire, un livre qui n'est pas encombré par des discours techniques sur les découvertes. Jean Paul Demoule raconte cet histoire, donc la rend facile d'accès, tout en actualisant les connaissances et cela fait déjà de son livre un ouvrage incontournable et, je pense, unique. je n'en connais pas d'autres exemples, en français, pour les dix derniers millénaires. Les autres plongent le lecteur dans les difficultés techniques de l'interprétation des découvertes. Par ailleurs, j'ai aussi été déçu par une impression de lire l'histoire de sociétés molles, malléables en fonction du climat et de la pression démographique. Déçu car je pense que l'évolution interne des sociétés peut expliquer l'évolution générale. Passer, à l'intérieur d'une société, de l'échange de service à l'échange de bien matériel, même partiellement (seulement envers les sociétés extérieures) peut expliquer l'investissement social plus important sur un territoire donné (fortification), territoire à partir duquel on va créer des biens matériels, peut expliquer le développement des techniques pour produire plus de biens matériels, la multiplication des réseaux d'échanges, le développement de la guerre (sa principale raison, plus que la défense, me semble la prédation de richesses matérielles) et aussi l'émergence de chef (ce que j'en pense peut sembler brouillon : autorité acquise, chez les chasseurs cueilleurs, par la position sociale, pus autorité acquise chez les premiers agriculteur par la production de richesse (big men) puis association niveau de richesse-autorité collective dans les sociétés à grades ou un niveau de richesse donne parfois une autorité reconnue par tous puis postes de chef dont l'autorité est reconnue directement par tous (ou censée l'être), chef qui seront pratiquement toujours des riches, puis état quand il n'y a plus qu'un seul chef). Bref, je pense que la vie interne des sociétés a joué un grand rôle dans l'évolution, notamment celle des sociétés que Levy-Strauss appelait chaudes. Evidemment, j'ai beaucoup lu Alain Testart. Mais j'ai aussi beaucoup lu Jean Paul Demoule et même si les sociétés dont il parle me semblent molles, je pense que son livre est indispensable. Exemple page 108, version papier, où il parle de l'image actuelle de la femme et de l'homme, avec la femme toujours représentée comme objet sexuel et l'homme toujours comme dominant, toujours depuis le chalcolithique, au moins. Bernard Lahire avait aussi noté cette permanence de comportement ancien jusqu'à aujourd'hui avec Ceci n'est pas qu'un tableau et je trouve que ces remarques sont très importante pour contrer l'effet de mise à distance que créer le développement technologique de nos sociétés, cette impression que ceux qui n'ont pas de technologie développée sont bien inférieurs. En conclusion, je pense que le livre de M Demoule, même s'il peut être critiqué (j'en ai d'autres) est un pas très important pour informer sur l'histoire ancienne et corriger son image et que sa présentation sur ce blog comme livre réussi est parfaitement justifiée.

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  3. "le capitalisme, cette forme sociale triomphante, mais objectivement dépassée."

    J'aime bien le "objectivement" de la part d'un marxiste. Reste à savoir par quoi au juste car pour ce qui est du communisme, celui-ci s'est écroulé avant me semble t-il...

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    1. Cher anonyme

      Je crois deviner de votre première phrase qu'il serait à vos yeux incompatible d'être marxiste et objectif. Je ne sais pas très bien à quel endroit cette ironie est censée me mordre, et je rien senti qui me l'indique. Cela dit, si vous pensez que les frontières nationales ou la propriété privée des entreprises sont des institutions d'avenir qui assureront pour les décennies et les siècles à venir le développement harmonieux de l'humanité, le moyen de lutter contre le marasme économique mondial ou le dérèglement climatique, je ne peux que vous souhaiter un joyeux Noël.

      Quant à écrire que les régimes les pays de l'Est qui se sont écroulés relevaient du communisme, cela indique pour le moins un sérieux déficit... d'objectivité.

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    2. Pourtant la propriété privé des moyen de productions, et même la propriété privée tout court, avait bien été abolie dans ces pays, non ?

      Le dérèglement climatique est un sujet encore très débattu chez les scientifiques quant aux causes. Pour le reste, nous ne reviendrons évidement pas aux temps "harmonieux" des chasseurs-ceuilleurs du communisme primitif pas plus que nous ne cesserons l'innovation et le développement technologique.

      Aussi peut-être que la recherche et la production planétaire, que seul le capitalisme peut assurer, d'énergies propres (éolienne, solaire, transport électrique etc.) serait la solution la plus réaliste.

      Qui voudrait recommencer l'expérience communiste ? Franchement vous croyez vraiment qu'il suffise de dire que Lénine, Mao ou Pol Pot n'étaient pas communistes ? Savez-vous que d'autres nous disent qu'Hitler aurait dénaturé le nazisme ?... Joyeux Noël à vous aussi !

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  4. Marxisme , capitalisme , communisme, je ne veux pas passer pour un ignare, mais avez vous pensez que le prochain modèle sera sans doute le robotisme ?

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    1. Vous voulez dire, comme dans Blade Runner ?

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    2. J’écrivais juste au sujet des guichets automatiques : gares, métros, postes, banques , des entrepôts automatisés… Vous savez, tous ces petits emplois qui disparaissent et ne sont pas remplacés. Aucune doctrine ne résoudra le problème de la période de transition déjà commencée. Je précise j'écris bien sur la période de transition apparaissant aujourd'hui.

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    3. Je crois que vous vous trompez. Le raisonnement communiste (celui de Marx) était justement que c'est le progrès technique entraîné par la société capitaliste qui rend le passage au communisme à la fois nécessaire et souhaitable.

      Le capitalisme est un système fou, où l'économise de travail humain représente une catastrophe pour la majorité des gens, en créant du chômage. Mais l'économie de travail (pénible), c'est en soi une excellente chose ! C'est pour cela qu'on a chez soi des lave-vaisselle ou des lave-linge : pour avoir davantage de loisirs.

      L'économie communiste, dans laquelle on ne travaillera plus pour le profit privé et où le travailleur ne sera plus lui-même une marchandise, répartira le travail nécessaire entre tous. Elle permettra ainsi que le progrès technique bénéficie enfin à tous, et que les "travailleurs" (c'est-à-dire tout un chacun) aient le temps pour se cultiver, s'occuper des affaires de la collectivité et s'accomplir en tant qu'individus.

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